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Leaving BRC…

Dimanche. Le dernier jour du festival. C’est ce soir qu’on brûle le temple. Déjà…

Je viens à peine d’ouvrir les yeux et je m’en veux déjà. Hier soir, j’ai déconné. Alors que tout le monde faisait la fête, moi je dormais comme une merde. Résultat, j’ai loupé le rendez-vous « romantic sunrise » qu’on s’était fixés avec Connie. Mais bon, tant pis. Je pense sincèrement que j’avais besoin de repos. Je me demande si je commence pas à être malade.

Je me dirige vers l’espace commun. Tout le monde est déjà en train de s’activer. Certains trient les poubelles, d’autres démontent la structure, d’autres encore cuisinent ce qui peut encore être cuisiné. Ca sent la fin. La plupart des burners s’en iront aujourd’hui. Surtout les honnêtes pères de famille qui ont pris congé pour la semaine et recommencent le boulot demain matin à la première heure.

Connie et Jette ont l’intention de repartir cet après-midi pour éviter le mouvement de masse du lendemain matin. Elles ont de la place pour nous dans leur voiture, me confie Connie, après m’avoir fait les gros yeux pour le lapin que je lui ai posé hier soir.

– « Je t’ai attendu près du temple pendant une bonne heure », qu’elle me fait. « Heureusement que Christian était là. »

Je me confonds en excuses. J’aurais voulu être là tu sais, et blablabla… Jusqu’à ce que son visage s’illumine à nouveau et qu’elle me donne une grosse tape dans le dos pour que je comprenne qu’elle me fait marcher. Elle fait un peu bûcheron par moments…

Raph, qui est occupé à nous cuisiner de quoi casser la croûte, a l’air chaud pour accepter la proposition de lift des danoises. Il en a assez d’être là qu’il me dit. C’est vrai qu’on commence à manquer de coca et à avoir besoin d’une douche, mais à part ça, je me sens pas si pressé de partir. J’ai le sentiment que je pourrais facilement rester une semaine, voire un mois de plus sur place sans me lasser ou m’ennuyer un seul instant.

Et puis ce soir, c’est la crémation du temple, le point d’orgue de la semaine en quelque sorte. J’ai envie de rester, j’hésite… D’un autre côté, l’idée de passer un peu de temps supplémentaire avec mes seuls vrais amis  de ce côté de l’océan me plait aussi… Et puis, il y a aussi le fait, non négligeable, qu’en rentrant cet après-midi, on évitera une grosse partie du démontage et du nettoyage du camp. Autant faire bosser un peu ceux qui ont envie de jouer les boy-scouts. C’est honteux de parler comme ça, je m’en rends compte, mais à 27 ans, on commence à avoir une bonne expérience de la vie, et on apprécie de pouvoir souffler un peu (merci Philippe pour cette vérité inébranlable). J’accepte donc la généreuse proposition de nos deux amies danoises.

Après avoir bouclé nos sacs, démonté nos tentes et celles des filles, on se fend quand même d’une heure d’aide communautaire, histoire de faire bonne figure. Le camp n’est plus un camp, c’est devenu un chantier. Tout le monde s’agite pour finir la pénible tâche au plus vite. Tout en ramassant machinalement les mégots qui traînent encore sur la carpette, j’en profite pour apprendre, auprès d’Eslag et d’Aleks, quelques phrases en danois qui me serviront sans doute au moment opportun. « Jaj vil saune die », traduction « Tu vas me manquer ».

Ensuite, une fois que le plus gros du nettoyage est terminé, on partage un dernier repas rapidement préparé par Jette pour ses copilotes, avant de se lancer dans la tournée générale des au-revoirs… Au moins 200 hugs à la ronde plus tard, on est enfin prêts à démarrer. De toute façon, on peut sécher nos larmes, ce n’est pas un adieu, pas encore: on se retrouve tous demain soir, toute l’équipe du camp au complet, au Sands, un casino de la ville, pour un petit souper… d’adieu celui-ci.

Jette s’installe derrière le volant et engage la jeep de location vers la sortie du festival. Apparement, pas mal de gens ont eu la même idée que nous, il y a une file d’au moins 3km sur plusieurs bandes, juste pour sortir du désert. Il va falloir prendre notre mal en patience… Heureusement, on a de la bonne musique, un cd qu’elles ont concocté exprès pour leur road-trip entre amies.

Un peu avant la barrière du festival, les filles arrêtent la voiture au stand des dons et y vident presque tout le contenu du coffre. Tente, sac de couchage, bouffe, vélos, matériel divers… Le tout a été acheté à Reno la semaine dernière. Hallucinant! Ca me fait mal au coeur, et je m’arrange pour récupérer au passage un coussin gonflable ici et quelques sacs de porridge là. C’est toujours ça de pris. Mais en même temps, j’avoue que le concept est pas mal du tout. Le matériel récolté est trié, nettoyé et envoyé ensuite aux associations humanitaires qui en ont le plus besoin. On pourrait faire ça dans les festivals en Belgique aussi, non? (T’en penses quoi, Alex?)

2 heures plus tard, l’étroite piste de sable du désert fait enfin place à une route d’asphalte. On a déjà écouté le cd trois fois de suite. La nuit commence à tomber. Il reste 4h à rouler, on devrait arriver à Réno vers 23h environ, pas avant. Jette, qui est toujours au volant, commence à fatiguer. Pour ne pas qu’elle s’endorme, on lui pose des questions coquine sur sa vie, Raph jouant un rôle clé de maître de cérémonie. On maintient la bonne humeur tout en apprenant pas mal les uns sur les autres.

Pour ce soir, les filles ont booké une chambre au Sands, un des plus gros hôtels-casino de la ville. Elles ont bien fait, car il ne reste plus un seul lit disponible en ville. Après une semaine à accumuler de la poussière dans les oreilles et à bouffer du thon en boîte, même les burners les plus roots ont du mal à résister à l’envie d’une douche, d’un repas chaud et d’un lit douillet. Raph et moi, on a de la chance: on dormira par terre dans leur chambre. Et pas question qu’on pense même à faire semblant de refuser, elles ne nous laissent pas le choix!

Arrivée sur le parking du casino. Bondé. Une armée de camions bariolés poussiéreux ont littéralement envahi l’endroit. Les plus courageux des burners sont déjà occupés à laver leur voiture. D’autres se contentent de fumer une clope dans la fraîcheur de la nuit. Poignées de mains, smalltalk et sourires amicaux à la ronde, tout le monde est sale, tout le monde est beau. Les lunettes de soleil cachent les cernes des plus fatigués. On dirait un peuple uni qui rentre d’une guerre. L’esprit du burning man brûle encore haut dans tous les coeurs. C’est con, mais on a comme l’impression que la vie est devenue plus simple tout d’un coup.

On pousse la porte du casino. Contraste. Le décor bascule. Bruits de machines à sous, odeurs de cigares et de whisky sur glace. Retour à la réalité. Celle du vice, de l’argent, de la société de consommation. Ca clignote, ça vibre, ça sonne de partout. Regards avides, avides de bonheur préfabriqué et de sourires de jolies croupières. Regards vides, vides d’humanité. On s’en fout. Aujourd’hui, on vole au dessus de leurs têtes. Oui, c’est haut, bien haut qu’on plane au dessus des tables de roulettes et de black-jack.

Pendant un instant, je repense à ma visite à la Findhorn foundation, en Ecosse. Le petit havre de paix communautaire écolo était installé à côté d’une base d’aviation militaire. C’est un peu pareil ici. Reno, Black Rock City. Deux extrêmes qui pèsent lourd de chaque côté de la balance, comme dans un souci d’équilibre du bien et du mal.

L’hôtel est immense, la chambre est grande. On se pose un quart d’heure au calme, avant de descendre dans le lobby et de se fendre d’un burger chez Mel’s, un des restos de l’hôtel. Jette et Raph dorment debout, et sitôt leur burger (gras pour l’un, végétarien pour l’autre) terminé s’excusent et disparaissent vers les étages. Connie et moi, on reste pour un dernier verre.

Accoudés a un bar près des tables de poker, on relâche tout, on se regarde longuement, on fait le point. On sait que le rêve est déjà fini, qu’il faut regarder autour de nous, et voir à nouveau la puanteur du monde qui nous entoure. Mais on est heureux. Sans rien se dire, on sait qu’en plus de l’expérience de la semaine, on a aussi gagné chacun une amitié. Une amitié réelle, profonde qui fera à coup sûr que nos chemin se recroiseront tôt ou tard.

Mais bon, ne parlons pas encore des adieux.. Après tout, il nous reste encore presque 2 jours avant que chacun ne reparte de son côté et continue son chemin. Non, non, Connie! Dans l’immédiat, contentons-nous de croquer sans hâte les glaçons de notre cocktail maison et de profiter de la seule chose qui est vraiment réelle dans cette vie : l’ici et le maintenant.

When the man burns…

Quand je sors de ma torpeur, c’est le bordel. Il y a au moins 50 personnes tout autour de moi qui s’agitent dans tous les sens. Ou suis-je, bordel? Qu’est-ce qui se passe? Après m’être machinalement frotté les yeux, je réalise que je suis couché en plein milieu de l’espace commun, à même la carpette, et que j’emmerde tout le monde…

Je me sens de mauvais poil. Tout le monde me regarde en rigolant, mais étrangement, ça ne me fait pas rire. Je ne suis pas quelqu’un du matin, sauf dans des circonstances exceptionnellement heureuses qu’il vous sera aisé de deviner. Je me lève d’un bond et file à ma tente sans saluer ni sourire à personne. Le vent souffle toujours et fait voler la poussière à un point tel qu’on n’y voit pas à plus de cinq mètres. Une vraie tempête.

Je me réfugie dans mon habitacle de toile et déjeune de ce que je peux trouver dans les provisions de bouffe. Biscuits salés, un coca, une banane, rien de bien sain en résumé. Au dehors, une silhouette familière s’approche. C’Est Aleksander, il est couvert de poussière de la tête aux pieds. Je pars dans un fou rire incontrolable. On dirait John Wayne qui revient d’une chasse à l’homme de 3 jours. C’est trop trop drôle. Ses yeux sont complètement explosés, et son visage magané comme jamais. Il est midi, il n’a pas encore dormi.

La fille d’hier soir lui a joué un « sale » tour qu’il me dit. Elle l’a emmené dans sa caravane, lui a offert un brownie au chocolat…. a couché avec lui, et lui a ensuite présenté sa soeur qui a fait la même chose de son corps. Mais bon, rassurez-vous, le sale tour ne réside pas dans le fait de s’être violé 2 fois de suite, non, ça il n’a pas l’air de trop s’en plaindre le salaud. Et il fait bien! Non, le problème, c’est le brownie selon lui… Il est persuadé d’avoir été drogué à son insu. De l’XTC, d’après ce qu’il décrit… Mais bon, qu’il compte pas sur moi pour le plaindre, faut pas exagérer.

Et c’est pas tout. Aujourd’hui, c’est le jour des déchets, on dirait. Alley, la petite britannique est livide, elle a mal digéré les 4 pilules inconnues qu’elle a avalé hier soir. Sarah, la londonienne, elle, dort depuis presque 32h, raison : madame a un peu trop forcé sur le Xanax. Serait-ce une mode typiquement anglo-saxonne que de se défoncer de manière chimique jusqu’au point de non-retour?

