Une fusée qui décolle… ou pas?

Quand on se réveille au petit matin à côté du feu éteint, la cureye a disparu. Je dis petit matin, mais il est en fait pas loin des 9h et le soleil tape déjà. Il faut se bouger, et vite, sinon c’est le coup de soleil assuré. On devrait voir arriver la jeep des rangers dans pas long. On replie machinalement nos affaires et on se pose tout près du bassin d’eau fumante en les attendant. Un petit bain en vitesse, Raph? Ouais, c’est tentant, mais s’ils nous voient avec les cheveux mouillés, ils vont vite comprendre qu’on a enfreint la règle numéro 1 : ne pas se baigner dans les sources!

Un nuage de poussière au loin. Les voilà qui arrivent! Pile au moment où je venais de me trouver un buisson sympa pour soulager un besoin délicat… Shit! On dirait les mêmes, mais en fait c’est des autres: dur dur de reconnaître les ricains, ils ressemblent tous à Walker (Texas Ranger) avec leurs lunettes de soleil à la con. Je parle par expérience.

Sur le chemin du retour, j’apprends du conducteur que son fils parcourt lui aussi le monde à vélo, à la grande fierté de son père (un père aimant, celui-là, n’est-ce pas Jean-Luc?). De retour sur le lieu des festivités, il nous prend à part et nous glisse discrètement dans la main un petit cadeau souvenir: une plaquette de cuivre à l’effigie du Man. Sur le coup, ça fait un peu secte, mais on est contents quand même.

On se met en route vers le camp. A pas lents. Comme pour décanter un peu l’expérience avant de replonger dans l’enfer du festival. Ca valait quand même vraiment le coup cette petite excursion. On en revient avec le sentiment de s’être approchés un peu plus du véritable esprit du Burning Man, cet esprit qui a fait que le festival soit organisé ici même dans ce désert et pas ailleurs.

Raph décide de passer l’après-midi dans les canapés du campement et de se reposer un peu. Il veut être en forme pour le grand événement de ce soir : le décollage de la fusée. De mon côté, je bouffe un bout en vitesse, avant d’accompagner Aleksander, Jette et Connie dans une exploration de la Playa à vélo.

On a envie de rouler loin sur le sable, d’aller au bout, tout au bout, jusqu’à la clôture, histoire de voir ce qu’il peut bien y avoir de ce côté là.

Il fait beau, il fait chaud, le moment est parfait. Les yeux mi-clos, on relâche progressivement la pression, on s’abandonne à nos sensations. On roule à l’instinct, d’oeuvre d’art en oeuvre d’art, nous laissant porter par la brise légère et saluant amicalement les quelques inconnus dont on croise la route. Sensation extrême de liberté, le plus fort des sentiments après l’amour.  Celle qu’on ressent sur la Playa est extraordinaire, presque irréelle. Certains disent même qu’on se croirait à la surface du soleil.

Nous voilà arrivés à la clôture. Plus loin, le désert continue… à perte de vue. On saute tous les 4 par dessus, grand moment. Photo souvenir? Merde, mon appareil photo est à plat… Je m’assieds dans un canapé 3 places, arrivé la comme par magie. Instinctivement, je glisse ma main sous les coussins. Un condom emballé, prêt à l’emploi. Sans doute déposé par un petit malin prévoyant qui viendra s’y réfugier une fois la nuit tombée avec sa copine ou une quelconque étrangère bienveillante. Je décide de remettre l’accessoire en place, des fois que j’arriverais sur les lieux avant lui.

Plus loin, toujours sur le pourtour du cercle de sable, on aperçoit un large tronc d’arbre factice. Un nid géant est posé sur le dessus. A l’intérieur, une échelle permet d’accéder au perchoir. Une dizaine de personnes y sont assises en silence et contemplent le désert. Les danois montent au premier étage, pendant que je me pose au pied de l’arbre, couché à même le sable, la tête sur la roue avant de mon vélo. Le moment est parfait. Je n’ai plus aucune envie de bouger. Du haut de son perchoir, Connie me sourit amicalement. Je lui réponds. J’ai l’impression qu’elle recherche ma compagnie, aujourd’hui encore plus qu’hier et les autres jours.

La sensation de faim finit par nous faire sortir de notre rêve éveillé et reprendre le chemin du camp. Ce soir, c’est le souper spaghetti. C’est Kylie, une allemande qui surveille la cuisson des pâtes, pendant que son copain, italien de surcroît, met la dernière main à la sauce. Raph a l’air un peu éméché, je le retrouve tout nerveux dans la file du dîner, sa gamelle en main, en train de s’emballer sur un mec qui lui a servi un plat ultra épicé sans lui demander son avis. Le mec en question est bourré et chiant, il veut forcer Raph à manger sa tambouille dégueulasse… Ca manque de tourner à vinaigre…

Et Raph n’est pas le seul. Tout le monde semble un peu nerveux ce soir. Etrange. Faut croire que c’est la fin du festival qui approche… ou alors l’excitation liée à l’événement majeur de ce soir : le décollage de la fusée. En effet, à peine sa casserole de spaghettis terminée, tout un chacun remplit sa bouteille d’alcool et quitte le camp, direction la Playa. Personne ne veut rien manquer du spectacle qui s’annonce! Pourtant, il faut pas être un génie pour savoir qu’elle ne va pas décoller. Il suffit de réfléchir deux secondes. C’est impossible qu’elle décolle, tant au niveau technique que légal… Mais bon, c’est intéressant d’y aller juste pour voir ce que l’artiste a bien pu prévoir comme supercherie.

