Medicine Hat – Maple Creek (100km)

Se lever à 7h du mat est un péché! Surtout si on est dimanche, et encore plus si on se lève pour rien : Mikk et Mick ne sont pas encore prêts, ils n’ont même pas lancé leur machine de linge.

Mais on est en vacances, pas de stress, et c’est dans la bonne humeur que je remballe ma tente, encore trempée par la rosée du matin, fixe mes sacs et tout mon brol sur le vélo, et me pose au Mc Do devant un café en les attendant : un peu de jus dans les batteries, quelques lignes de plus gribouillées dans un carnet de notes, et déjà les voilà qui arrivent.

On s’enfile un déjeuner de routiers au resto de la station-service pendant que leur séchoir tourne. Et quand je dis déjeuner de routier, le mot est juste : c’est du solide. Même en prenant le moins copieux de la carte (2 oeufs, 4 saucisses et une platée d’hashbrowns, sorte de lamelles de patates rissolées) je n’arriverai pas à tout finir. Les Mick’s se sont pris comme moi, mais avec jambon cuit et bacon en plus, et leur assiette est déjà vide, être canadien, ça veut aussi dire manger beaucoup, j’en reviens pas!

De retour au camping, ils replient leur linge, ficellent leurs sacoches et partagent le reste du tonneau de poudre à lessiver avec moi, un bon kilo, de quoi avoir des vêtements propres jusqu’à Québec au moins. Allez, une petite photo souvenir, puis on démarre hein les gars!

Je me sens bourré d’énergie par le petit déj et me risque à « donner le tempo » pendant les 10 bons premiers kilomètres. On avance bien, mais j’aurais mieux fait d’économiser mes forces plutôt que de faire le malin, car la journée va être longue et dure, très dure…

Mick et Mikk sont des sportifs, des vrais de vrai, ils volent littéralement sur le bitume, moulinant infatigablement l’un derrière l’autre en habits de coureurs cyclistes. Pas le temps de rêvasser à droite à gauche sur le paysage, de regarder ce train qui s’étire au loin dans la prairie ou cette belle colline aux formes féminines, non, pas de place pour la glande: ça avance à un rythme sur et constant! Chose agréable néanmoins, les kilomètres défilent sans que l’on s’en aperçoive, et l’objectif de la journée, qui paraissait si loin au moment du départ, se rapproche de minute en minute.

Il est presque 13h, ça fait à peine 2 heures qu’on roule et on a déjà abattu près de 60 kilomètres. Je commence à fatiguer pour de bon. Heureusement, un insigne Shell se profile à l’horizon, bonheur! Ils ont quelques centaines de mètres d’avance sur moi, j’ai lâché dans la dernière côte (pas qu’elle était spécialement dure ou longue, non, j’ai laché c’est tout, pas d’explication supplémentaire!). Je les envie les salauds, ils auront le plaisir du coca glacé dans le gosier 10 minutes avant moi…

Mais, mais, mais qu’est-ce qu’ils foutent? Ils sont fous ou quoi? Ils ne tournent pas sur le parking? C’est pas possible, ils vont s’arrêter, aucun être humain normalement constitué (comprendre par là, normalement entraîné à consommer depuis l’enfance) ne peut résister à cela, surtout par cette chaleur.

Quand j’arrive au niveau de la station essence, ils ne sont déjà plus que deux petites tâches de couleur qui filent dans le lointain. Je m’arrête, qu’ils aillent au diable avec leur satanée vitesse! Je me prends un coca, un twix et un paquet de gommes au vin, et me cache à l’ombre d’un arbre pour déguster égoïstement mon butin.

Quand je repars 20 minutes plus tard, je suis un peu triste: mes sales habitudes d’humain 1.0 m’ont fait perdre mes amis, c’était agréable un peu de compagnie pourtant. Je vais devoir continuer la route tout seul maintenant, je n’arriverai jamais à les rattraper… Hé, mais attends un peu, voilà de nouveau mes deux petites tâches de couleur, une rouge pour Mick, une bleue pour Mikk, et elles sont immobiles cette-fois ci. Aaah je comprends mieux, ils voulaient s’arrêter à la frontière du Saskatchewan pour bouffer les salopards!

