Chaplin – Moose Jaw (85km)

Ouuula, le réveil de meeerde : mauvaise humeur, me sens pâteux, ultra mou, jamais senti comme ça depuis le début du voyage, bizarre! Il est déjà tard, la nuit a été rude: les petits cons sont restés à jouer les Fangio jusque 3h du mat. Pas que j’avais peur d’eux, mais j’avais quand même enlevé la sécurité de la bombe anti-ours. On sait jamais qu’ils seraient venus voir du côté de la tente pour impressionner leurs nanas…

Dehors, sur le terrain, les ouvriers communaux sont au travail: un ramasse les poubelles, pendant que l’autre débouche les toilettes. Celui qui est aux jocks regarde vers la seule tente du terrain (la mienne) et hausse les épaules. Je pensais pourtant avoir été civilisé lors de mes ablutions nocturnes, je comprends pas… J’ai envie de lui crier bien haut : tu te trompes mon gars, c’est pas moi le coupable! Mais bon, ça risque d’être difficile à prouver, vu que je suis tout seul.

J’attends le moment où ils vont venir me demander pourquoi il n’y a pas d’enveloppe avec un billet de 10$ dans la boite prévue à cet effet. Mais non, on dirait qu’ils s’en foutent, ils font leur boulot et se barrent sans s’occuper de moi.

Je remballe donc mes affaires à mon aise et démarre vers l’épicerie du village, il fait moins beau aujourd’hui, le vent d’Ouest ne souffle plus trop, mais estimons-nous heureux, il ne pleut pas, du moins pas encore… Les rayons de l’épicerie sont quasi vides, on se croirait en temps de guerre, mais je finis par trouver mon bonheur avec des barres chocolatées céréales, ça fera amplement l’affaire pour déjeuner.

Je monte en selle. Mon cul souffre atrocement, comme si j’avais été fouetté par un vieux cougar toute la nuit. Sur la numéro 1, un panneau indique Moose Jaw à 85km, je crois que l’objectif est plus que raisonnable pour aujourd’hui.

Je me mets à pédaler, d’un rythme lent, limite paresseux, le paysage est toujours aussi beau : champs, vaches, céréales à perte de vue, mais ce n’est plus aussi plat… La route pourrait pourtant contourner toutes ces collines aisément, mais non, on dirait qu’ils ont fait exprès de la faire passer par le sommet de chacune, comme si les ouvriers avaient eu besoin d’un peu de fantaisie.

Je m’octroie un premier arrêt au café de Parkbeg, tenu par une petite femme, Lita, qui ressemble à s’y méprendre à la mère d’Amandine. L’endroit, situé au bord de la grand-route, vaut le coup d’oeil : pompes à essence désaffectées, café rempli de vieilleries, et en face, une maison abandonnée sur le point de s’écrouler.

Lita et Doug, un voyageur arrêté là depuis quelques jours, ont l’air tous contents de voir quelqu’un: je lui commande un bouteille d’eau, elle prend plusieurs photos et me fait même signer le guestbook. Surprise! Deux noms me précèdent dans le grand livre, devinez… Mick et Mikk, les salauds ont un jour d’avance sur moi.

J’explique toute l’histoire à Lita et Doug, et on rigole en regardant les photos qu’elle a prises d’eux. Ma bouteille est presque vide, on discute encore un peu sur le devant. Doug me propose un tout vieux chapeau de cow-boy, très stylé mais trop petit pour ma tête, dommage car ça fait longtemps que je cherche un couvre-chef digne de mon aventure.

Le prochain arrêt est Mortlach, à mi-chemin. C’est un tout petit village touristique fort sympathique, je m’y avale un chili « kinda hungry » dans un petit restaurant propret, puis visite la librairie à la recherche d’un bon bouquin.

Il n’y a que des livres d’ésotérisme : « Les gens ne lisent plus de romans depuis longtemps! me répond le gars en souriant, ils ont envie de livres de bonheur, de joie… » Ca me saoule cette mode des bouquins de bien-être, d’ouvertures de chakras et de conversations avec Dieu, c’est juste bon pour les snobs et les déprimés… que ça déprime encore plus d’ailleurs, tellemment ça leur fait ouvrir un paquet de portes en superficie, sans pour autant en prendre aucune un peu en détail.

Non, non, pour moi, le must, c’est le roman. Parvenir, à travers une histoire quelconque (elle n’a aucune importance), à utiliser le style pour faire passer ses idées, sans même que le lecteur ne s’en aperçoive. C’est ça pour moi la littérature!

Bref,  je finis mon tour de ville par la galerie de photos de David, un pur talent, du moins dans la photo animalière. On se demande vraiment s’il utilise un télé, tellement les animaux le fixent comme s’il était à moins d’un mètre, impressionnant. C’est sa femme qui tient la galerie, et elle m’offre un portrait d’aigle chauve format carte postale (ressemblance certaine avec le Mahy). Je suis super content, c’est fou comme quand on voyage, le moindre objet placé sur le chemin prend des allures de cadeau de Noël… Le goût des choses simples, je vous dis, il y a que ça de vrai!

En attendant, portrait d’aigle chauve ou pas, il reste 40km avant d’atteindre Moose Jaw, et je les ferai d’une traite, ne m’arrêtant que pour quelques photos et pour soulager de temps en temps mon fessier de plus en plus irrité. J’ai oublié de vous dire, mais avant hier, j’ai ramassé un couvre-selle en mousse au bord de la route, et je me rends compte qu’il me fait encore plus mal que la selle elle-même. Je me demande si l’idéal ne serait pas d’avoir une selle qui change de forme, avec une moulure qui s’adapte et qui change une fois qu’on a le derrière en feu, 3-4 positions suffiraient amplement. Idée à creuser, parole de cycliste!

Le ciel se couvre, les nuages se font de plus en plus menaçants, et mon coup de pédale, lui, faiblit un peu plus à chaque kilomètre. Je passe la barre des 2000 à l’entrée de la ville. Hé, mais attendez un peu, on est le 12, non? Merde alors, ça fait pile un mois que je pédale et je m’étais rendu compte de rien : 2000 km / 30 jours => ça fait 65 de moyenne, c’est pas si mal. Et si on décompte les jours où j’ai pas roulé, on arrive presqu’à 80!

Mais bon, va falloir que j’arrête mes calculs mentaux et que je fonce vers la ville: il s’est mis à pleuvoir, des grosses gouttes, peu nombreuses encore, mais qui ne présagent vraiment rien de bon… Ce soir, je prends un motel, c’est décidé, besoin d’un lit et surtout d’un bain et de savon, beaucoup de savon.

Même sous la pluie, la ville est chouette, avec pas mal de bâtiments historiques, je resterais bien un jour ou deux si j’avais le temps et les moyens. Janet, la basine du Capone Motel me fait la chambre à 70 au lieu de 90, je trouverai rien de moins cher qu’elle me dit. Sans hésiter, je lui tends la visa, signe la paperasse, attrape mes clés et rentre le vélo dans la chambre.

A peine la porte refermée, il se met à dracher… pour de bon! Yes, je suis sain et sauf, du moins pour cette nuit. Alors, pourquoi ne pas en profiter? Ma foi, faisons nous beau et propre, et partons, carnet en poche, écumer les bouges de cette nouvelle ville sur notre route…

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