Aleksander se réfugie à son tour dans sa tente, et on part chacun de notre côté dans une longue sieste qui va durer jusqu’au soir. De toute façon, il fait trop dégueu que pour s’aventurer sur la Playa. Point positif : avec ce foutu vent qui souffle, la chaleur sous la toile est aisément supportable, si bien qu’on s’endort et se repose comme deux bébés.

On se réveille en même temps, presque à la tombée de la nuit. Le festival touche à sa fin. Le man va bruler d’ici quelques heures. Tout le monde met la dernière main à son plus beau costume pour l’occasion. Pourquoi tant de déguisements? Je ne comprendrai jamais. Dans l’espace commun, ça se maquille, ça se nourrit et ça boit à crever, histoire d’être bien chaud pour l’occasion.

Vers les 20h, on quitte le camp en petit comité: Raph, le clan des danois, et moi pour assister, entre amis, à un des plus beaux spectacles de notre existence. Je n’ai pas beaucoup de photos du Man, j’ai comme qui dirait un peu oublié de prendre des photos au BM, mais je vais essayer de vous décrire la scène.

Imaginez des dizaines de milliers de personnes réunies en cercle autour d’une icône. Un squelette de bois d’un homme tronant fièrement à 15 mètres au dessus de la foule.  Tout autour, une structure en bois elle aussi, de plusieurs mètres de haut, qui a la forme d’une gigantesque couronne d’épines. Serait-ce une référence biblique? Les art-cars sont au rendez-vous, comme à leur habitude. La combustion du man est la dernière grosse soirée de fête de la semaine, elle est fort différent de la combustion du temple qui a lieu le lendemain. D’après les burners aguerris, celle du man est une fête ou tout le monde est invité à s’exprimer (comprendre par la : crier et danser), tandis que celle du temple est plus vue comme une prière silencieuse, ou tout le monde est assis en silence, et communique avec lui-même. Je me réjouis de voir ça.

On vient de mettre le feu à la couronne d’épines. Les premières flammes commencent à lécher les pieds du man. Le spectacle est grandiose. La structure d’épines vient de s’embraser en une seconde. Ce que j’en perçois change immédiatement. Les épines géantes ont fait place à une sorte de farandole d’hommes cagoulés style KKK en feu.

L’homme commence à prendre feu. Il ne lui reste pas longtemps à vivre du haut de son mat. Le moment est fort. Tous ces gens réunis autour d’une même icone, ça me porte, tous ces gens qui ressentent quelque chose au même moment, ça me transporte, tous ces gens qui admirent simplement la beauté des flammes, ça me touche.

Les larmes coulent sans prévenir, chez Aleksander aussi. Raph, lui, l’homme au coeur de pierre, est à la caméra. On dirait un père de famille qui filme ses enfants en vacances. Connie se sent mal. Elle veut rentrer au camp, elle se sent faible. J’ai envie de rester là, à regarder l’icône tomber et annoncer avec sa chute la presque fin du festival, mais l’état de Connie m’inquiète. Elle n’a pas beaucoup dormi depuis le début de la semaine, voire pas du tout et j’ai peur qu’elle fasse un malaise.

J’ai envie d’être gentil avec elle, je ne m’explique pas pourquoi. Pourtant, ce n’est pas de l’attirance ou quelque chose dans le genre. Non, c’est juste que je nous sens tellement en connexion elle et moi que j’ai envie de lui donner, de lui donner sans compter. Je décide de la raccompagner jusqu’au camp, en passant par là où de gros feux de bois allumés réchauffent les corps, histoire qu’elle tienne le coup. De retour à l’espace commun, je lui cuisine un petit plat de pâtes au pesto et m’occupe d’elle comme un infirmier. C’est ridicule je sais, mais je m’en fous.

Blottie sous un sac de couchage, elle reprend peu à peu des couleurs. Le malaise est passé. Elle a envie de parler, du festival, de l’idée qu’on se fait dessus depuis le début de la semaine, ce qu’on s’apprête à en tirer comme conclusion, etc. Je lui explique ma vision des choses, que je suis épaté par l’endroit, mais toutefois avec une certaine réserve sur la nature profonde de l’esprit intrinsèque au Man. Je lui parle de mon expérience d’hier avec la fusée. Et là, elle m’ouvre les yeux, elle m’explique que cette semaine de fête au milieu de nul part n’est pas vouée à faire avancer les choses. Que les gens qui se déguisent en lapin rose ou en squelette à la bite démesurée sont des gens qui font avancer le monde toute l’année. Que ce sont des gens qui viennent ici pour se ressourcer, pour nourrir un peu plus la créativité des projets qu’ils mènent dans la vraie vie. Elle a raison. Entièrement. Voilà en une phrase ce qu’est réellement le festival: une énorme fête créative, démesurée, qui emmène ses participants sur une autre planète pour une semaine, et qui leur permet à leur retour à la terre ferme de poursuivre les projets réalistes qui les font rêver ou d’en démarrer de nouveaux. La vie est parfois si simple quand c’est une femme qui l’explique…

On continue notre discussion, en attendant le retour des autres. Je baille toutes les 5 minutes. Pas que je m’ennuie, mais l’accumulation du manque de sommeil commence à avoir raison de moi. Une bonne heure plus tard, alors Aleks et Jette font leur apparition, je leur confie la relève de la garde du malade du jour et m’éclipse illico dans ma tente pour une autre sieste de quelques heures qui me semble plus que nécessaire. C’est que j’ai donné rendez-vous à Connie au temple à 5h du matin pour le lever du soleil, et je sens bien que, malgré moi, je ne parviendrai pas à tenir debout jusque là…

Une fusée qui décolle… ou pas?

Quand on se réveille au petit matin à côté du feu éteint, la cureye a disparu. Je dis petit matin, mais il est en fait pas loin des 9h et le soleil tape déjà. Il faut se bouger, et vite, sinon c’est le coup de soleil assuré. On devrait voir arriver la jeep des rangers dans pas long. On replie machinalement nos affaires et on se pose tout près du bassin d’eau fumante en les attendant. Un petit bain en vitesse, Raph? Ouais, c’est tentant, mais s’ils nous voient avec les cheveux mouillés, ils vont vite comprendre qu’on a enfreint la règle numéro 1 : ne pas se baigner dans les sources!

Un nuage de poussière au loin. Les voilà qui arrivent! Pile au moment où je venais de me trouver un buisson sympa pour soulager un besoin délicat… Shit! On dirait les mêmes, mais en fait c’est des autres: dur dur de reconnaître les ricains, ils ressemblent tous à Walker (Texas Ranger) avec leurs lunettes de soleil à la con. Je parle par expérience.

Sur le chemin du retour, j’apprends du conducteur que son fils parcourt lui aussi le monde à vélo, à la grande fierté de son père (un père aimant, celui-là, n’est-ce pas Jean-Luc?). De retour sur le lieu des festivités, il nous prend à part et nous glisse discrètement dans la main un petit cadeau souvenir: une plaquette de cuivre à l’effigie du Man. Sur le coup, ça fait un peu secte, mais on est contents quand même.

On se met en route vers le camp. A pas lents. Comme pour décanter un peu l’expérience avant de replonger dans l’enfer du festival. Ca valait quand même vraiment le coup cette petite excursion. On en revient avec le sentiment de s’être approchés un peu plus du véritable esprit du Burning Man, cet esprit qui a fait que le festival soit organisé ici même dans ce désert et pas ailleurs.

Raph décide de passer l’après-midi dans les canapés du campement et de se reposer un peu. Il veut être en forme pour le grand événement de ce soir : le décollage de la fusée. De mon côté, je bouffe un bout en vitesse, avant d’accompagner Aleksander, Jette et Connie dans une exploration de la Playa à vélo.

On a envie de rouler loin sur le sable, d’aller au bout, tout au bout, jusqu’à la clôture, histoire de voir ce qu’il peut bien y avoir de ce côté là.

Il fait beau, il fait chaud, le moment est parfait. Les yeux mi-clos, on relâche progressivement la pression, on s’abandonne à nos sensations. On roule à l’instinct, d’oeuvre d’art en oeuvre d’art, nous laissant porter par la brise légère et saluant amicalement les quelques inconnus dont on croise la route. Sensation extrême de liberté, le plus fort des sentiments après l’amour.  Celle qu’on ressent sur la Playa est extraordinaire, presque irréelle. Certains disent même qu’on se croirait à la surface du soleil.

Nous voilà arrivés à la clôture. Plus loin, le désert continue… à perte de vue. On saute tous les 4 par dessus, grand moment. Photo souvenir? Merde, mon appareil photo est à plat… Je m’assieds dans un canapé 3 places, arrivé la comme par magie. Instinctivement, je glisse ma main sous les coussins. Un condom emballé, prêt à l’emploi. Sans doute déposé par un petit malin prévoyant qui viendra s’y réfugier une fois la nuit tombée avec sa copine ou une quelconque étrangère bienveillante. Je décide de remettre l’accessoire en place, des fois que j’arriverais sur les lieux avant lui.

Plus loin, toujours sur le pourtour du cercle de sable, on aperçoit un large tronc d’arbre factice. Un nid géant est posé sur le dessus. A l’intérieur, une échelle permet d’accéder au perchoir. Une dizaine de personnes y sont assises en silence et contemplent le désert. Les danois montent au premier étage, pendant que je me pose au pied de l’arbre, couché à même le sable, la tête sur la roue avant de mon vélo. Le moment est parfait. Je n’ai plus aucune envie de bouger. Du haut de son perchoir, Connie me sourit amicalement. Je lui réponds. J’ai l’impression qu’elle recherche ma compagnie, aujourd’hui encore plus qu’hier et les autres jours.

La sensation de faim finit par nous faire sortir de notre rêve éveillé et reprendre le chemin du camp. Ce soir, c’est le souper spaghetti. C’est Kylie, une allemande qui surveille la cuisson des pâtes, pendant que son copain, italien de surcroît, met la dernière main à la sauce. Raph a l’air un peu éméché, je le retrouve tout nerveux dans la file du dîner, sa gamelle en main, en train de s’emballer sur un mec qui lui a servi un plat ultra épicé sans lui demander son avis. Le mec en question est bourré et chiant, il veut forcer Raph à manger sa tambouille dégueulasse… Ca manque de tourner à vinaigre…

Et Raph n’est pas le seul. Tout le monde semble un peu nerveux ce soir. Etrange. Faut croire que c’est la fin du festival qui approche… ou alors l’excitation liée à l’événement majeur de ce soir : le décollage de la fusée. En effet, à peine sa casserole de spaghettis terminée, tout un chacun remplit sa bouteille d’alcool et quitte le camp, direction la Playa. Personne ne veut rien manquer du spectacle qui s’annonce! Pourtant, il faut pas être un génie pour savoir qu’elle ne va pas décoller. Il suffit de réfléchir deux secondes. C’est impossible qu’elle décolle, tant au niveau technique que légal… Mais bon, c’est intéressant d’y aller juste pour voir ce que l’artiste a bien pu prévoir comme supercherie.