On est tout contents de se revoir et on s’apprête à repartir au moment où Mick le rouge s’aperçoit qu’il a crevé un pneu. Le duo ne chipote pas en discussions,  et commence directement à s’affairer autour du vélo, de vrais artistes : l’un répare la crevaison, pendant que l’autre place une nouvelle chambre à air dans le pneu. Ils n’ont même pas besoin d’aide.

Il ne reste que 45 kilomètres jusque Maple Creek, c’est là qu’ils comptent stopper leur roues ce soir. L’objectif me convient, le rythme a un peu ralenti (la digestion sans doute) et j’en profite pour parler encore un peu avec l’un puis l’autre. Mikk le bleu a 25 ans, sort avec une fille depuis 3 ans, est banquier mais en a marre de son boulot: il se demande s’il ne va pas se diriger vers l’immobilier, ou alors faire une saison de ski en BC, ça va dépendre de sa bonne femme. Mick le rouge, lui, a 29 ans, est en ménage avec une fille dans une maison qu’il a acheté récemment, et bosse comme ingénieur dans des systèmes de vibration pour bâtiments: acoustique, résistance au tremblement de terre, etc. Ils viennent tous les deux de Toronto.

Je tiens encore un bon 25 kilomètres, prenant même de temps en temps la tête pour leur fendre un peu le vent, aidé par de la musique de circonstance, puis abandonne, alors qu’on s’apprête à traverser un chantier long d’une vingtaine de kilomètres. De toute facon, il n’y a qu’un seul camping à Maple Creek, donc qu’ils foncent et prennent l’avance qu’ils veulent, je les retrouverai tôt ou tard.

Je ralentis la cadence de moitié et prends le temps de regarder un peu à gauche à droite, tout en m’écoutant « Our weight in oil » de Matt Elliott en boucle, un pur talent, découvert hier dans le roman de Djian. Je vois pas les kilomètres défiler tellement je me régale.

Le camping arrive enfin : l’Eagles Nest, quelques kilomètres avant la ville. Mes deux amis n’y sont pas, mais je m’y arrête quand même, me rappelant qu’ils m’avaient dit devoir aller chercher de la bouffe en ville avant de monter la tente. Le terrain est immense, vallonné et ombragé à souhait, avec de larges emplacements, qui ont tous un endroit pour faire du feu et une prise de courant. Le mec a tout fait lui-même, un courageux, et artiste avec cela. Il y a même une plage de sable fin et une petite lagune pour les enfants, et là, il est en train de démarrer la phase 2 : la construction d’une série de bungalows pour faire motel en même temps.

J’installe ma tente en prenant soin de laisser de la place pour celle des deux cocos, et m’apprête à me détendre en les attendant. Mais à peine suis-je allongé sur le tapis de sol que mon gsm vibre : ils se sont arrêtés à un camping en ville et me donnent rendez-vous demain 8h au croisement pour une journée HARD. Je serai donc seul ce soir, c’est pas plus mal après tout, et puis mes voisins, avant de lever le camp, m’ont filé le reste de leur bois à brûler…

Je passe une soirée inoubliable, seul, devant le feu qui crépite: la nuit est calme, la lune s’est levée, orange et presque pleine. Je me sens bien, la tête presque vide, sentiment de repos du chasseur après une longue journée. Au loin, des hululements se font entendre, on dirait des loups…

Je me rends compte que j’ai de moins en moins envie de motels et de lits douillets, il me fallait juste un temps d’adaptation. Après tout, ces quelques années de confort ont contribué à m’endormir et m’éloigner des choses simples, ces choses qu’au fond de moi, j’apprécie depuis toujours.

J’aime vraiment bien ce coin… Je suis presque sûr qu’il fera beau demain… Il fait si calme… Je proposerais bien au patron de lui donner un coup de main aux bungalows, non? Un jour ou deux…