Glenboro – Starbuck (135km)

Je quitte l’hôtel pas trop tard, après m’être rapidement brossé les dents au robinet qui coule brun, et sans avoir pris le risque d’utiliser la douche. Dehors, le vieux John, qui vient de prendre son breakfast au restaurant de l’hôtel, me questionne sur mon voyage et agrippe fermement ma main en me souhaitant « good luck » du fond de son regard mouillé. Je me surprends à avoir une pensée pour tous ces gens en fin de vie croisés sur mon chemin que je ne reverrai à coup sûr jamais. Combien de temps leur reste-t-il? Combien de temps me reste-t-il?

Je me prends un déjeuner au motel à 60$ d’hier soir, for sure les meilleurs oeufs que j’aie jamais mangés. La patronne passe me voir à ma table, curieuse de savoir quelle solution j’ai bien pu trouver la veille au soir. Je lui réponds que j’ai préféré l’oeil de verre bon marché du vieil hôtel au joli sourire de sa jeune serveuse, et qu’au final, j’en suis bien content, même si je trouve qu’elle aurait pu me dire qu’il y avait un autre hôtel dans le coin.

Elle est un peu vexée, et tente de rejeter la faute sur moi, en expliquant qu’elle était prête à m’aider, qu’elle m’aurait offert de faire mon linge et blabla, qu’elle est la personne la plus gentille du monde, mais que je suis qu’un client à usage unique pour elle. Elle me fatigue.

De ma table, je vois Martin & Nadine qui passent sur la grand route, sans s’arrêter, bien évidemment. Je paie et pédale rapidement jusqu’à leur hauteur. Ils sont plus enclins à discuter aujourd’hui qu’hier, et c’est côte à côte que je fais route avec Martin, celui-ci surveillant l’arrivée de gros camions dans son rétroviseur.

Ils ont une règle simple : le matin, pas de pause avant d’avoir fait au moins 40km. On ne s’arrête donc qu’à Holland, au pied de l’emblème du village, le moulin à vent, et Nadine nous prépare du café qu’on partage avec quelques cookies et des tablettes de chocolat qu’ils ont acheté en trop grand nombre.

Ils sont chargés, mais vachement bien organisés, grâce à toute la bouffe qu’ils emportent et au fait qu’ils dorment toujours en camping sauvage, ils parviennent à restreindre leur budget à 10$ par jour pour eux deux, un record! Surtout vis à vis de moi qui fais pâle figure avec mes Marlboro light et mes canettes de coca quotidiennes…

Sur leur carte, plus détaillée que la mienne, ils me montrent un petit village pas loin qui porte le nom de Bruxelles. C’est un détour d’une dizaine de kilomètres, mais ce serait quand même classe d’avoir une photo devant le panneau de sa capitale, pas vrai? Je repars donc seul sur la route, prêt à sortir dès que je vois la pancarte…

Une heure plus tard, à une pompe à essence, j’apprends par l’employée que j’ai manqué la sortie… Pas grave, j’y tenais pas plus que ça de toute façon! Pour me consoler, je m’octroie une pause Snickers dans l’herbe, ce qui a pour effet de me faire rattraper par mes amis cyclistes, qui, bien que plus lents, ne sont pas tentés par ces pièges de consommation le long de leur route et ne s’arrêtent donc pratiquement jamais.

On va jouer comme ça au lièvre et à la tortue tout au long de la journée, nous croisant quatre ou cinq fois, bien souvent aux alentours d’un magasin ou d’un coin d’herbe accueillant, jusqu’à ce que la tortue ait raison du lièvre, qui satisfait d’avoir fait ses 100km, reste encore un peu couché dans l’herbe, à regarder les branches qui chantent et les avions qui passent.

Le soleil est bas dans le ciel quand j’entre dans Fannylette, poursuivi par un chien errant. Le petit village est désert, rien d’intéressant, pas de camping, ni même de terrain vague où je pourrais monter ma tente. Pour éviter la bête féroce qui garde la seule voie d’accès à la grand-route, je me risque dans un petit chemin de terre, grosse erreur!

Mes roues se sont enfoncées dans la terre meuble, sur au moins 20 cm. Une boue noire, épaisse et gluante, mélange de terre et de pétrole, qui colle en dessous du garde-boue et bloque littéralement le vélo. Putaaaaain de meeeerde! Impossible de continuer par là, et j’ai trop peur du chien que pour pousser le vélo jusqu’à la grand-route. Je préfère encore me tremper les godasses en traversant le marais qui sépare le chemin de la route.

Il commence à faire noir, mais Starbuck se rapproche, encore éclairé par le dernier coucher de soleil avant Winnipeg et le Nevada. Pas de camping dans le village, et tout est fermé… Je croise juste un couple, Shawn et Tammy, qui balade ses enfants et son chien, et qui me conseille de m’installer dans le terrain vague derrière l’école.

L’endroit est bourré de moustiques, mais est éloigné de toute habitation, personne devrait remarquer ma présence. A peine la tente montée et l’armée de moustiques exterminée manu militari, qu’une bagnole s’avance à travers le champ dans ma direction…

Ouf, c’est Shawn! Son épouse et ses enfants se faisaient mal de moi et m’ont préparé un sac de victuailles en guise de souper. J’en reviens pas, c’est un véritable cadeau de Noël, un miracle une fois de plus, surtout que j’avais rien mangé de la journée ou presque. Il y a de tout: du café, de la soupe, des oeufs durs, des crackers, du fromage, des biscuits, des fruits, du chocolat… Waouw, c’est con, mais ça me rend tellement heureux! C’est de loin le geste le plus humain que j’ai vu depuis le début de ce voyage.

C’est dans des moments comme ça qu’on se rend compte de la notion d’humanité dans toute sa grandeur. Comme quoi il y a quand même des choses qui valent la peine dans notre fourmilière de primates, des choses qu’il faut à tout prix qu’on préserve à travers notre évolution. Je m’endors heureux dans mon sac de couchage trempé,  le coeur réchauffé par cette preuve de plus qui vient de m’être donnée, cette preuve que la richesse de ce monde se trouve encore et toujours dans les relations entre êtres humains, aussi simples soient-elles…

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