Raph et moi, on marche à notre tour vers l’Esplanade. Le vent s’est levé. Il soulève et emporte sans pitié la poussière de sable qui vient en grande partie terminer sa course dans nos yeux, nos poumons… ou encore dans l’objectif de mon appareil photo (rechargé entre-temps pour l’occasion).

Nous y voilà. Il fait nuit. La foule s’est amassée en un large cercle autour de la fusée, dont le long fuselage de métal s’étire vers le ciel, illuminé dans des tons blancs et froids. Tout autour, des dizaines d’art cars aux néons multicolores, entourent la scène, et s’occupent de faire danser les impatients, musique à fond. La puissance des basses font trembler le sol infertile sous nos pieds, la saturation des aigus attaquent nos pauvres tympans déjà encrassés de poussière. La scène dans son ensemble a un côté apocalyptique. On se faufile tout a l’avant de la foule. Incruste à la belge que ça s’appelle. Les rangers nous arrêtent. Il y a un périmètre de sécurité à ne pas franchir, histoire d’ajouter un peu plus au suspense.

On attend, assis sur le sable, en discutant. Une heure… puis deux… Les gens s’impatientent, s’énervent, la tension monte. Certains ont même déjà abandonné. Les conditions météo sont trop mauvaises pour tenter un décollage qu’on entend à gauche à droite. Pourtant, le vent s’est calmé. La musique aussi. Un ranger porte-parole s’adresse à la foule d’une voix de stentor: « Around 30 minutes before take off, guys! »

Putain, 30 minutes de plus à bouffer de la poussière, souffrance! Une pensée me traverse l’esprit… Et s’il ne se passait tout simplement rien après tout? Si la fusée restait-là dans la lumière jusqu’à ce que les gens se lassent et rentrent dans leurs camps respectifs. Après tout, c’est peut-être un message que l’artiste veut faire passer: ne rien faire pour tenter de faire comprendre… Faire comprendre quoi? Peut-être faire comprendre aux gens qu’ils ne méritent pas de voir cette fusée décoller…

Je m’explique. Le thème du festival est l’évolution. Un décollage de fusée est un symbole clé de l’évolution, tout du moins de l’évolution technologique. Quitter la terre et le système solaire, une étape par laquelle l’humanité devra passer à coup sûr si elle veut assurer sa survie à long terme… Bon là, on voit loin c’est sur! Mais la clé de ma réflexion est la suivante : ces gens, dont je fais partie, ne

méritent pas à mon sens de voir la fusée décoller, tout simplement car ils ne font rien pour oeuvrer dans ce sens. Non, ils sont juste là à danser, à boire, à délirer, en attendant que l’évolution se complète d’elle-même. Et si ca va pas assez vite, tout le monde se met à râler.

Mon sentiment du jour est que ce constat touche un peu à un des problèmes du Burning Man. Les gens s’attendent à être divertis. La plupart viennent ici pour s’amuser, et rien de plus. Certes, ils sont relativement évolués, ils respectent la propreté du lieu, partagent sans compter et vivent une semaine dans la paix et dans l’harmonie, mais… font-ils vraiment avancer le monde?

Comme Raph, je venais ici dans l’espoir de rencontrer des humains 2.0, de ceux qui ont une vision de comment sont les choses aujourd’hui et qui veulent inventer des solutions réalistes pour le futur. Je venais dans le but d’apprendre et de m’inspirer d’eux, et aussi pour leur voler quelques secrets pour mener à bien ma propre évolution personnelle. Or, pour l’instant, je n’ai encore rencontré que des gens qui étaient venus pour faire la fête, des gens qui mettaient un costume rose bonbon juste pour paraître cool, des gens qui étaient originaux pour le simple fait d’être originaux, rien de bien profond au final…

J’exagère un peu, mais c’est mon ressenti du jour. J’espère qu’il évoluera d’ici la fin du festival. Sans doute. Dans l’immédiat, cette pensée me déprime un peu. Je décide de laisser tomber la fusée et de rentrer seul au camp.  Je quitte donc les lieux après avoir confié mon appareil photo à Raph qui n’ose pas sortir le sien par peur de l’abîmer. Les autres membres du Playa International rentrent eux aussi au compte-gouttes. Sur toutes les lèvres, c’est le même discours. C’est nul, il fait froid, il y a de la poussière! On va pas attendre toute la nuit non plus, et gnagnagna.

