When the man burns…

Quand je sors de ma torpeur, c’est le bordel. Il y a au moins 50 personnes tout autour de moi qui s’agitent dans tous les sens. Ou suis-je, bordel? Qu’est-ce qui se passe? Après m’être machinalement frotté les yeux, je réalise que je suis couché en plein milieu de l’espace commun, à même la carpette, et que j’emmerde tout le monde…

Je me sens de mauvais poil. Tout le monde me regarde en rigolant, mais étrangement, ça ne me fait pas rire. Je ne suis pas quelqu’un du matin, sauf dans des circonstances exceptionnellement heureuses qu’il vous sera aisé de deviner. Je me lève d’un bond et file à ma tente sans saluer ni sourire à personne. Le vent souffle toujours et fait voler la poussière à un point tel qu’on n’y voit pas à plus de cinq mètres. Une vraie tempête.

Je me réfugie dans mon habitacle de toile et déjeune de ce que je peux trouver dans les provisions de bouffe. Biscuits salés, un coca, une banane, rien de bien sain en résumé. Au dehors, une silhouette familière s’approche. C’Est Aleksander, il est couvert de poussière de la tête aux pieds. Je pars dans un fou rire incontrolable. On dirait John Wayne qui revient d’une chasse à l’homme de 3 jours. C’est trop trop drôle. Ses yeux sont complètement explosés, et son visage magané comme jamais. Il est midi, il n’a pas encore dormi.

La fille d’hier soir lui a joué un « sale » tour qu’il me dit. Elle l’a emmené dans sa caravane, lui a offert un brownie au chocolat…. a couché avec lui, et lui a ensuite présenté sa soeur qui a fait la même chose de son corps. Mais bon, rassurez-vous, le sale tour ne réside pas dans le fait de s’être violé 2 fois de suite, non, ça il n’a pas l’air de trop s’en plaindre le salaud. Et il fait bien! Non, le problème, c’est le brownie selon lui… Il est persuadé d’avoir été drogué à son insu. De l’XTC, d’après ce qu’il décrit… Mais bon, qu’il compte pas sur moi pour le plaindre, faut pas exagérer.

Et c’est pas tout. Aujourd’hui, c’est le jour des déchets, on dirait. Alley, la petite britannique est livide, elle a mal digéré les 4 pilules inconnues qu’elle a avalé hier soir. Sarah, la londonienne, elle, dort depuis presque 32h, raison : madame a un peu trop forcé sur le Xanax. Serait-ce une mode typiquement anglo-saxonne que de se défoncer de manière chimique jusqu’au point de non-retour?

Aleksander se réfugie à son tour dans sa tente, et on part chacun de notre côté dans une longue sieste qui va durer jusqu’au soir. De toute façon, il fait trop dégueu que pour s’aventurer sur la Playa. Point positif : avec ce foutu vent qui souffle, la chaleur sous la toile est aisément supportable, si bien qu’on s’endort et se repose comme deux bébés.

On se réveille en même temps, presque à la tombée de la nuit. Le festival touche à sa fin. Le man va bruler d’ici quelques heures. Tout le monde met la dernière main à son plus beau costume pour l’occasion. Pourquoi tant de déguisements? Je ne comprendrai jamais. Dans l’espace commun, ça se maquille, ça se nourrit et ça boit à crever, histoire d’être bien chaud pour l’occasion.

Vers les 20h, on quitte le camp en petit comité: Raph, le clan des danois, et moi pour assister, entre amis, à un des plus beaux spectacles de notre existence. Je n’ai pas beaucoup de photos du Man, j’ai comme qui dirait un peu oublié de prendre des photos au BM, mais je vais essayer de vous décrire la scène.

Imaginez des dizaines de milliers de personnes réunies en cercle autour d’une icône. Un squelette de bois d’un homme tronant fièrement à 15 mètres au dessus de la foule.  Tout autour, une structure en bois elle aussi, de plusieurs mètres de haut, qui a la forme d’une gigantesque couronne d’épines. Serait-ce une référence biblique? Les art-cars sont au rendez-vous, comme à leur habitude. La combustion du man est la dernière grosse soirée de fête de la semaine, elle est fort différent de la combustion du temple qui a lieu le lendemain. D’après les burners aguerris, celle du man est une fête ou tout le monde est invité à s’exprimer (comprendre par la : crier et danser), tandis que celle du temple est plus vue comme une prière silencieuse, ou tout le monde est assis en silence, et communique avec lui-même. Je me réjouis de voir ça.