Raph et moi, on marche à notre tour vers l’Esplanade. Le vent s’est levé. Il soulève et emporte sans pitié la poussière de sable qui vient en grande partie terminer sa course dans nos yeux, nos poumons… ou encore dans l’objectif de mon appareil photo (rechargé entre-temps pour l’occasion).

Nous y voilà. Il fait nuit. La foule s’est amassée en un large cercle autour de la fusée, dont le long fuselage de métal s’étire vers le ciel, illuminé dans des tons blancs et froids. Tout autour, des dizaines d’art cars aux néons multicolores, entourent la scène, et s’occupent de faire danser les impatients, musique à fond. La puissance des basses font trembler le sol infertile sous nos pieds, la saturation des aigus attaquent nos pauvres tympans déjà encrassés de poussière. La scène dans son ensemble a un côté apocalyptique. On se faufile tout a l’avant de la foule. Incruste à la belge que ça s’appelle. Les rangers nous arrêtent. Il y a un périmètre de sécurité à ne pas franchir, histoire d’ajouter un peu plus au suspense.

On attend, assis sur le sable, en discutant. Une heure… puis deux… Les gens s’impatientent, s’énervent, la tension monte. Certains ont même déjà abandonné. Les conditions météo sont trop mauvaises pour tenter un décollage qu’on entend à gauche à droite. Pourtant, le vent s’est calmé. La musique aussi. Un ranger porte-parole s’adresse à la foule d’une voix de stentor: « Around 30 minutes before take off, guys! »

Putain, 30 minutes de plus à bouffer de la poussière, souffrance! Une pensée me traverse l’esprit… Et s’il ne se passait tout simplement rien après tout? Si la fusée restait-là dans la lumière jusqu’à ce que les gens se lassent et rentrent dans leurs camps respectifs. Après tout, c’est peut-être un message que l’artiste veut faire passer: ne rien faire pour tenter de faire comprendre… Faire comprendre quoi? Peut-être faire comprendre aux gens qu’ils ne méritent pas de voir cette fusée décoller…

Je m’explique. Le thème du festival est l’évolution. Un décollage de fusée est un symbole clé de l’évolution, tout du moins de l’évolution technologique. Quitter la terre et le système solaire, une étape par laquelle l’humanité devra passer à coup sûr si elle veut assurer sa survie à long terme… Bon là, on voit loin c’est sur! Mais la clé de ma réflexion est la suivante : ces gens, dont je fais partie, ne

méritent pas à mon sens de voir la fusée décoller, tout simplement car ils ne font rien pour oeuvrer dans ce sens. Non, ils sont juste là à danser, à boire, à délirer, en attendant que l’évolution se complète d’elle-même. Et si ca va pas assez vite, tout le monde se met à râler.

Mon sentiment du jour est que ce constat touche un peu à un des problèmes du Burning Man. Les gens s’attendent à être divertis. La plupart viennent ici pour s’amuser, et rien de plus. Certes, ils sont relativement évolués, ils respectent la propreté du lieu, partagent sans compter et vivent une semaine dans la paix et dans l’harmonie, mais… font-ils vraiment avancer le monde?

Comme Raph, je venais ici dans l’espoir de rencontrer des humains 2.0, de ceux qui ont une vision de comment sont les choses aujourd’hui et qui veulent inventer des solutions réalistes pour le futur. Je venais dans le but d’apprendre et de m’inspirer d’eux, et aussi pour leur voler quelques secrets pour mener à bien ma propre évolution personnelle. Or, pour l’instant, je n’ai encore rencontré que des gens qui étaient venus pour faire la fête, des gens qui mettaient un costume rose bonbon juste pour paraître cool, des gens qui étaient originaux pour le simple fait d’être originaux, rien de bien profond au final…

J’exagère un peu, mais c’est mon ressenti du jour. J’espère qu’il évoluera d’ici la fin du festival. Sans doute. Dans l’immédiat, cette pensée me déprime un peu. Je décide de laisser tomber la fusée et de rentrer seul au camp.  Je quitte donc les lieux après avoir confié mon appareil photo à Raph qui n’ose pas sortir le sien par peur de l’abîmer. Les autres membres du Playa International rentrent eux aussi au compte-gouttes. Sur toutes les lèvres, c’est le même discours. C’est nul, il fait froid, il y a de la poussière! On va pas attendre toute la nuit non plus, et gnagnagna.

Je ne réponds rien, me contente de me préparer un rhum coke sur glace en hochant la tête à leur griefs et me cale à l’écart dans un canapé, écouteurs sur les oreilles. Au loin, on entend un bruit de pétards, la fusée qui décolle sans doute. Je m’isole avec « Space Oddity » de Bowie. Je n’ai pas trop envie de parler.

Une heure plus tard, Raph fait son apparition et la bonne humeur revient. C’était nul qu’il me fait. Un bête feu d’artifice hollywoodien. Oh la belle rouge, oh la belle bleue quoi! Fin soit, voilà ton appareil, j’espère qu’il est pas trop niqué à cause de la poussière… Je vais pas tarder à aller dormir moi, je tiens plus debout!

C’est vrai qu’a y repenser, la dernière nuit à la belle étoile avec la souris a été plutôt courte. Je décide de faire pareil, du moins pour une heure ou deux, car j’ai promis à mes amis danois de les rejoindre à une soirée au Club Verboten vers minuit. Je me réfugie dans ma tente, fume une clope et me couche sans même me brosser les dents.

Vers 1h du mat, je me fais réveiller par Aleksander. « Jerome, Jerome! What the fuck are you doing? We are waiting for you in the Club Verboten. The girls asked me to come and pick you up. Do you want a beer for breakfast? »

Souffrance, je n’ai aucune envie de bouger, mais j’apprécie tellement son geste que je prends mon courage à deux mains, et sors tel que je suis de la tente, me dirigeant encore tout endormi vers le lieu des festivités pour les derniers morceaux de la soirée. Aleksander m’offre un de ses glaçons fluorescent à pile en souvenir. Un beau petit cadeau, le glaçon s’illumine dès qu’il est en contact avec du liquide, pratique pour draguer en soirée, je m’en resservirai that’s for sure.

Au Club Verboten, la musique s’est arrêtée. On décide de bouger vers la Playa à la recherche d’une autre soirée, c’est pas ça qui manque dans le coin. 200 mètres plus loin, on perd Aleksander dont l’effet « glaçon fluorescent » a fini par arrêter une jolie demoiselle qui doit être en manque d’amour.

Après un petit café et un massage tantrique au Center Camp, on raccompagne Jette, qui commence à fatiguer, jusqu’au campement. Je n’ai pas envie d’aller dormir, j’ai siesté toute la première partie de la nuit, et Connie, elle, comme à son habitude, a encore envie de faire la fête. On ne le sait pas encore, mais la soirée est loin d’être finie. On repart faire un tour au hasard sur l’Esplanade, entrant dans l’une ou l’autre tente encore ouverte, tantôt déconnant sur un poteau de lap dance, tantôt s’essayant à des figures acrobatiques sur trampoline, avant de quitter le peu de foule qui reste encore dans les parages et s’avancer vers la solitude du désert.

Le soleil va pas tarder à pointer son nez. Le spectacle promet d’être à la hauteur. Ca tombe bien, on en parle depuis le début de la semaine de cette nuit blanche à attendre le lever du soleil. On avait fixé rendez-vous à Aleksander près du temple avant de le perdre, mais on a beau en faire le tour plusieurs fois, il est introuvable. La fille au glaçon, sans aucun doute…

On s’éloigne encore un peu plus en direction de la clôture, on est maintenant loin de tout. La fatigue commence à se faire sentir. On se pose à même le sol près d’un brasero éteint pour s’abriter un peu du vent qui s’est levé, et on reste là, une heure, peut-être deux, à moitié couchés dans la poussière du désert, à se raconter des histoires, à décrire ce qu’on ressent, à profiter du temps qui passe et du spectacle du soleil qui apparaît millimètre par millimètre, là au loin, derrière la montagne.

On grelotte, le vent est froid, la chaleur du soleil ne suffit pas à nous maintenir une température acceptable. Il vaudrait mieux qu’on rentre, même si dans le fond, on resterait bien encore. A quelques centaines de mètres, un art-car en forme de bateau pirate s’est arrêté. Ses occupants sont occupés à en sortir un barbecue pour y cuire de quoi déjeuner. Très vite, les odeurs alléchantes du lard, des oeufs, des oignons et autres aliments arrivent jusqu’à nos narines. Difficile de résister. On marche vers le restaurant improvisé, on est complètement crevés, mais on utilise nos dernières forces à jouer les sympas en échange d’un peu de nourriture. Ben oui, parfois, on fait les choses par pur intérêt dans cette vie…

Puis, une fois rassasiés, on rentre au camp d’un pas lent. Il est pas loin des 8h, certains sont déjà levés. Il fait déjà trop chaud que pour dormir dans une tente. Connie s’allonge d’instinct sur le canapé, et moi, épuisé mais heureux, je m’écroule par terre, à ses côtés, la tête calée sous une pastèque, et m’endors immédiatement.

La cureye du mont Sinaï

Aujourd’hui, c’est relâche, c’est décidé, je ne fais rien! Quand je me lève mollement vers les 11h, on m’apprend que l’ami Raph est parti de bonne heure à un séminaire sur la religion et son évolution à travers les âges. Il commence à me faire peur : avec un peu de chance, il va se faire signer curé avant la fin du festival.

Je l’attends au camp en glandant dans les canapés, à parler à qui veut bien m’entendre. C’est assez facile de vivre ici en fait, il suffit de boire de l’eau et de se laisser aller… Cette après-midi, on s’est programmés un dernier petit séminaire avant de décoller vers notre excursion de la semaine, les Hot Springs. Le sujet a l’air super intéressant : le « technomadisme » ou « comment voyager tout en travaillant et en restant à la pointe de la technologie », exactement la direction dans laquelle j’ai envie d’avancer dans le futur.

Voilà Raph qui revient. On casse la croûte en vitesse, puis on démarre en direction du séminaire accompagné de l’ami Vee (uniquement vêtu d’un moule-bite rouge alerte à Malibu style). On se déplace en bande, fouillant derrière les caravanes dans l’espoir d’y trouver des YellowBike. On se croirait un peu dans un jeu vidéo, courant à gauche à droite entre les tentes des allées, à la recherche du dernier vélo qui manque à notre gang pour pouvoir démarrer. Un GTA Burning Man serait tout à fait exceptionnel! Si j’étais encore aux études, je serais prêt à sacrifier une session complète pour pouvoir y jouer (remember the Vice City experience)…

Bon, le « technomadisme », par contre, c’était nul à chier (comme tous les autres séminaires d’ailleurs): juste un couple qui parlait (à voix basse et sous une tente bondée) de la manière dont ILS avaient emménagé LEUR caravane… Des bavards, une fois de plus, qui ont cru bon de tenir le crachoir tout le long juste pour nous parler de leur petite personne. C’est vraiment dommage parce qu’il y avait foule: pas mal de gens intéressés et à première vue intéressants, notamment quelques informaticiens, bien décidés à profiter de la révolution iPhone pour passer à travers les mailles du filet du travail sédentaire… Et l’autre con qui continue à nous parler de SES deux couchettes qu’il a installées dans SA caravane… On s’en fout bordel, on a envie d’idées nouvelles, c’est du vu et revu ta caravane, et en plus, je suis sûr qu’elle est pas belle!