Je ne réponds rien, me contente de me préparer un rhum coke sur glace en hochant la tête à leur griefs et me cale à l’écart dans un canapé, écouteurs sur les oreilles. Au loin, on entend un bruit de pétards, la fusée qui décolle sans doute. Je m’isole avec « Space Oddity » de Bowie. Je n’ai pas trop envie de parler.

Une heure plus tard, Raph fait son apparition et la bonne humeur revient. C’était nul qu’il me fait. Un bête feu d’artifice hollywoodien. Oh la belle rouge, oh la belle bleue quoi! Fin soit, voilà ton appareil, j’espère qu’il est pas trop niqué à cause de la poussière… Je vais pas tarder à aller dormir moi, je tiens plus debout!

C’est vrai qu’a y repenser, la dernière nuit à la belle étoile avec la souris a été plutôt courte. Je décide de faire pareil, du moins pour une heure ou deux, car j’ai promis à mes amis danois de les rejoindre à une soirée au Club Verboten vers minuit. Je me réfugie dans ma tente, fume une clope et me couche sans même me brosser les dents.

Vers 1h du mat, je me fais réveiller par Aleksander. « Jerome, Jerome! What the fuck are you doing? We are waiting for you in the Club Verboten. The girls asked me to come and pick you up. Do you want a beer for breakfast? »

Souffrance, je n’ai aucune envie de bouger, mais j’apprécie tellement son geste que je prends mon courage à deux mains, et sors tel que je suis de la tente, me dirigeant encore tout endormi vers le lieu des festivités pour les derniers morceaux de la soirée. Aleksander m’offre un de ses glaçons fluorescent à pile en souvenir. Un beau petit cadeau, le glaçon s’illumine dès qu’il est en contact avec du liquide, pratique pour draguer en soirée, je m’en resservirai that’s for sure.

Au Club Verboten, la musique s’est arrêtée. On décide de bouger vers la Playa à la recherche d’une autre soirée, c’est pas ça qui manque dans le coin. 200 mètres plus loin, on perd Aleksander dont l’effet « glaçon fluorescent » a fini par arrêter une jolie demoiselle qui doit être en manque d’amour.

Après un petit café et un massage tantrique au Center Camp, on raccompagne Jette, qui commence à fatiguer, jusqu’au campement. Je n’ai pas envie d’aller dormir, j’ai siesté toute la première partie de la nuit, et Connie, elle, comme à son habitude, a encore envie de faire la fête. On ne le sait pas encore, mais la soirée est loin d’être finie. On repart faire un tour au hasard sur l’Esplanade, entrant dans l’une ou l’autre tente encore ouverte, tantôt déconnant sur un poteau de lap dance, tantôt s’essayant à des figures acrobatiques sur trampoline, avant de quitter le peu de foule qui reste encore dans les parages et s’avancer vers la solitude du désert.

Le soleil va pas tarder à pointer son nez. Le spectacle promet d’être à la hauteur. Ca tombe bien, on en parle depuis le début de la semaine de cette nuit blanche à attendre le lever du soleil. On avait fixé rendez-vous à Aleksander près du temple avant de le perdre, mais on a beau en faire le tour plusieurs fois, il est introuvable. La fille au glaçon, sans aucun doute…

On s’éloigne encore un peu plus en direction de la clôture, on est maintenant loin de tout. La fatigue commence à se faire sentir. On se pose à même le sol près d’un brasero éteint pour s’abriter un peu du vent qui s’est levé, et on reste là, une heure, peut-être deux, à moitié couchés dans la poussière du désert, à se raconter des histoires, à décrire ce qu’on ressent, à profiter du temps qui passe et du spectacle du soleil qui apparaît millimètre par millimètre, là au loin, derrière la montagne.

On grelotte, le vent est froid, la chaleur du soleil ne suffit pas à nous maintenir une température acceptable. Il vaudrait mieux qu’on rentre, même si dans le fond, on resterait bien encore. A quelques centaines de mètres, un art-car en forme de bateau pirate s’est arrêté. Ses occupants sont occupés à en sortir un barbecue pour y cuire de quoi déjeuner. Très vite, les odeurs alléchantes du lard, des oeufs, des oignons et autres aliments arrivent jusqu’à nos narines. Difficile de résister. On marche vers le restaurant improvisé, on est complètement crevés, mais on utilise nos dernières forces à jouer les sympas en échange d’un peu de nourriture. Ben oui, parfois, on fait les choses par pur intérêt dans cette vie…

Puis, une fois rassasiés, on rentre au camp d’un pas lent. Il est pas loin des 8h, certains sont déjà levés. Il fait déjà trop chaud que pour dormir dans une tente. Connie s’allonge d’instinct sur le canapé, et moi, épuisé mais heureux, je m’écroule par terre, à ses côtés, la tête calée sous une pastèque, et m’endors immédiatement.