Souris – Glenboro (80km)

Pas moyen de m’endormir hier soir, j’arrêtais pas de penser à l’Ontario, la prochaine province après Winnipeg. Je commence à croire que ce sera la partie la plus dure… Tout qui m’en a parlé m’a répété la même chose : des forêts et des lacs sur 2000km, vierges de toute habitation ou presque, bourrés d’ours et de loups affamés, tout ça le long d’une route toute étroite, la « Death Highway », où seuls quelques camionneurs aux gros bras osent s’aventurer.

En gros, j’ai les jetons! Et je commence à me demander si je fais bien de perdre ces 2 semaines pour me rendre au Burning Man. Au final, ça va me coûter bonbon, et je crois qu’au fond de moi, j’en ai pas plus envie que ça.. Puis, c’est aussi et surtout laisser pas mal d’avance à l’hiver: de Winnipeg à Québec ville, il reste 2800km et des poussières. En comptant que je sois de retour le 11 à Winnipeg et que je fasse 100km par jour sans faiblir, ça veut dire que j’arriverais seulement à destination aux alentours du 11 octobre, c’est limite quand même, non?

Il est presque midi, je suis toujours à moitié endormi. Dehors, un groupe de mioches à vélo fait le tour de ma tente depuis dix bonnes minutes au moins.
– « Is there anyone in this tent, you think? » que j’entends sans arrêt.
– « Jesus! Yes, there is someone sleeping in this tent! Get the fuck out of here, RIGHT NOW! », que je gueule en ouvrant la tirette et sortant comme une balle.

Ils foutent le camp en pétochant, abandonnant leurs petits vélos et leurs jouets, et partent se réfugier derrière le premier bosquet. C’est trop drôle! Je sors de ma caverne et replie mes affaires en m’en voulant un peu d’avoir gueulé sur les mioches qui au fond ne faisaient rien de mal.

D’un geste amical, je les invite à s’approcher.  Les plus courageux d’abord, ils sortent l’un après l’autre de leur cachette et viennent récupérer leur vélo. Je m’excuse, prétextant que je suis toujours de mauvaise humeur le matin, surtout quand je me fais réveiller, et on discute tous ensemble pendant que je mets la dernière main au vélo.

Une douche, un arrêt au pont suspendu de la ville, une lasagne dans un bistro, et je suis presque prêt à démarrer. Du moins après être parvenu à me débarasser de Sharon, cette femme seule à moitié folle à qui j’ai eu le malheur de faire un sourire en entrant et qui veut plus me lâcher. Pendant tout mon repas, elle va parler dans le vide en me fixant, complètement timbrée. Pour la faire taire, j’ai tout essayé, mais la seule chose qui marchera, ce sera de poser mon doigt sur ses lèvres : « Chuuuut now! ok? ». Véridique!

Dehors, il fait pas beau, le vent est fort et vient du nord et il vient de se mettre à dracher. J’aime pas trop Souris, et ma première impression sur le Manitoba est que les gens sont pas si sympas que ça, même si leur plaque de voiture indique fièrement « Friendly Manitoba ».

Je me réfugie au restau de l’hôtel devant un café tiède. L’endroit sent la pisse de chat, mais au moins je suis au chaud, et prêt à repartir dès que le plus gros sera passé.

Quelques kilomètres en direction d’Holland après la ville, je dépasse 2 cyclistes super chargés : ça fait 6 ans qu’ils sont partis d’Allemagne pour un tour du monde XXL.  Nadine et Martin font un peu penser à mes amis Phil et Elena, voyageant lentement, musique dans les oreilles, dans un esprit nature et tentant d’éviter les villes au maximum. La route est trop étroite que pour faire causette, je les dépasse et ils sortent de mon champ de vision en moins de dix minutes. Ils avancent à un rythme limite paresseux, je commence à comprendre pourquoi ils ont mis 7 ans pour traverser l’Asie et l’Amérique du Sud…

La seconde d’après, il se met à dracher, à grêler même, une vraie tempête. Même pas le temps de passer ma veste que tout est déjà trempé : tente, sac de couchage, pull, tout! Ca continue comme ça pendant une bonne heure, et à chaque fois qu’un camion arrive en sens inverse, c’est un vrai mur d’eau et de vent qu’il faut traverser tête baissée, super dangereux!

Alors que je dépasse les premiers chantiers de construction du pipeline, la pluie s’arrête. Un véritable truc de fou ce pipeline, je le voyais déjà près de Moose Jaw, et il continue jusque Chicago il parait, un vrai travail de titan!