De son côté, Vee commence à me gonfler lui aussi. Il fait le faux-cul avec nous à longueur de journée. En vérité, il se moque pas mal d’entendre ce qu’on a à lui dire. Non, tout ce qui l’intéresse, c’est la bibine et la bibite! Il aborde tout ce qui a une paire de seins et débite toujours les mêmes conneries! Ridicule! Enfin, ça a quand mêmes des bons côtés, vu que les filles souffrent tellement quand il leur parle, que quand on arrive pour redresser un peu la balance, elles courent se réfugier dans nos bras. (photo de la schtroumpfette à poil bientôt disponible, stay tuned).

Mais bon, désolé Vee, on n’a pas trop le temps de jouer les joli-coeurs aujourd’hui : l’heure du départ est proche au stand des Earth Rangers. Quand on y arrive, la voiture est prête à partir. C’est Rat Bastard, un vieux burner, qui s’installe au volant, accompagné de Marvin Jay, une sorte de Phil en co-pilote. Après un détour forcé par notre camp pour y emporter un supplément d’eau potable, la jeep sort de l’enceinte du festival et s’engage nerveusement sur la seule piste dessinée dans le sable du désert. Le moment est grandiose : le sable vole de partout, même à l’intérieur de l’habitacle, il fait irrespirable, on se croirait en plein Paris-Dakar.

Il y a plusieurs Hot Springs à surveiller et on commence par déposer un couple plus âgé aux sources les plus proches. Eux qui se frottent déjà les mains d’enfin disposer d’un peu d’intimité, ils changeront vite de tête quand ils découvriront qu’ils ne sont pas les seuls sur place : un camp de romanichels a élu domicile à côté du bassin d’eau chaude, une toute belle soirée pour eux en perspective…

On repart dans le désert, il fait toujours aussi irrespirable. Raph se risque à ouvrir une fenêtre qu’il referme aussitôt : le sable s’est engouffré partout, et surtout dans les yeux de la fille un peu bizarre qui est a l’arrière. On la déposera un peu plus loin, au prochain spot à surveiller. Elle m’avouera, avant de descendre de voiture, que sa démarche à elle, c’est de s’isoler pour pouvoir « danser » toute la nuit à son aise au milieu du désert. Interesting, isn’t it?

Et la jeep repart une fois de plus dans un nuage de fumée… On se retrouve maintenant seuls avec les Rangers, avec qui on commence à avoir une bonne discussion. Ils semblent plus confiants maintenant qu’on est entre hommes, et Rat enfonce un peu le pied sur la pédale.

A l’horizon, le soleil entame déjà sa descente. La jeep vole littéralement sur le sable du désert. Les sources qu’on doit surveiller sont à l’opposé de la cuvette désertique, à une dizaine de kilomètres, juste au pied des montagnes. D’après Marvin, si on escalade un peu, on pourra voir BRC au loin qui brille de mille feux, un spectacle à couper le souffle! Sans blague, Marvin, tu crois qu’on est venus pour quoi? Pour jouer les scouts et faire les policiers avec les méchants burners qui veulent faire trempette?

Quand la jeep disparaît à l’horizon, le soleil est sur le point de se coucher. Il faut faire vite si on veut goûter aux joies de notre jacuzzi naturel. On se fout en slip (Raph voulait se mettre nu, mais j’ai dit non) et on s’aventure dans le bassin à petits pas. Elle est chaude, très chaude même, et le fond, lui, est bien vaseux, mais c’est le bonheur… Surtout après 4 jours dans le désert sans s’être lavés.

Plus loin, près d’un demi tonneau métallique à barbecue, il y a un petit abri. Enfin, quand je dis abri, c’est un grand mot. En vérité, il s’agit juste d’une toile microperforée pour s’abriter du soleil. On a pas pris de tente, va falloir dormir à la belle étoile. Par contre, on a du vin, du beef jerky et des biscuits salés en apéro, de quoi se faire plaisir! On pose nos sacs sous le shelter et on part dare-dare vers la montagne en entamant joyeusement la bouteille.

Il fait noir quand on y arrive. L’escalade n’a pas l’air dangereuse, ou alors c’est l’effet de la bouteille (qui est déjà vide) qui nous rend confiants. Les premières centaines de mètres sont easygame, avec des gros rochers en pente douce, mais c’est après que ça se corse: des passages plus casse-gueule, surtout pour mes pauvres semelles plates. Mais la lune, presque pleine, nous éclaire la route, et on continue l’ascension sans problème, vainquant à tour de rôle chacun des 4 paliers qui nous séparent de notre but ultime.

Au sommet, la vue est exceptionnelle : une étendue désertique à perte de vue avec une grosse guirlande de Noël aux mille couleurs en plein milieu : Black Rock City la magnifique. C’est de loin le meilleur moment de la semaine. Au loin, dans la ville utopique, la fête bat son plein. La foule en délire festoie une fois de plus autour de son idole, le Man. Mais nous, ce soir, on s’en fout, on est au sommet du mont Sinaï. Reste plus qu’à trouver nos dix commandements…

On se pose une heure ou deux au sommet. L’endroit est lunaire : aucune plante, aucun animal… Seules la lumière des phares d’un train qui passe et celle du rayon laser de l’Opulent Temple nous rappellent de temps à autre qu’on est bien sur terre. On discute un peu, allongés sous la lune. Raph s’offre une sieste, je passe un coup de fil, on fait quelques photos, puis on se décide à redescendre calmement vers le campement : il commence à faire froid.

Raph, qui n’a aucune pitié pour le peu de végétation survivant encore aux alentours, joue le rôle du bûcheron, ramassant ça et là le peu de bois qu’on trouve sur le chemin, et de retour au camp, il allume un feu pendant que je fais cuire les spaghettis (au pesto, Sarah, au pesto!).

Une petite souris kangourou s’invite à notre festin, pourtant déjà bien maigre. La sale petite cureye! N’empêche, j’ai pas trop bon: j’aime pas ces bébêtes sur pattes… Ca fait rire Raph, mais j’ai bien raison! Un peu plus tard, alors qu’on essaie de s’endormir à même le sol, la Cureye revient et grimpe à toute vitesse sur mon sac de couchage. Reuuuuuuuuuuh ! Cri aigu de femmelette apeurée pour moi et bien évidemment fou rire incontrolable pour Raph : on a du m’entendre hurler jusqu’au festival, si pas jusqu’à Réno! (Bon, là c’est fait, je passe officiellement pour une tarlouze, mais je me devais de le dire quand même! T’es content, mfi? C’est la bonne version? Sinon tu peux tjrs commenter…)

Le pire, c’est qu’à chaque fois que je la chasse, elle revient à la charge, la petite cureye! Que faire? Je suis trop crevé que pour passer la nuit à la surveiller… Sur le moment, je me dis que le mieux est de vider, en guise d’offrande, le fond de la casserole de spaghettis dans les buissons où elle s’est réfugiée, en espérant qu’elle respectera le pacte ainsi conclu et nous laissera nous endormir tranquilles et heureux sous les étoiles du Black Rock Desert… Quelle journée géniale mes amis, vous avez vraiment pas idée!

La suiiiiiite du Burning Man

9h tapantes, Raph secoue la paroi de la tente, c’est déjà l’heure du « Mental Champion’s Breakfast ». J’ai pas dormi des masses, mais ça va aller, c’est pas trop trop dur de gérer ici… Le camp du déjeuner est censé être pas loin du nôtre, mais trouver un emplacement exact à Burning Man, ça relève de l’exploit! On tourne et retourne dans les rues avoisinantes demandant à tout qui passe des infos sur le breakfast sans succès. On va finir par croire que c’est du pipeau ce déjeuner gratos, et que c’est pour ça qu’ils l’appellent « mental breakfast », vu qu’après avoir marché une heure, on a presque oublié qu’à la base on avait faim et qu’on venait pour manger.

Mais non, on finit par tomber dessus, il était juste sous notre nez, dans la rue principale… Pancakes, lard, confiture de myrtilles et riz au lait, le tout en minuscule quantité, mais c’est déjà le bonheur. Tout en léchant nos assiettes déjà vides, on écoute, plus par politesse que par réel intérêt, le blabla du chef de camp, une sorte de guérisseur à moitié fou qui prône la théorie géniale suivante : « Pour aider quelqu’un qui va mal, on doit plutôt montrer que nous on va bien que le contraire! » Waw, 2000 ans d’évolution pour en arriver… à ça, chapeau mon gars!

La réunion culinaire finit en gros hug général, à la demande du chef qui nous confie ressentir une énergie particulière dans le groupe. Le moment est grandiosement marrant mais aussi et surtout bien ridicule: on se croirait de nouveau dans une scène de Fight Club, celle des groupes de soutien où les gens pleurent dans les bras les uns des autres pour s’aider à surmonter leurs propres malheurs. Mais bon, cessons de nous plaindre, au moins on a mangé.

La visite guidée du camp « énergies alternatives » AEZ va démarrer d’ici peu. Il faisait trop sombre hier pour qu’on puisse repérer l’emplacement exact du camp, mais une chose est sûre: c’est pas tout près! On se trouve deux vélos, des YellowBike comme ils les appellent. Bon, en réalité, les Yellowbike sont de couleur verte, mais le principe reste le même : il s’agit de centaines de vélos mis gratuitement à disposition dans Black Rock City. Il est strictement interdit de les attacher ou de les garder jalousement pour soi tout seul. Non, non! Le but du truc, c’est de pouvoir emprunter un vélo pour se rendre rapidement à une destination et puis de le laisser sur place, pour que quelqu’un d’autre puisse s’en servir à son tour.

Dans notre souvenir, le camp est surmonté d’un grand panneau AEZ, visible depuis l’Esplanade, ça devrait pas être trop compliqué… Pourtant après avoir pédalé pendant un bon quart d’heure, toujours rien en vue. Raph part voir vers l’intérieur du cercle pendant que je continue à l’instinct. Quand j’arrive, la visite guidée a déjà commencé depuis longtemps, et est en fait quasi terminée. Il reste juste la caravane de John, notre pote du whisky d’hier soir, alimentée par panneaux solaires, et celle d’un vieil hippie qui cuit ses aliments dans des fours à miroir: rien de bien exceptionnel, autrement dit! Raph, lui, vient de débarquer, juste à temps pour la toute toute dernière étape de la visite, la seule réellement intéressante: un vélo solaire! Un peu lourd et encombrant, certes, mais qui a l’air de rudement bien rouler… Idée à voler/copier/améliorer sur solarbikeproject.com.

Après avoir parlé un peu avec le concepteur du vélo, on se sépare de nouveau : Raph profite de la proximité du camp HeeGeeBeeGees pour assister au séminaire sur Dieu et la religion qu’il avait souligné hier soir dans son carnet. Je décide de le laisser à ses prières et retourne seul au camp. Je fais bien:  l’après-midi danoise est sur le point de commencer!

Au menu, harengs et oignons sur pain noir, gouttes de Schnapps et petites bouteilles de Ganeel Dansk (une liqueur aux herbes qui arrache) que Connie me fait passer en grand nombre sous le manteau.

