Vancouver City

J’émerge vers 9h30, papa est déjà levé et habillé, il a fait du café et m’en propose une tasse d’emblée. Il a envie de profiter de la journée, et je sens qu’il faut pas que je traîne de trop. Le café est court et bien sucré, rien à voir avec le starbucks coupé à l’eau de l’aéoport. Je passe a la salle de bain, enfile un short et mes tongs et on est partis. Programme du jour : balade dans la ville à l’instincto et location d’une voiture pour samedi pour notre rocky mountains trip.

On commence par traverser le grand pont qui sépare le centre du sud de la ville. De l’autre côté du pont, la ville n’est plus la même, plus de gratte-ciels, mais bien des bâtiments à hauteur d’homme le long de rues toujours aussi carrées et des devantures de magasin tout droit sorties de GTA Vice City. Je rentre me renseigner dans une entreprise de self-storage, où je me fais accueillir comme un roi. Ils louent des box privées à des prix avantageux, 40$ par mois tout compris pour le petit modèle. Plus intéressant que les 170$ de consigne de l’aéroport pour garder le vélo. Une chinoise – il n’y a que ça à Vancouver – me fait visiter et me réserve un box pour samedi 6, jour auquel on aura la voiture. Le plan est le suivant: le 6, on prend la voiture, on passe a l’aéroport, on ramène le vélo et le mama-san dans le box, et on locke le tout pendant un mois. On passera le rechercher, le 6 juillet, au retour de pépé en Belgique, soit pile un mois plus tard.

Tout content d’être tombé sur ce bon plan, c’est le sourire aux lèvres que j’emboîte le pas de mon père et que nous nous dirigeons vers Granville Island, le marché couvert de la ville, situé sur une île en dessous du pont. C’est un quartier d’artistes, d’artisans où chacun fait fructifier sa petite affaire dans des bungalows mitoyens. Peintres, luthiers, artistes inuits, musiciens, tout le monde s’y retrouve, et l’ambiance a l’air assez détendue.


On visite un magasin de fournitures d’art à la recherche des pastels blockx, ceux que mon père a créés, il y a quelques années, mais sans succès. Notre tour continue par le marché couvert, où tout, absolument tout est appétissant, des fruits à la viande et au saumon fumé, spécialité de l’endroit. Il est encore tôt, et on se contente d’une canette sur un banc de dock.

Des petits bateaux font la navette sur l’estuaire, les prix sont abordables, on monte dans le suivant qui part vers l’Est, du côté de la maison de la science et de Chinatown. Sur le bac, on lie connaissance avec un couple d’australiens, à la fois ravis de la photo que je prends d’eux et étonnés de ma condition pour la prendre : enlever leur lunettes de soleil. C’est qu’ils en ont tous ici, on doit être les deux seuls avec les clodos. On accoste avec vue sur le fameux stade de Vancouver, le quartier est en travaux pour les jeux olympiques de l’année prochaine, pas grand chose à voir.

On continue vers le quartier chinois, le plus important du pays tout entier. Le clivage est très net entre l’ouest de la ville, ultra chic et snob, et le côté Chinatown avec la fameuse Hastings Street, une rue où il est déconseillé de passer, même de jour. On fait un tour au jardin zen, avant de s’aventurer prudemment dans la rue interdite, la tension est plus que palpable, surtout dans les passages parallèles à la rue principale, à l’arrière des bâtiments, où putes édentées et clodos défoncés traînent par centaines. L’origine de cet amas de pauvreté serait la fermeture récente d’un important centre d’aide aux sans-abris, qui s’occupait de plus de 600 sdf, qui, dès lors, ont envahi le quartier du jour au lendemain…  Sentiment mitigé entre la tristesse et la peur, on s’attarde pas, on y reviendra peut-être plus tard.

On remonte doucement vers la plage, et on fait arrêt dans la sandwicherie Subway de la gare, où le manager chinois nous sert en rigolant de père qui hésite entre les légumes, le regular cheese ou le cheddar etc etc et qui a tout sauf facile de suivre le patron qui rigole et lache une vanne en anglais maché toutes les 2 minutes. La ville a une population vraiment ouverte sur l’extérieur à première vue: la première chose qu’on vous demande quand vous entrez dans un commerce, c’est « Hi, how are you doing today? » avec le sourire. Ca crée un lien direct, beaucoup plus humain que le traditionnel hochement de tête belge…

On mange nos sandwiches full crudités sur un banc face au cinéma Imax en forme d’immense bateau amarré, puis on passe au syndicat d’initiative. Les filles sont vraiment sympas, 3 se jettent sur nous dès notre arrivée et s’intéressent de près a notre voyage. Elles se coupent en quatre pour nous trouver des adresses, et leurs joues sourient quand on leur parle de la Belgique. Une d’entre elles, la plus jolie, a même vécu un an a Liège il y a longtemps dans le cadre d’un échange scolaire. Elle sourit comme une adolescente amoureuse, mais je commence à croire que c’est monnaie courante ici, et qu’il ne faut y voir aucun signe autre qu’une pure sympathie de base.

