Moose Jaw – Regina (75km)

Réveil en sursaut! Quelqu’un essaye d’entrer dans la chambre en forçant sur la porte de côté. C’est le patron, il m’avait filé la chambre attenant à la réception, mais j’avais pris soin de caler la porte hier soir avec un gros divan.

– « Hey sorry, I just woke up now, I have been sleeping too much, I’ll be out in 15 minutes! »
– « Ok, no problem, take your time, I just wanted to clean the room, was thinking you were gone already… »

Midi, Merde alors, comment ça se fait qu’il est déjà si tard? Je me sens vraiment naze, barbouillé et puis fatigué : j’ai bu pas mal hier soir et en rentrant  j’ai encore chipoté bien longtemps sur l’ordi en bouffant de la pizza comme un gros geek.

Je quitte le motel, me prends un café au coin pour m’éveiller, et fais un peu la tournée des magasins de seconde main à la recherche d’un chapeau de paille introuvable. Une envie soudaine de grands auteurs me fait échouer dans une librairie vieux style. Nelson n’a pas ce que je cherche, mais il s’intéresse pas mal à mon périple et finit par m’offrir son bouquin préféré: « As for me and my house », un grand roman canadien, parfait pour traverser le Saskatchewan selon lui. Un beau cadeau pour la route qui fait que je ressors de là tout content, prêt à démarrer.

J’ai le choix : soit je prends la route secondaire du sud-est vers Weyburn, soit je continue sur la numéro 1 jusque Regina, la prochaine grosse ville. J’hésite, on m’a pas dit que du bien de Regina, beaucoup de criminalité, et peu de choses intéressantes, mais bon, peu importe la route que je prenne, elles me conduiront toutes deux à ma prochaine grosse destination, Winnipeg, à environ 700km d’ici.

Je compte m’y arrêter 10 jours. Hé oui, je ne vous l’ai pas encore dit, mais je compte rejoindre mon pote Raph aux States pour un festival d’une semaine en plein désert, le Burning Man, un truc de fou, bien roots et bien hippie, mais apparemment une véritable utopie artistique de renommée mondiale. Je sais pas trop ce que je vais aller foutre là, je suis probablement trop gentil pour ce genre de festival hardcore, mais ça fait longtemps qu’on en parle lui et moi, et c’est sans aucun doute l’occasion ou jamais de se retrouver à 10000km de chez nous pour une semaine inoubliable.

Je réfléchis. Il y a 2 jours de bus Greyhound de Winnipeg à Reno au Nevada. On s’y est donné rendez-vous le 28, faudrait donc que je sois à Winnipeg au plus tard le 25, ce qui me laisse 12 bons jours. 12 jours pour 700km, c’est plutôt easy game, et cette constatation suffit à me faire continuer sur la numéro 1 pour aller voir de plus près à quoi ressemble Regina…

A peine sorti de Moose Jaw de quelques kilomètres, deux bergers allemands qui m’ont vu passer de la cour de leur ferme se mettent en tête de me poursuivre en aboyant agressivement. Bordel, une de ces peurs, juste eu le temps de passer de l’autre côté de la route et de mettre assez de distance entre eux et moi pour qu’ils abandonnent, j’étais pas loin de perdre un mollet. Une fois hors de danger, je décide d’enlever la gâchette de sécurité de la bombe anti-ours et de la garder sous la main, juste au cas où je devrais subir une nouvelle attaque dans la journée. C’est que je me ferais un malin plaisir de gazer ces sales bêtes et de leur shooter dans la face…

Je roule pendant longtemps sans rien croiser : aucun village, aucun commerce, puis m’arrête pour boire un coup dans un petit motel puant qui fait aussi bar et restaurant. J’y rencontre John, un jeune fermier du coin bien sympa, et Wayne, un ouvrier du pipeline complètement défoncé. La serveuse se trompe dans ma commande et m’amène une Coors (une bière) en lieu et place du « Coke » que j’avais commandé, et Wayne et John insistent pour m’offrir la suivante… mais je refuse plusieurs fois :faut que je reparte avant d’être saoul, puis il me reste encore 40km jusqu’à Regina et il va bientôt dracher…

En m’arrêtant un peu plus loin sur la route pour pisser mes bières, je tombe nez à nez avec un chapeau de paille noir à ma taille. Je fixe mon butin sous un élastique avec l’impression d’avoir trouvé un trésor, je regarderai un peu ce soir comment il me va…

En attendant, il faut du courage : la route est longue et dure jusque Regina : j’ai le vent de face, le ciel est de plus en plus menaçant et mes écouteurs ne marchent plus que d’une oreille. Puis, j’ai beau voir les immeubles de la ville qui se dessinent au loin depuis une bonne heure, on dirait qu’ils ne se rapprochent pas d’un poil.