Décidément, on se rapproche de plus en plus elle et moi, on dirait qu’une amitié est née, sans rien dire ni faire… Après tout, peut-être qu’ici, c’est plus simple, peut-être qu’il suffit juste de passer un moment privilégié avec quelqu’un pour que ça suffise à faire toute la différence.

Une fois les réserves d’alcool épuisées, ceux qui ont leur compte s’endorment et les autres se dispersent, dans le but d’aller piller le précieux nectar ailleurs. Pour ce qui est de mon cas, je suis à moitié endormi à même le tapis, la tête posée sur une pastèque (MA pastèque, d’ailleurs! Affaire à suivre…).

C’est ce moment là que Raph choisit pour rentrer au camp, plutôt déçu par son fameux « séminaire ». Le pauvre petit boutchou ne s’amuse pas trop jusqu’à présent, il ne parvient pas à trouver ce qu’il est venu chercher (Pourtant, Aleksander est là, le torse musclé et velu, et ne demande qu’à s’offrir à lui…)

Heureusement, on a un plan plutôt intéressant pour le lendemain… C’est qu’en cherchant l’AEZ ce matin, on est tombés par hasard sur le camp des « Earth Rangers », sortes de « policiers » officiels de BRC, présents sur place pour faire respecter les règles du festival ainsi que la nature des alentours. Parmi les activités « nature » qu’ils proposent, il y a le « job-excursion » vers les sources chaudes, situées au pied des montagnes, en dehors de la playa. Les sources sont publiques, mais ne peuvent bien entendu pas accueillir 50.000 personnes en l’espace d’une semaine, vu l’équilibre naturel particulièrement sensible de la région. Notre job est simple : surveiller l’endroit et convaincre les éventuels burners qui s’aventureraient jusque là à renoncer de s’y baigner.

Oh yeah! Enfin une belle occasion de découvrir quelque chose de différent, de prendre un peu de recul par rapport au festival et de voir à quoi ressemble BRC de l’extérieur. On signe pour le shift de nuit de jeudi des deux mains avant de rentrer au camp tout contents (surtout le petit boutchou).

Les danois (encore eux) y arrivent en même temps que nous, et nous proposent de manger un bout tous ensemble, avant d’aller faire un tour au Fuck’n Suck Saloon pour la soirée.

En guise d’apéro, des bières par poignées et une petite soirée StoryTelling: Thundercat aime beaucoup lire des histoires et s’y prend bien, même si celles de Vee et Raph sont plus marrantes…

Sur le chemin qui mène au saloon, on perd Raph qui cale devant un film projeté sur un écran géant (ou sur le top à pois de la projectionniste, je ne me souviens plus). On danse un peu (‘freux) sans vraiment s’amuser aux alentours du saloon (qui n’a d’extravagant que son nom) et Aleksander et Dub disparaissent à leur tour, sans doute attirés çà et là par l’une ou l’autre femelle d’apparence encline à la reproduction.

Avec Connie et Jette, on finit par monter sur un art-car bateau pirate à 3 étages qui nous amènera droit sur le playa tout près d’une immense scène pyro. Le spectacle est envoûtant, on a envie de s’en approcher, de s’en approcher encore.

Même si les jongleurs laissent de temps en temps tomber un objet enflammé près de la foule, on s’y sent bien et incroyablement en sécurité… Je revois Mélodie, la végétarienne du Greyhound, qui a l’air à fond dans le trip BM (suffit de regarder la taille de la touffe qu’elle a sous l’aisselle).

Les deux danoises se mettent de nouveau à danser. Décidément, elles n’arrêteront jamais! Pour m’éviter cette nouvelle souffrance, je préviens que je fatigue et que je rentre SEUL au camp. Petite rencontre surprise sur le chemin du retour: la petite Ellie, la plus jolie des anglaises… Bon, elle est morte saoule et s’endort sur mon épaule à peine assise dans le canapé du campement, mais ça fait toujours plaisir!

Un peu plus tard, alors que je commence à m’engourdir et me prépare à délicatement l’éjecter, les danoises rentrent à leur tour, Connie n’a toujours pas dormi une seule seconde depuis le début du festival, je commence à me demander si on ne l’a pas droguée à son insu…

Epuisé, je rentre à ma tente. Raph, lui, ronfle déjà comme un cochon dans la sienne, et Aleksander pareil. Seul un petit détail fait toute la différence…

Burning Man Day 2

9h du mat quand j’ouvre les yeux, il fait à mourir de chaud dans la tente, impossible de dormir plus longtemps. Non, il faut sortir du four et vite, sous peine de s’y faire cuire. Dehors, tout le monde est déjà levé et rassemblé sous la grande bâche. Apparemment, je tombe à pic, il y a une réunion du camp tout entier dans 10 min.

MoonPuppy et Thundercat prennent la parole à tour de rôle, nous souhaitant la bienvenue, et nous expliquant rapidement l’organisation du camp, de la manière dont on trie les déchets aux activités prévues pendant la semaine. Il faut savoir que Burning Man est un événement dont la règle première est « Leave no trace ». Il n’y aucune poubelle sur le site, et il y est interdit de jeter quelque déchet que ce soit par terre, tout ce qu’on produit comme déchet doit être emmené avec soi au retour, et même les mégots de cigarette doivent être collectés en poche ou stockés sous les lacets. Chose étonnante, les gens ont l’air de vachement respecter, plutôt impressionnant pour une foule qui atteint bien souvent 50.000 personnes en fin de semaine.

Cette année, on est plus de 70 burners de toutes origines réunis dans le camp Playa International. Il y a des gens d’un peu partout, principalement des américains, des anglais et des danois. On fait la connaissance de Nola, une danoise jolie comme un coeur qui est accompagnée de son copain. En restant du côté de Copenhague, il y aussi Michael, un avocat plus âgé en costume de squelette, Christian, une sorte de moine en soutane vert fluo, Jette, qui a quand même du mal a nous faire croire qu’elle a 39 ans et deux enfants (surtout pour Raph qui l’a vue se doucher nue contre la paroi du van), ainsi que Connie qui nous souhaite la bienvenue d’un sourire à réchauffer un coeur congelé. Rien à faire, mais ma première impression est excellente : ça a l’air d’être des gens bien ces danois…

Raph, lui, ronchonne déjà : il s’attendait à un festival hippie pur et dur, à rencontrer des gens avec 20 ans d’avance sur lui, et pour l’instant, il m’avoue n’avoir encore vu qu’un énorme camp de vacances pour jeunes blancs friqués. C’est vrai qu’il a pas entièrement tort, surtout sur le dernier point : à part quelques chinois çà et là, la quasi totalité de la population Black Rock City a la peau blanche… Plutôt étonnant pour un festival ayant lieu dans un pays connu pour son melting-pot racial réussi.

On bouffe un bout et on part faire un tour, suivis d’Aleksander. On commence à se demander s’il n’est pas gay, il nous suit sans arrêt et est fort touche-touche… On se balade au hasard sur l’Esplanade, et on s’arrête pour un petit verre au Bloops, une grande tente lounge bien ventilée où ils servent un cocktail à base de champagne. Raph et moi, on commence bien la journée : on a oublié nos tasses en plastique à la tente. Or, s’il y a bien une chose qu’il faut toujours avoir sur soi au Burning Man, c’est bien une tasse à la ceinture, prête à être dégainée et remplie à tout moment.

On parle à gauche à droite, trop de rencontres que pour les expliquer toutes, des conversations bien souvent superficielles mais qui débouchent parfois sur quelque chose d’intéressant. Burning Man, c’est ça aussi, il faut gratter un peu sous la couche de sable pour trouver ce que l’on cherche.

Une fille nous suit comme une mouche à merde, avec les yeux qui crient quequette. Elle est encore sous l’influence de la MDMA qu’elle a pris hier soir, nous confie-t-elle fièrement. On se dirige avec elle vers le Center Camp, situé dans la rue principale à 6h00, en alignement parfait avec le temps et le man. C’est, comme je l’ai déjà expliqué, le seul endroit où ils vendent des boissons, et c’est aussi un petit oasis de paix au milieu du chaos, sans conteste l’endroit le plus hippie de Black Rock City.

Le camp est composé d’une immense tente de toile ronde en forme de chapiteau de cirque, avec au centre une scène commune pour activités diverses : danses, concerts, massages…  Tout autour de l’arène, des fauteuils, des bancs, des sculptures, des gars qui peignent des seins nus, des espaces d’expression libre, des tables de massage… On pourrait y rester des heures sans s’ennuyer une seconde, juste à regarder la diversité de ce qui se passe autour de soi.

Je me prends un café et parviens à lâcher Raph, Aleksander et surtout la fille, et m’installe peinard sur un banc recouvert de coussins, à regarder autour de moi l’esprit tranquille, à parler avec mes voisins en essayant de dépasser le traditionnel top 3 des questions. J’ai envie d’enquêter et de savoir pourquoi ces gens viennent ici, ce qu’ils pensent du Burning Man à un autre niveau que celui de l’art ou de l’amusement. Contrairement à Raph qui s’avoue déçu d’emblée, je reste optimiste et persuadé qu’en creusant au bon endroit sous la couche de superficialité, et en s’avançant du côté des camps moins bruyants et moins illuminés, on finira par trouver l’esprit profond du BM qu’on est venus chercher.

Aleksander m’a retrouvé, Raph lui a dit qu’il rentrait au camp. On repart donc à deux sur le Playa, marchant lentement en direction du Man, qui trône fier comme un coq au centre du bazar, entouré d’une structure de bois géante qui fait penser à une couronne d’épines. Que représente cette icône? La signification est différente pour chacun…

On passe la journée à se balader au hasard sur le sable du désert, s’avançant vers ces endroits plus isolés où des artistes plus discrets se sont installés, comme s’ils voulaient que seuls les gens se donnant la peine de marcher 2 kilomètres puissent voir ce qu’ils sont venus montrer. On passe aussi voir la fameuse roquette, une des pièces maîtresses de cette année, que Raph avait repérée sur le web au préalable, et qui est supposée décoller vendredi.

Je sais pas si je vous l’ai déjà dit, mais le thème de cette année, c’est « Evolution ». Sur le site du Burning Man Project, on peut lire ces quelques questions ouvertes : « Que sommes-nous en tant qu’êtres humains? D’où venons-nous? Et comment pouvons nous adapter pour survivre à un monde en perpétuelle mutation? »  Sur le papier, ça a l’air super intéressant, mais sur le terrain, on a du mal à vraiment voir de quelle manière ces questions ont été traitées par les artistes, ou alors faut vraiment consacrer son festival à explorer la dimension artistique, mais ça impliquerait de sacrifier la dimension sociale (rencontre avec les autres membres du camp et les inconnus) et festive (alcool et fête). Dur dur de trouver son juste milieu, surtout la première année.

Et puis, ce qui est à la fois génial et effrayant ici à Burning Man, c’est qu’on se rend compte que la moindre action qu’on exécute à l’instant T influence complètement où et ce que l’on sera à l’instant T+1 : selon qu’on rencontre la rue de droite ou gauche à un croisement, on rencontre X ou Y qui nous feront sans doute prendre deux directions différentes, et ainsi de suite. Rien de bien nouveau en théorie cet effet papillon, mais c’est juste qu’on s’en rend vraiment beaucoup plus compte ici, à Black Rock City.