On ressort du syndicat avec l’adresse d’Alamo, le loueur de bagnoles le moins cher qui est à trois pâtés de maison. 3 chinois derrière le comptoir nous accueillent d’un air méfiant, on dégouline de transpiration. Papa se lance.
– « I would like to rent a car but without drop-off »
Il voulait dire qu’il voulait louer une voiture sans la rendre a l’endroit initial. « Without drop-off » signifiant sans la rendre du tout 🙂
Est-ce qu’on est trop puants pour le quartier avec nos visages pâles dégoulinants de sueur ou est-ce qu’il est méfiant? Toujours est-il qu’il n’y aura pas de voiture disponible avant lundi, tout est loué. On ressort déçus, on aurait du réserver online bien plus tôt. Il nous a indiqué le bureau AVIS, mais là bas, le tarif double, et il faut encore compter une assurance supplémentaire a 25$/jour. Au total pour 10 jours, ca nous fait 1000$ au lieu des 450$ que le site web d’Alamo nous avait fait miroiter.

Papa commence à ronchonner. Je décide de lui offrir une bière dans un pub anglais où il y a accès à internet. Grâce à l’iphone, on surfe sur le site d’Alamo où on parvient à réserver la voiture qu’ils n’ont soi disant pas. On ne sait plus qui croire. On retourne chez le loueur de voitures chinois et on demande des explications. La réservation est confirmée, ils ne peuvent pas stopper l’online booking, nous disent-ils. On aura donc la voiture samedi matin comme prévu, ridicule mais vrai!

Tout fiers de ce joli petit tour de passe-passe, on remonte doucement les rues en direction de notre hôtel, il est déjà quasi 19h. On y arrive 3/4 d’heure plus tard, et on s’étend sur les lits sans prendre la peine d’enlever nos chaussures. C’est qu’on marche sans arrêt depuis la sortie de l’avion. D’ailleurs, mauvaise surprise quand père enlève ses chaussettes, ses pieds sont en sang!

On transfère les photos sur l’ordi, et on se détend en répondant aux mails affolés de mère, qui se tracasse à cause du crash aérien en Amérique du Sud. Puis, je quitte papa en prétextant un nouveau couteau à aller chercher au bar de l’hôtel.

30 minutes et un coca plus tard, je suis de retour dans la chambre, grr Jessica ne travaille pas ce soir! A la place, c’est Jennifer – étrange ressemblance avec une certaine Sarah P. qui se reconnaîtra, silicone et tattoos dégueux en plus- qui la remplace. Père, qui ronfle déjà pour trois, se réveille d’un coup et me demande quel jour on est. Dans son demi-sommeil, il m’oblige à ouvrir les rideaux pour avoir la preuve qu’il fait noir dehors. Il s’est endormi tout habillé, lunettes sur le nez et journal à mots croisés sur le bide. Je lui dis que j’ai oublié le couteau, et que s’il a faim, il va falloir manger comme ca. Mais il répond qu’il est au régime, qu’il passera son tour ce soir, et toute réflexion faite, moi aussi! J’écris une heure ou deux sur l’ordi, puis le réveille pour lui emprunter 10$ pour retourner au bar.  Jessica n’est toujours pas la snif, je m’assieds donc seul à une table pour griffonner peinard dans mon carnet de notes. Deux filles en noir sont à ma droite, on dirait que je les fais rire. L’une d’elles profite que l’autre est partie aux toilettes pour engager la conversation:

-« Are you writing a book or for yourself? »

J’hésite à me mettre en mode biker ou en joli-coeur. Courtnay est curieuse, mais elle n’est pas vilaine… Je lui explique la raison de la venue ici, l’histoire avec mon père, puis le projet du voyage a vélo, etc. Jenny-Lee revient des toilettes et prend part à la conversation. On discute pendant une bonne demi heure du Canada, de Vancouver, de comment trouver un boulot, du clivage riches/pauvres, de leurs vies à elles, de l’Europe, des voyages, etc. Un beau moment d’échange simple et, à priori, sincère. En partant, Courtnay me laisse son numéro au cas où j’aurais envie de boire une dernière biere avant de quitter Vancouver. Tchu, si elles sont toutes comme ça, ça va être dur de penser à quitter cette ville pour partir pédaler seul sur un vélo! Je noircis quelques pages supplémentaires en finissant ma bière, puis quitte le café. Dehors, la rue est truffée de mendiants, qui viennent pleurer « a dime », je leur file du tabac, mais m’excuse pour le pognon, j’ai pas trop les moyens les gars, faut pas que je déconne de trop si j’ai envie de découvrir ce pays et ses habitants d’un bout à l’autre.
Si je fais pas trop le con, il y a moyen que je tienne longtemps avec ma petite réserve, mais pour cela, il va falloir rejeter en masse mes habitudes de consommation, avoir ma bouteille d’eau dans mon sac, bannir le coca et le tabac, et surtout éviter de descendre tous les soirs au bar de l’hôtel où la moindre pauvre biere est à 5.50$! C’est qu’il coute cher ici, le sourire de la crémière…