Regina – Montmartre (95km)

Je me suis endormi tard hier soir, pas loin des 3h… Et, une fois de plus, je le paye cher ce matin : j’émerge bien évidemment après l’heure du check-out, il est quasi midi et va falloir que je me grouille. Pour compléter le tableau, il pleut toujours dehors… Je me sens si mou : aucune envie de démarrer sous la pluie. Je check mon téléphone, un sms tardif de Caroline : elle râle d’être sortie hier soir : non seulement elle s’est fait chier, mais en plus, elle a perdu son portefeuille.

Aaah cette petite Caroline, je prendrais bien une nuit de plus à l’auberge rien que pour le plaisir de la revoir 5 minutes, vous savez… Je me risque à lui proposer un lunch d’adieu avant mon départ définitif, mais elle doit sans doute encore dormir, car pas de réponse. Soit, je prépare le vélo, rends les clés à la réceptionniste en lui promettant que cette fois c’est la bonne, et démarre vers le centre-ville bouffer un bout.

Un burger menu et un café plus tard, me voilà de nouveau sur la route… Lentement pour commencer, car il faut sortir de la ville, et traverser les désormais traditionnels centres commerciaux et parcs industriels avant d’arriver de nouveau dans les campagnes.

En voulant couper à travers une pelouse, je roule dans une sorte de flaque de boue-ciment bien épaisse qui vient se coller partout sur mes freins, ma chaîne et mes garde-boues. Plus possible d’avancer, mes roues sont littéralement bloquées. Faut que je nettoie tout ça fissa, sinon ça risque de sécher et plus jamais repartir. Je pousse/porte le vélo jusqu’à trouver un garagiste sympa qui accepte de me prêter son karcher, avant de repartir.

J’ai à peine dépassé le panneau « Thank you for visiting Regina » que mon téléphone sonne. C’est Caro. On se parle pas longtemps car j’entends rien à cause du trafic, mais en gros c’était du genre : « Désolé, je viens de me lever et de voir ton message ». Putain, vous imaginez pas à quel point c’est dur de quitter un château après en avoir rencontré la princesse… faut vraiment qu’on se revoie elle et moi!

Soit! Je suis un voyageur, et un voyageur doit continuer sa route l’esprit libre. Je pédale donc vite pour mettre un maximum de distance entre cette ville de Regina et le bohémien que je suis. La pluie est devenue bruine et on dirait que le vent veut être mon ami, vu la manière dont il vient me tapoter doucement dans le dos.

J’arrive à un croisement. Tout droit, c’est le chemin le plus court vers Winnipeg. A droite, un panneau indique Montmartre à 75km… Instinctivement, je prends à droite. Ca fait quelques jours que je l’avais repéré sur la carte ce Montmartre, je suis persuadé que le nom du village à lui tout seul en vaut le détour.

Je roule trois heures sous la pluie, musique dans les oreilles, en ne pensant à rien. La bruine commence à avoir raison de mon pull, mais la petite ville se rapproche, du moins, je le devine, car avec le brouillard, la visibilité est limitée à quelques centaines de mètres.

La pluie recommence à tomber sérieusement au moment même où je traverse la voie ferrée pour entrer dans Montmartre. Quelques rues de gravier en carré, et une petite tour Eiffel sur une place, pas le temps de visiter plus, faut que je trouve un abri. Tout a l’air fermé : le magasin, le bar, le bureau de poste. On est dimanche, j’avais oublié… Je me pose un peu sous le porche de l’école primaire et attends je ne sais pas quoi, un coup de la providence, peut-être.

Rien ne vient, je commence à me les geler. Je repasse dans la rue principale, il y a une sorte d’hôtel-bar que j’avais pas remarqué. C’est ouvert, mais Susan, la tenancière est désolée : il y a un mariage ce soir, et toutes les six chambres sont occupées. Elle a la trentaine, a pas mal voyagé et se fait mal de moi. Elle téléphone à gauche à droite pour tenter de me trouver un endroit sec où passer la nuit. Il y a bien un camping un peu plus loin, mais par ce temps…

Finalement, un coup de fil à un de ses employés lui apprend que la chambre numéro 4 est libre. Les occupants ont raccourci leur séjour à cause de la pluie. Elle est toute contente, moi aussi, et elle fonce prendre des draps propres pour préparer la chambre.

-« Susan… Wait, I don’t even know the price of the room! »
-« It’s sixty normally, is it ok for you, Jerome? »
– (légère moue hésitante)
– « Thirty would be better? », me lance-t-elle avec un sourire.
– « It would just be awesome! »

Waw, elle est tout simplement géniale, cette Susan. Elle a travaillé comme fille au pair en Suisse et en France il y a dix ans, et elle trouve ce que je fais est très courageux. J’ai beau lui répéter que c’est pas si dur, que tout le monde peut le faire, qu’il faut juste avoir un peu de courage à long-terme, elle veut rien entendre. Elle me fait un super burger-frites, ainsi que quelques Perogies, des fourrés fromage-potatoes-oignons, accompagnés de sour cream, une spécialité dans la région, tout simplement délicieux…

Ce soir, sur l’écran géant, c’est un match important d’après Susan. Pourtant, le bar est presque vide, juste un couple assis à la table à côté. Ils savourent leur première journée sans leurs enfants partis en camp de vacances il y a quelques heures. L’homme est agriculteur, et la femme institutrice, ils sont très sympas, et, après s’être intéressés à mon aventure, me dessinent une carte avec l’emplacement de leur maison de campagne, à 100km à l’est sur ma route, en plein milieu d’un parc national. Si je veux y camper demain, ce sera avec plaisir.

Un autre fermier entre, prend une bière et s’assied près de moi, il me donne quelques conseils pour les prochains jours : routes à prendre, vitesse du vent, météo… Mais il est déjà pas loin de 21h et Susan commence à fermer boutique. Je lui donne donc rendez-vous demain matin, et si je peux l’aider à faire quoi que ce soit, qu’elle hésite surtout pas, ce sera avec grand plaisir, et bien plus encore.

Ma chambre est agréable, assez grande que pour y stocker mon vélo. Je m’y installe et me détends, pas de réseau gsm ce soir, ni de wifi, c’est con à dire, mais je me sens tout nu sans internet…