Le prochain village est Glenboro, à 85km de Souris. Entre les deux, rien! Je roule donc toute la journée sans croiser âme qui vive, sans rien boire ni rien manger.  Je commence à souffrir et trouver le temps long: je me parle à moi-même, rigole pour l’une ou l’autre connerie, chante un peu, repense au passé, bref, je m’occupe comme je peux, tout ça pendant que mon pull sèche lentement au gré du vent.

Rien à signaler, sinon que je me fais attaquer par un bébé aigle, une sale bête qui revient sans arrêt à la charge, malgré les grands gestes que je fais pour l’effrayer. En amoureux de la nature que je suis, je finis par me décider à le gazer un coup au spray poivré, ptit con va!

Un peu avant 20h, j’entre dans Glenboro, personne dans les rues, tout est fermé, sauf un resto, la station service et le motel. Je saurais pas camper ce soir. Tout, absolument tout, est trempé jusqu’à la corde. Le motel est à 60$, je demande une petite ristourne, mais la femme veut rien entendre, et, d’après elle, il n’y a  pas d’autre endroit aux alentours.

Après avoir tourné longtemps dans les rues désertes, je croise un petit vieux qui me renseigne le camping. A côté de l’hôtel, qu’il me dit. Hé oui, la patronne m’avait menti, il y a un 2e hôtel, bien caché, bien puant, mais à 35$ la nuit, lui!

Les deux femmes derrière le bar semblent tout droit sorties d’un film d’horreur: 2 vieilles naines bossues, une avec un oeil de verre qui scintille, et l’autre avec une voix d’homme. L’endroit est puant comme jamais, et l’ambiance méga glauque, mais je décide de pas me fier aux apparences et prends une chambre pour la nuit.

Jamais vu aussi flairant, mais ça fera l’affaire! J’ai un peu l’impression d’être de retour chez Tantiette, la petite fermette désaffectée dans laquelle j’ai vécu quelques années avant de m’installer en ville. Je monte le vélo dans la chambre, mets mes batteries à charger et part à pied jusqu’à un petit snack le long de la grand-route: l’hotel, même s’il fait bar et restaurant est vraiment trop puant que pour servir de la bouffe honnête…

Un cheeseburger loaded et des ranch fries plus tard, je me sens mieux. Les serveuses de 16 ans ont l’air toutes émoustillées de voir un jeune un peu fringant, faut dire que ça me sourit de nouveau de tous côtés depuis que j’ai rasé cette barbe d’ermite. Je me fais un pote, un ex-routier qui a pas mal bossé en Ontario qui m’aide un peu pour la route à venir après Winnipeg. Il me confirme ce que je savais déjà :  aucun ferry ne traverse le lac Supérieur en longueur, mais à l’Est du lac, il y a moyen de couper un petit peu en passant par une île et un petit ferry qui jette l’ancre quelque part au Nord de Toronto.

Je quitte sans parvenir à finir ma « small » portion de frites et retourne à l’hôtel, marchant d’un pas lent dans la grand-rue déserte. La journée a été rude à cause du vent et de la pluie, mais qu’est ce que je me sens bien, l’esprit libre, et chaque jour un peu plus heureux de découvrir le monde.

Le Canada, c’est une longue étape, c’est sûr, mais ça reste « easy game ». Et je compte pas m’arrêter là, faites-moi confiance! Non, je pense de plus en plus améliorer mon matos, continuer à gagner de l’expérience de voyage, et lentement mais surement repartir vers des contrées toujours de plus en plus inconnues et de moins en moins hospitalières.

En attendant, je retourne m’enfermer dans ma chambre, après avoir acheté une bière à la naine homme. Il est 23h, et sous ma fenêtre, un bruit de foreuse : le patron de l’hôtel installe l’airco dans la chambre juste en dessous de la mienne. Je bosse une heure ou deux sur l’ordi, ça fore toujours… Je commence à m’énerver, il est 1h du mat, et ça gueule et ça fore toujours, bordel!

J’ouvre la fenêtre (qui n’a plus été ouverte depuis 10 ans au moins) et me décide à gueuler un coup à mon tour.
– « Hey guys, are you gonna work all night long or what? »
– « Five more minutes buddy! Sorry for this, we have to finish this tonight! »
– (reclapage de la fenêtre)

A 3h du matin montre en main, juste au moment où je m’apprêtais à refermer le capot du portable, la foreuse se tait enfin!  Le moment parfait pour s’endormir rapidement, on sait jamais qu’ils choisiraient de commencer une autre chambre…