Quand j’arrive dans la ville aux alentours de 19h, il pleut… Le camping est encore à 10km dans les faubourgs à l’Est : c’est trop loin, je n’ai plus le courage. Je m’arrête dans un Mc Do pour manger un bout et réfléchir. Googlemaps m’indique une auberge de jeunesse pas loin, je sonne, la chambre simple est à 45$, pas cher pour une grande ville.

Je m »y fais accueillir par Caelan, une sorte de Gilles Morgenthal bien zen. Il m’aide à porter mes bagages dans la chambre et enferme mon vélo dans la garage pour la nuit. L’hostel est dans une vieille bâtisse en bois style anglais, un peu vieillotte, mais très agréable.

On a plus l’impression d’être dans la maison de quelqu’un que dans une auberge de jeunesse. L’endroit a l’air désert, je prends une douche, puis me pose dans la pièce commune au sous-sol avec mon ordi pour mettre mon site à jour. 2 filles en robe de soirée débarquent… Rrrrrr… La mieux des deux s’assied dans le canapé en face de moi et me jette un regard à réveiller un mort.

Elle s’appelle Nola et est chaude comme la braise. Elle et son amie habitent Regina et sont venues chercher Caelan pour sortir en ville, au GasLight. Elle m’entraîne dehors fumer une cigarette, elle me fixe de plus en plus profondément, je suis limite mal à l’aise.

« You know Jerome, it’s hard not to be a sucker with your accent, really… »

Je sais pas s’il faut prendre cette phrase au propre ou au figuré, mais elle commence à bien me plaire la petite Nola. Elle fait un peu cracra avec sa tonne de maquillage, ses talons haut et ses cheveux lissés, mais elle sait parler aux hommes. Alors que j’hésite à me lancer, à la plaquer contre un mur et à lui relever sa jupe dans la pénombre du petit jardin, un autre cycliste débarque par l’arrière du bâtiment.

C’est Dan, il a 32 ans, ressemble un peu à mon cousin et est parti de Toronto avec comme objectif Fairbanks en Alaska. Il a du faire réparer son vélo en ville et vient rechercher ses sacoches à l’hôtel avant de repartir dans la nuit sous la pluie.

On s’entend tout de suite bien. Je lui dis qu’il est fou, qu’il est trop tard pour partir maintenant, que s’il veut il peut dormir dans ma chambre en stoum et partir demain matin tôt, etc. Pendant le temps qu’on discute, les filles, déjà bien bourrées partent avec Caelan, destination le GasLight, en nous proposant de les y rejoindre.

Dan et moi on discute encore une heure ou deux, profitant du fait que Caelan soit parti pour faire sécher notre linge dans la laundry de l’hotel, puis on démarre à pied vers le Gaslight, à presque 3km. On y arrive pour la dernière chanson, un groupe bien hardcore avec des sons de cornemuse. Nola marche plus droit et Jess fait sa groupie près du chanteur. Une heure plus tard, l’endroit s’apprête déjà à fermer. Nola hésite a rentrer avec nous, mais elle peut pas laisser Jess qui est maintenant en train de rouler des pelles au chanteur dans un canapé bien glauque.

Caelan est rentré depuis longtemps et elle doit absolument repasser à l’auberge prendre ses affaires, mais n’a pas la clé. Je lui file mon numéro, histoire de venir lui ouvrir quand elle sera tout prêt et repars avec mon pote Dan pour une longue marche en sens inverse.

A 4h, alors que Dan dort profondément dans le canapé du lobby et moi au premier étage de mon lit superposé, le téléphone sonne. C’est Nola, elle est dehors. Dan se réveille, Caelan aussi, et tout le monde se retrouve dehors à fumer des têtes au brûleur avant d’aller dormir. Nola commence à bosser dans 7h, son premier jour, elle me dit de passer la voir demain, au premier étage du centre commercial, et disparaît dans la nuit en remuant doucement ses petites hanches dans son étroite robe de soirée. Rrrrr, je crois bien que je vais en rêver toute la nuit…

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