On vient de mettre le feu à la couronne d’épines. Les premières flammes commencent à lécher les pieds du man. Le spectacle est grandiose. La structure d’épines vient de s’embraser en une seconde. Ce que j’en perçois change immédiatement. Les épines géantes ont fait place à une sorte de farandole d’hommes cagoulés style KKK en feu.

L’homme commence à prendre feu. Il ne lui reste pas longtemps à vivre du haut de son mat. Le moment est fort. Tous ces gens réunis autour d’une même icone, ça me porte, tous ces gens qui ressentent quelque chose au même moment, ça me transporte, tous ces gens qui admirent simplement la beauté des flammes, ça me touche.

Les larmes coulent sans prévenir, chez Aleksander aussi. Raph, lui, l’homme au coeur de pierre, est à la caméra. On dirait un père de famille qui filme ses enfants en vacances. Connie se sent mal. Elle veut rentrer au camp, elle se sent faible. J’ai envie de rester là, à regarder l’icône tomber et annoncer avec sa chute la presque fin du festival, mais l’état de Connie m’inquiète. Elle n’a pas beaucoup dormi depuis le début de la semaine, voire pas du tout et j’ai peur qu’elle fasse un malaise.

J’ai envie d’être gentil avec elle, je ne m’explique pas pourquoi. Pourtant, ce n’est pas de l’attirance ou quelque chose dans le genre. Non, c’est juste que je nous sens tellement en connexion elle et moi que j’ai envie de lui donner, de lui donner sans compter. Je décide de la raccompagner jusqu’au camp, en passant par là où de gros feux de bois allumés réchauffent les corps, histoire qu’elle tienne le coup. De retour à l’espace commun, je lui cuisine un petit plat de pâtes au pesto et m’occupe d’elle comme un infirmier. C’est ridicule je sais, mais je m’en fous.

Blottie sous un sac de couchage, elle reprend peu à peu des couleurs. Le malaise est passé. Elle a envie de parler, du festival, de l’idée qu’on se fait dessus depuis le début de la semaine, ce qu’on s’apprête à en tirer comme conclusion, etc. Je lui explique ma vision des choses, que je suis épaté par l’endroit, mais toutefois avec une certaine réserve sur la nature profonde de l’esprit intrinsèque au Man. Je lui parle de mon expérience d’hier avec la fusée. Et là, elle m’ouvre les yeux, elle m’explique que cette semaine de fête au milieu de nul part n’est pas vouée à faire avancer les choses. Que les gens qui se déguisent en lapin rose ou en squelette à la bite démesurée sont des gens qui font avancer le monde toute l’année. Que ce sont des gens qui viennent ici pour se ressourcer, pour nourrir un peu plus la créativité des projets qu’ils mènent dans la vraie vie. Elle a raison. Entièrement. Voilà en une phrase ce qu’est réellement le festival: une énorme fête créative, démesurée, qui emmène ses participants sur une autre planète pour une semaine, et qui leur permet à leur retour à la terre ferme de poursuivre les projets réalistes qui les font rêver ou d’en démarrer de nouveaux. La vie est parfois si simple quand c’est une femme qui l’explique…

On continue notre discussion, en attendant le retour des autres. Je baille toutes les 5 minutes. Pas que je m’ennuie, mais l’accumulation du manque de sommeil commence à avoir raison de moi. Une bonne heure plus tard, alors Aleks et Jette font leur apparition, je leur confie la relève de la garde du malade du jour et m’éclipse illico dans ma tente pour une autre sieste de quelques heures qui me semble plus que nécessaire. C’est que j’ai donné rendez-vous à Connie au temple à 5h du matin pour le lever du soleil, et je sens bien que, malgré moi, je ne parviendrai pas à tenir debout jusque là…