Tout ça pour dire qu’il est difficile de planifier sa journée à Burning Man, la ville ressemble tellement à un gros chaos intéressant de tous côtés que le mieux est encore de suivre son instinct et de laisser faire le hasard, pour vivre sa propre expérience unique.

Soit! Un peu plus loin dans le désert, dans l’alignement du Center Camp et du Man, se dresse le temple, qui, cette année, a la forme d’une tulipe de bois géante. Le bâtiment n’est pas encore complètement achevé, et est toujours fermé au public, il faudra revenir plus tard… Derrière le temple, plus loin dans le désert, un couple complètement nu est en train de faire l’amour debout sur le sable, comme quoi, on peut voir de tout ici…

De retour au camp, je retrouve Raph, assis dans un canapé, le programme du festival entre les mains. Il passe en revue les différentes conférences et ateliers qui ont lieu tout au long de la semaine. Ce soir, il y a un truc intéressant sur l’interprétation des rêves à 7h30 et H, de l’autre côté de la ville, dans un camp appelé HeeGeeBeeGees, on décide de s’y rendre après avoir mangé un bout, chili con carne en boîte, même pas besoin de le réchauffer, il a cuit toute la journée dans la tente.

Quand on arrive enfin aux HeeGeeBeeGees, il fait presque noir. La tente est remplie de jeunes hippies, assis en lotus. Le séminaire sur les rêves est terminé, mais comme le dit le maître de cérémonie, debout au milieu du cercle, c’est maintenant une séance de méditation qui va commencer. On se trouve une place où on peut, et on rejoint les autres en position de boudha. Le mec au centre frappe sur un tam-tam tout en donnant, d’une voix soporifique, les instructions à suivre pour descendre dans un trou mental et y trouver son animal de compagnie, on se croirait dans Fight Club. C’est plutôt relaxant et agréable, mais ça marche bof pour moi, je reste à la surface de mon puits sans parvenir à rien penser d’autre qu’à mon chat…

Le maître de cérémonie demande maintenant de choisir un partenaire pour parler de ce que l’on a vu. Bon, il va falloir sortir discretos : il n’y a que des hommes ou des hippies poilues autour de moi, et si j’ai trois mots à dire sur ce que je viens de vivre, c’est beaucoup… Raph pense pareil on dirait : il est déjà sorti de la tente.

En prenant le chemin du retour, on passe par hasard devant le camp AEZ, l’Alternative Energy Zone, qui, comme son nom l’indique, promeut l’utilisation d’énergies renouvelables. Intéressant tout ça… Becks, une jolie blonde australienne nous y accueille, il est trop tard que pour visiter leur projet aujourd’hui, mais si on a le temps de revenir demain matin, une visite guidée est prévue à 11h.

On est encore bien crevés d’hier, et on est pas surs de trouver le courage nécessaire pour sortir sur l’Esplanade ce soir. Au lieu de cela, on s’arrête à un petit bar presque désert, un peu du genre de ceux que j’ai l’habitude de rencontrer sur ma route à vélo, et on se fait offrir un whisky sur glace, en discutant avec Alan, un tout vieux burner, ainsi que John, un des responsables de l’AEZ et sa femme. Ils ont fondé une compagnie dans le solaire et profitent de l’événement pour tester leurs dernières nouveautés, on les reverra sans doute à la visite guidée.

Retour au camp, avec la ferme intention d’y manger un bout, de sélectionner les activités du lendemain dans le programme et de sagement se reposer pendant que la cité s’amuse. Une black est couchée dans le canapé, à moitié endormie. Eden ne sait plus trop où est son camp et, vu son état de fatigue, elle s’est installée ici pour la nuit. Pas con comme idée, je me demande si je ferais pas bien ça l’année prochaine : venir sans tente, juste un petit sac de couchage et dormir à gauche à droite dans différents camps.

Voilà Jette, Connie et Aleksander qui reviennent au bercail à leur tour. Aleksander est bourré et super marrant, surtout quand il essaye de draguer la black avec sa voie bien grave et ses allures de James Bond. « So, you’re from New York? You want a beer? ». Il a beau essayer de la chauffer, Eden est vraiment de mauvaise humeur / désagréable, Madame nous explique qu’elle est une artiste, elle, et que nous, on est que des petits campeurs sans créativité, elle est vraiment chiante..

Les danoises ont dansé jusque maintenant, et Jette commence à fatiguer, elle va pas tarder à aller se coucher. De son côté, Aleksander est toujours occupé avec Eden et Raph baille toutes les 20 secondes… Aussi bien Connie que moi on n’a pas envie d’aller dormir tout de suite. Que faire? Un petit art-car tout illuminé de blanc passe dans la rue devant nos yeux… On se regarde une seconde, puis, sans hésiter, on se lève, on court et on saute dedans, sans trop savoir pourquoi. Mon coeur accélère, c’est la première fois depuis le début du festival que je me retrouve seul à seul avec une fille…

Le véhicule nous emmène sur la Playa, à l’Opulent Temple, le seul endroit de la cité où la musique électronique ne s’arrête absolument jamais. On danse un quart d’heure (‘freux!) au milieu de la foule en délire, réchauffés par les jets de flammes et tentant d’attraper les lasers, avant de s’éloigner du bruit. Je l’emmène sur la Playa, en direction du désert. Elle est toute excitée : ni elle, ni Jette ne sont encore allées plus loin que l’Esplanade.

On se dirige droit vers le temple, qui est maintenant ouvert et entièrement illuminé dans des tons chauds. L’ouvrage est sensationnel, avec des passerelles qui permettent d’accéder à ses différents étages. Au milieu de la tulipe géante, un feu ardent brûle dans un immense tube de verre, les flammes y montant en spirale sur toute la hauteur du bâtiment. L’ensemble donne un lieu très calme, finement exécuté dans les moindres détails, et plus que propice à la rêverie et à la méditation.

Le temple est un des autres principes fondamentaux du Burning Man. Tout au long de la semaine, les burners viennent s’y recueillir, y inscrire leurs souhaits, leurs prières ou les choses qu’ils ont envie d’oublier sur ses murs de bois, et le dimanche soir, dernier soir du festival, dans un silence religieux, l’édifice s’envole en fumée vers le ciel, emportant avec lui les prières de chacun des participants.

Avec Connie, on passe un super bon moment. On vient de quitter le temple et on s’est arrêtés au milieu du désert, dans une petite cabane calme où des gens se réchauffent  sous le toit de métal léché en permanence par des flammes qui sortent de son centre. Plutôt romantique pas vrai? Mais, je vous rassure, on se drague pas, on se contente de faire connaissance. C’est une fille géniale à première vue:  35 ans, toujours souriante et prête à faire la fête. Elle vit à Arhus au nord de Copenhague, où elle est professeur de musique, de piano et de guitare. Elle a pas mal voyagé de par le monde, guitare sur le dos, et elle a vécu pendant plusieurs années dans une caravane. Elle n’est pas mariée, mais a un mec depuis 17 ans… J’explique pas pourquoi, mais on s’entend vraiment bien, comme si une putain de connexion mentale s’était installée en silence entre nous deux.

On clôture cette belle soirée autour d’un thé bien chaud du Center Camp, où on s’assied par terre, un peu rêveurs, autour du cercle de danseurs et de jongleurs. Il est pas loin de 3h du matin, mais ils sont toujours là, répétant inlassablement les mêmes gestes, comme si le temps n’avait pour eux aucune importance. Christian, toujours en soutane, est assis en boudha dans un coin reculé de la tente et, les yeux fermés, se fait masser par une jolie brune. Sur le coup, je me dis que ça doit être vraiment être génial de faire le Burning Man avec sa copine, vivre ce genre de moments qu’on arrive à fixer dans un coin de sa mémoire et qu’on oublie jamais…

Il est presque 4h, Connie, si on rentrait, non? il faut vraiment que je dorme tu sais… J’ai promis à Raph de l’accompagner au petit déjeuner des champions mentaux demain matin à 8h, il va me tuer si je me lève pas! Oui, je sais, t’es pas fatiguée, tu m’as déjà dit, mais il faut que tu dormes, ça fait presque 3 jours que t’as plus dormi là… Je sais que le festival te fait trop d’effet que pour te permettre de dormir, mais force toi un peu.. Compte les moutons, pense à rien, je sais pas moi…

Burning Man day 1

Réveil difficile vers 7h ce matin, tout le monde est déjà debout, la plupart en train de mettre la dernière main à leurs costumes et le reste se contentant de sagement siroter un café sur la terrasse avant d’attaquer la route.

On ne démarre que vers 11h. Black Rock City est à 4h de route au Nord, au milieu de nul part. Poppet conduit vite, elle a envie d’arriver, de revoir la Playa et son homme. On est 8 dans la bagnole : Dub, Raph et Aleksander à l’arrière qui se contentent d’essayer de dormir sans dire un mot, Muffin et Eslag sur la banquette du milieu, puis Turtle et moi, et enfin Alex à l’avant.

Le voyage se fait dans la bonne humeur, du moins à l’avant, car à l’arrière, la chaleur est apparemment insupportable. Entre la banquette du fond et celle du milieu, les avis sont mitigés entre ouvrir la fenêtre et la fermer, et je rigole sous cape en voyant la gueule de Raph qui sue en silence sans pouvoir rien faire…

Les bouchons que Poppet redoutait à l’entrée du festival sont fort limités, 15 minutes à peine. Le paysage a changé, on est maintenant sur la Playa, une cuvette désertique entourée de montagnes et complètement plane. La voiture avance à l’aveugle, se contentant de suivre le nuage de poussière soulevé par les roues de celles qui la précèdent.

Nous voila au Will Call, c’est l’heure de sortir du van et de se procurer nos billets. L’entrée du festival n’est plus très loin, juste encore une petite heure d’attente dans la file, à parler à gauche à droite et à répondre au top 3 des questions qui vont être monnaie courante tout au long de la semaine:  « What’s your name? », « Where are you from? », « Is it your first burn? »

Voilà, on a les tickets, Black Rock City, here we come! On commence à apercevoir les premières tentes à moins d’un km au loin dans le désert. Raph, Aleksander et moi, on décide de continuer a pied, mais le garde de sécurité, un burner en maillot coiffé d’une perruque et recouvert de poussière n’est pas du même avis : c’est trop dangereux et de toute façon il n’y a aucune entrée pédestre de prévue à Burning Man! Mais il apprécie notre geste, arrête un camping-car et demande à ses occupants de nous conduire jusqu’aux Greeters, point d’entrée de la ville.

On s’installe à l’arrière de la caravane d’un couple bien sympa de Reno qui en sont a leur troisième burn. Ils nous offrent à chacun un bracelet en guise de first playa gift. Ca aussi, c’est une chose importante au Burning Man, tout le monde s’offre des petits cadeaux.

Nous voilà à l’entrée, il est de tradition pour les virgin burners de ramasser une grosse barre de métal et de faire résonner la cloche dans le silence du désert. On descend de la caravane, et on s’exécute sans se faire prier.

Bordel, le Burning Man, ça y est, on y est enfin! Avec Raph, on réalise pas encore, ça fait tellement longtemps qu’on en parle. La ville a l’air immense, organisée en demi-cercle, et découpée en rues à la manière des heures d’une horloge, toutes les demi-heures entre 2 et 10h, puis en anneaux allant de A à I, du centre vers l’extérieur. Au centre de l’horloge se trouve normalement le man, et à midi, le temple, mais on est encore bien trop loin que pour les apercevoir.

Notre camp, le Playa International, se trouve dans le Death Barbie Village, à 3h30 et E. On marche donc dans cette direction sans se presser, traversant les rues encore recouvertes d’une croûte craquelée de sable séché. Partout autour de nous, les gens s’installent, montent les tentes, tendent les bâches et mettent la dernière touche à leur camp à thème.

Je me sens à la fois incroyablement libre et minuscule, j’ai envie de crier fort, de courir dans le désert les bras écartés, et de me laisser emporter par la brise. La ville est immense, et pourtant, on n’a encore rien vu, mais on comprend déjà qu’on aura à peine le temps d’en visiter le quart que la semaine sera déjà terminée.

Nous voilà arrivés devant ce qui va être notre camp pour la semaine a venir : un ancien bus scolaire, peint d’un côté en orange avec le nom de Thundercat, et en blanc de l’autre, avec celui de MoonPuppy. A côté du bus, à même la rue, une large structure de bâches micropercées tendues par des mats assurent un bon 40m2 d’ombre, et un petit chapiteau un peu plus loin fait office de cuisine. L’endroit me plaît direct : plein de canapés, de chaises, le tout sur une immense carpette qui isole le camp du sable du désert, vraiment du tout beau travail.

On fait la connaissance de Thundercat, une armoire à glace, uniquement vêtu d’un kilt kaki. Il nous explique que cette année, grâce à l’invitation des Death Barbie à camper avec eux, on peut s’estimer heureux, car on a un emplacement de choix dans la ville. Apparemment, il est de plus en plus difficile au fil des années d’obtenir une place pré-assignée proche de l’Esplanade, l’anneau intérieur, qui est centre de la vie aussi bien diurne que nocturne de Black Rock City.

On décharge les vans en vrac sur la moquette avant de commencer à planter les tentes de l’autre côté du bus. Thundercat nous demande d’optimiser l’espace, de nous organiser en mini-rues avec les entrées du même côté, ça fait un peu scout, mais on est tellement content d’être là qu’on s’y plie. La plupart n’ont jamais fait de camping, il y en a même qui ont oublié de prendre un couteau suisse, Muffin et Turtle! Tss, quand je pense que c’est eux qui avaient le plus de matos dans le van…

Avec le vent qui s’est levé, les tentes ne sont pas faciles à monter et, pour couronner le tout, les piquets tiennent pas bien dans le sable… Je rassemble ma bouffe et mon eau pendant que les autres s’installent et plante ma tente en dernier, à côté de celle d’Aleksander, qui est de loin celui avec qui je m’entends le mieux dans le groupe.

Le soleil est déjà bas dans le ciel, mais le camp n’est pas encore au complet: les autres ne nous rejoindront que pendant la nuit ou demain matin. Raph et moi, on décide de profiter du fait qu’il y ait pas encore trop de monde pour préparer notre cocktail de bienvenue, le fameux mojito à la menthe fraiche! Il ne manque que la glace…

Or, les deux seules choses que l’on peut obtenir avec de l’argent à Burning Man, ce sont justement du café/thé au Center Camp, et de la glace dans un des centres qui en vend. Seulement, le centre a fermé ses portes à 18h, et commencer la semaine par des mojitos sans glace, ce serait un péché…

C’est le maire du village Death Barbie, Felony Larson (surnom qu’on arrivera jamais à retenir et qui sera bien vite remplacé par Melody Nelson) qui nous en filera un sac, après avoir reçu promesse de notre part de lui en ramener un autre à la première heure demain matin.

Je coupe les citrons et Raph prépare les mojitos comme un vrai barman. Les membres du camp sont ravis, surtout Poppet qui n’avait jamais goûté le précieux nectar, et qui découvre, verre après verre, l’effet traître qu’il peut avoir. On sirote nos boissons peinard, partageant à droite à gauche avec qui veut, avant de remplir nos tasses et celle d’Aleksander à ras-bord, d’apporter un bon litre du précieux mélange à notre voisine Melody Nelson pour la remercier, et de partir en exploration tous les trois.

Quand on descend la rue 3h30 vers l’Esplanade, on est déjà bien joyeux… Et là, c’est la surprise! Il a beau faire déjà nuit noire, tout autour de nous est illuminé et en mouvement, ma première impression est celle d’une immense fête foraine, qui s’étend sur le sable, presque à perte de vue. Tout le monde est déguisé dans des costumes plus ou moins lumineux (et de plus ou moins mauvais goût) et des voitures spéciales, les Art-Cars, circulent musique à fond tout autour de nous, transportant les burners d’un bout à l’autre de la Playa.

En se baladant, on tombe par hasard sur deux anglaises de notre camp, Ellie et Jennie, qui s’apprêtent à monter au hasard dans une de ces fameuses voitures. On les suit et après une belle balade à travers les rues de la ville, l’Art-Car nous emmène droit vers la Playa, dans la direction du désert, pour nous déposer dans un endroit retiré d’où on peut voir toute l’Esplanade s’étirer en une guirlande de lumière sous la forme d’un demi-cercle.

On se balade d’oeuvre d’art en oeuvre d’art au milieu du désert. Le moment est génial mais je commence à fatiguer. Puis, l’alcool est redescendu et j’ai pas trop la tchatche. Non, je me contente de suivre seul derrière les 2 couples qui se sont formés, Raph et Ellie (que je surveille d’un oeil pour Perrine) et Jennie et Aleksander (eux, je m’en fous). Je ne me lasse pas de regarder tout autour de moi, impression indescriptible d’immensité et d’aléatoire. Des gens à vélo, à pied, sur des voitures, dans des costumes qui prendraient au moins 2 pages à décrire, des oeuvres d’art à gauche à droite, plus farfelues les unes que les autres… Burning Man, aujourd’hui, c’est ça pour moi : un chaos artistique, un univers aléatoire, une fête foraine pour grands enfants.

Les filles se dirigent vers l’Opulent Temple, elles veulent aller danser, moi pas! Je me sens vanné, puis j’ai envie de me lever tôt demain pour prendre le temps d’explorer la Playa en plein jour. J’annonce à Raph que je rentre à la tente et il décide de me suivre, abandonnant ainsi sa nouvelle petite amie, ainsi qu’Aleksander et la sienne qui partent de leur côté pour commencer la fête…

Getting organized

Aujourd’hui, comme l’a bien expliqué MoonPuppy en sirotant son Dr Pepper hier soir, c’est la grande journée des courses et des derniers préparatifs. Raph et moi on se fait réveiller au petit matin par les autres membres du camp qui font passer du café dans la cuisine, on lance une machine de linge, puis on déserte l’assemblée pour aller déjeuner peinard dans un « port of subs ».

On ressort de là avec une moitié du sandwich aux œufs encore en main et le ventre déjà prêt à exploser. On fait un tour dans les grandes surfaces des alentours, à la recherche de quelques trucs indispensables pour le festival…

… Avant de se diriger de nouveau vers la baraque de MoonPuppy, où tout le monde est en train de s’activer (sauf lui qui sirote son Xe Dr Pepper de la journée).

Poppet débarque avec ses parents. Jackie nous emmène Raph, Dub et moi jusqu’au Walmart faire nos courses pour la semaine. Pas évident de savoir quoi prendre, on y passe plusieurs heures a tourner dans les rayons sans savoir se décider. Note to myself : l’année prochaine, faire une liste au préalable.

Finalement, on en ressort avec deux caddie presque pleins : beaucoup d’eau en un, puis des boissons, des fruits, des plats en conserve, des pâtes, du pesto, quelques bouteilles de rhum pour notre soirée mojitos et deux paires de lunettes de soleil a 5$ qu’on finit par choisir après une heure d’essayage: de vraies tarlouzes (surtout Raph!)

Un dernier passage au Brico du coin pour se procurer une paire de goggles, des lunettes de protection anti-tempête de sable, et on est quasi prêts : il ne nous manque plus que la menthe fraiche pour les mojitos, qui est impossible à trouver.

Avoir passé 2 heures dans les rayons m’a foutu un mal de crâne pas possible, c’est que, ces derniers temps, je suis plus habitué à la lumière du soleil qu’au scintillement des néons de grande surface. Poppet, me propose d’aller me poser un peu à la rivière, en plein centre-ville, pendant que Raph part de son côté avec une de ses amies à la recherche de l’herbe précieuse.

On embarque George et Anissa, sa copine, qui étaient restés chez Haggy, et on se pose une petite heure tous les 4 au bord de l’eau. Le couple s’amuse dans les rapides, pendant que Poppet et moi, après un plongeon rapide, on se fait sècher sur une grosse pierre tout en discutant. Elle a 24 ans, bosse avec des enfants adoptés, et s’est mariée avec Brian, alias Thundercat, il y a de ça 2 ans, et au Burning Man svp.

Ma première impression est qu’on se comprend et qu’on s’entend bien. Elle est calme, fort calme même, avec un regard un peu étrange qui fixe son interlocuteur pendant plusieurs secondes avant de réagir. Difficile de dire si elle est dans la lune ou si elle cherche quelque chose d’autre…

Je décide de me balader un peu seul dans les rues, rassurant Poppet sur le fait que je trouverai bien le moyen de rentrer en bus. La ville est pas très grande, mais plutôt impressionnante par le nombre de ses casinos et de ses magasins de prêts et de seconde main… Comme quoi le casino gagne toujours!

Ca me plairait bien de trouver un vélo, j’ai lu sur le site que c’était indispensable à BM, tellement la ville est étendue. Mais bien évidemment, j’arrive trop tard, les burners ont déjà envahi la place et les quelques vélos d’occase qu’il reste sont à des prix de sots, si bien que ça me reviendrait moins cher de m’offrir un flingue, dont le prix démarre à 50$, sont fous ces ricains…

Soit, il se fait tard. Je m’assieds dans le bus pour Sparks en baillant, puis continue à pied jusque chez MoonPuppy, où j’arrive pas loin des 18h. Tout le monde est en train de s’affairer, Raph (qui a trouvé sa menthe) et Eslag pour la bouffe, et les autres pour la préparation des costumes, une tradition à Burning Man…

Dub travaille sur ses chaussures depuis hier soir, de vieilles Nike Air qu’il a recouvert d’aluminium, de fourrure blanche et d’un peu d’étoffe bleue, hum! Eslag lui, s’est lancé dans la fabrication d’un costume complet de Télétubbies, tout orange en feutre avec des lignes jaunes poussin en fourrure, chacun ses goûts…

Il y a quelques nouveaux arrivés : 4 anglaises, étudiantes en art, qui doivent avoir autour des 22 ans. Alley, la mieux, est grande et fine, avec un joli sourire et pas mal de charme, elle me fait penser à l’anglaise des « Poupées russes ». Puis, il y a Sarah, un peu plus hardcore, avec piercings multiples et cheveux colorés en partie, Jennie, qui est en train de se faire raser quelques unes de ses mèches blondes par MoonPuppy (entre 2 gorgées de Dr Pepper), et enfin Chloé, qui tente d’aider Eslag à la machine à coudre, mais c’est pas gagné.

Raph, lui, profite du peu de temps qu’il lui reste pour chatter avec sa petite copine…

Après le souper, on finit de préparer les sacs, d’empaqueter et d’étiqueter la nourriture (merci Raph d’avoir inscrit Jolicoeur sur la mienne!), puis on charge les deux vans jusqu’à la gueule, avant de prendre une dernière douche, d’écouter le speech de scout de MoonPuppy (occupé à déguster une boisson dont je tairai le nom) et d’aller dormir… Demain, on démarre vers les 8h pour Black Rock City, pour une semaine que tout le monde annonce exceptionnelle…

All the way to Reno…

Une bonne nuit de repos dans la cave du château, un déjeuner de rois, des promesses de rester en contact, des embrassades répétées…, et Séba et moi, on a fini par dire adieu pour l’un, au revoir pour l’autre à notre nouvelle amie et monter à tour de rôle dans nos bus respectifs. Ça y est, dans quelques heures, je serai aux States!

Jusque là, tout va bien : le Greyhound trace dans le petit matin sur l’autoroute encore déserte. Dans le bus, pareil, pas grand monde. Je suis assis à l’avant derrière une mexicaine et sa petite fille qui joue à la PSP avec le volume à fond. De l’autre côté de la rangée, un chinois tout sérieux en polo rose, un autre asian en pantalon militaire qui fait le malin avec son iphone, et un vieux clic-clic à la grosse panse tout à l’avant qui gaspille sa salive à dragouiller la femme chauffeur, qui a plus l’âge de la retraite que du permis poids lourd.

On arrive à la frontière US. Ils arrêtent TOUTES les voitures, sans exception! Pour les bus, ils ont même un entrepôt spécial. Tout le monde descend pour subir une fouille des bagages et un jeu de questions-réponses bien désagréable. Les plus chanceux, le chinois au froc militaire et moi-même, ont même droit à une fouille approfondie dans une petite salle à l’écart : le douanier n’a pas l’air d’apprécier le fait que je me rende seul au Burning Man. Il me questionne pendant une bonne demi-heure, tentant de me faire perdre mes moyens en me posant plusieurs fois les mêmes questions avec des tournures différentes, et ne finit par me délivrer le précieux visa qu’après s’être assuré de visu que je ne transportais aucune substance illicite dans le pantalon, no comment…

Le bus redémarre enfin. Je m’endors, fâché par la manière dont j’ai été traité, mais soulagé néanmoins d’avoir passé avec brio cette sale épreuve. Mais ce n’est pas fini… Une heure plus tard à peine, une patrouille de douane nous dépasse et nous fait signe de nous ranger sur le bas-côté. Et c’est reparti pour un deuxième contrôle d’identité et jeu de questions-réponses. Cette fois-ci, ils sont habillés en militaires, juste pour nous foutre les boules.

– « So, where are you going today? », qu’il me demande avec un grand sourire faux-cul.
– « Well, I’m trying to go to Reno, but if you stop us every five minutes, I’m not sure I’m gonna reach it one day! »

C’est sorti tout seul, pas pu m’empêcher! Le chinois en kaki se marre, il n’aurait pas du. Le douanier me rend mon passeport sans un mot et se dirige droit sur lui. Il le fait descendre du bus, le plaque contre la paroi et le fouille en profondeur une fois de plus. C’est à la fois drôle pour nous et humiliant pour lui, mais c’est d’abord et surtout du stress et une perte de temps pour tout le monde. Pour le moment, le pays ressemble plus à une dictature de bas-régime qu’à la supposée démocratie la plus puissante au monde…

Quand le bus arrive à Fargo, il a plus d’une heure de retard sur l’horaire. J’ai raté ma correspondance, mais un employé du Greyhound me rassure : ça arrive tout le temps. Voilà un autre billet pour Kansas City, qu’il me fait, puis pour Denver. Bon, le trajet est un peu plus long (presque un jour de plus) mais, selon lui, c’est ce qu’il y a de mieux à faire.

Même véhicule, même chauffeur, on reprend les mêmes et on repart, à la seule différence près que le bus est plein à craquer. Je suis maintenant assis à côté du chinois en militaire, je comprends pas grand chose à ce qu’il dit, mais il rigole beaucoup, ce qui veut sans doute dire qu’il est sympa… La femme-chauffeur, par contre, est beaucoup plus nerveuse depuis qu’on a passé la frontière. Elle n’accepte plus personne sur le siège derrière elle, et lors d’un arrêt à une pompe-essence, alors qu’elle avait au préalable interdit la descente au micro, elle s’emballe comme une hystérique sur une petite chinoise qui a le malheur de vouloir sortir pour prendre l’air.

Au prochain arrêt, elle m’explique qu’elle n’a pas le choix, qu’elle est obligée de passer en mode alerte aussitôt la frontière franchie. « Ici, c’est un pays de fous, suffit de regarder cinq minutes autour de toi, qu’elle me dit, et tu comprendras… »  Elle m’attrape le bras et me montre un vieux qui s’apprête à remonter dans le car. « Lui, par exemple, regarde son pied… T’as vu? »

En effet, alors que l’homme escalade les quelques marches de l’autobus, son pantalon se soulève et laisse apparaître un bracelet électronique de liberté conditionnelle. « Rien de bien spectaculaire, qu’elle me dit, mais une chose est sûre, on est jamais assez prudent dans ce pays! »

Le bus arrive à Sioux Falls vers 19h, destination finale du véhicule et de son chauffeur. De là, une petite heure de pause et ça repart vers Kansas City. On est passé à un autre extrême : le chauffeur s’appelle Jimmy, pèse au moins 200 kilos et arbore des méchants biceps au moins aussi gros que ma cuisse, tatoués bien entendu. Il nous récite un petit speech au micro, à la manière d’un commandant de bord.

« Hey folks, just be aware of one thing : I have an absolute ZERO tolerance with alcohol or smoking on the bus, but if you are nice and quiet, I’ll do the same and I’ll bring you for sure to Mac Donald’s… »

Il commence à faire nuit, l’arrivée à Kansas City est prévue pour 4h du matin. Je suis assis à l’avant à côté d’un grand black bien cool. On tente de dormir comme on peut, même si c’est pas évident avec nos grandes jambes. Vers minuit, je suis réveillé par un bruit bizarre : le car, qui roule sur une route toute étroite dans la nuit noire, oscille dangereusement, ses roues sortant des lignes blanches et faisant ce bruit de mitraillette destiné à réveiller les routiers pendant leurs micro-sommeils.

Mon pote basketteur à côté est réveillé aussi, il rigole jaune en se rongeant les ongles : le chauffeur est en train de s’endormir! Pas le choix, il faut aller lui parler un peu, une connerie, lui dire n’importe quoi, mais pas question de le regarder risquer notre vie à tous sans rien faire.

30 minutes d’arrêt a Omaha City, ça a l’air mal famé. Les gens du bus commencent à se parler : un couple de jeunes qui faisait des pompes plus tôt sur le parking du Mac Do ralent sur 2 petits bouts espagnols qui font du bruit à l’arrière, ils sont partis de l’Est du Canada, et vont jusqu’en Louisiane, presque 5 jours de bus. Le clic-clic est toujours là et passe auprès de tout le monde faire une petite blague ou l’autre, histoire de maintenir la bonne humeur. La mexicaine et sa fille, elles, s’occupent comme elles peuvent, en dépensant toute leur monnaie sur une borne d’arcade.

On s’apprête à repartir vers Kansas City. Le bus est plein et ils doivent refuser du monde, parait que c’est un coup classique chez Greyhound, ils surbookent tous les trajets. Le grand black est parti s’asseoir a l’arrière, espérant avoir une meilleure place et un voisin aux jambes plus courtes, mais pas de chance pour lui, il hérite d’un gros lard. Et moi pareil, une sorte de Shanti junior, un vrai fou avec une tête de bébé qui parle tout seul en récitant le notre père, j’ai pas bon…

Pour ajouter au climat déjà effrayant, on peut vraiment compter sur la police. Tout au long de la nuit, on verra des patrouilles tous phares et sirènes dehors, bien souvent à 4-5 voitures pour arrêter un pauvre conducteur qui n’a rien fait de bien grave. Cerise sur le gâteau, on passera au ralenti devant le parking d’un fast-food où un mec est tenu en joue contre un mur par 5 policiers, les gens se marrent, mais je me dis que j’aimerais vraiment pas vivre ici.

Dans le bus, c’est la plèbe: la moitié des gens sont fous, parlent tout seul ou jurent à tout bout de champ. J’apprends que le règlement Greyhound veut depuis quelques années que la place derrière le chauffeur reste vide de tout passager : ils ont eu trop de problèmes de chauffeurs étranglés ou balafrés pendant leur service. Une femme s’y assied, c’est l’épouse de Jimmy, elle va prendre le relais et le tenir éveillé, ce qui m’arrange bien, je vais pouvoir dormir tranquille au moins jusqu’à Kansas City où il y aura 2h de layover avant d’attraper le prochain bus pour Denver, j’espère que ça craint pas trop la nuit là-bas.

1h30 du mat, on trace dans la nuit sur une route de campagne, je dors à moitié. Le bus ralentit brusquement en klaxonnant : une biche est occupée à lécher le bitume droit devant nous, elle a l’air tétanisée par les phares. Jimmy pourrait s’arrêter et la laisser s’enfuir à son aide, mais non, il accélère et fonce dedans sans pitié, un sale bruit. Puis, il s’arrête, allume les lumière, et prend le micro en héros : « Everybody is ok? » Connard, va! Les gens ont bien sursauté un peu au coup de klaxon, mais personne, absolument personne, n’a réagi devant le sacrifice inutile de l’animal…

Arrivée à Kansas City. Je tue le temps en parlant avec Clic-Clic et le chinois en rose. Le militaire m’offre des Mc Chicken froids qu’il a acheté en masse pendant la nuit. Une sorte de béni oui-oui complètement cinglée récite un chapelet à voix haute dans un coin, et une fille qui ressemble à Véronique me tient la jambe et me fait souffrir. Je me réfugie auprès d’Adam et Steph, les deux jeunes qui vont en Louisiane. J’apprends qu’une fois là-bas, ils prennent livraison d’une voiture avec laquelle ils comptent remonter la côte Est jusqu’en Nova Scotia, en prenant leur temps cette fois-ci. Ils sont vraiment sympas, on décide de rester en contact.

Il est temps d’embarquer pour Denver. Derrière moi, dans la file d’attente, un jeune avec des allures de clodo, c’est Ian. Il s’arrête lui aussi à Réno, pas pour le Burning Man, mais pour y retrouver sa petite copine. Il lui est arrivé une sale histoire, il était sur la côte Est avec sa moto, il s’est fait arnaquer en la vendant, et il a dépensé le peu de fric qu’il avait encore en motels et restaurants.

Le chauffeur ressemble à Eddie Murphy. Il roule bien, en faisant plein de pauses, ce qui nous permet à tous de nous bourrer de burgers, de coca et de cigarettes tout au long de la journée. J’ai une toute bonne place au milieu du bus, parfaite pour pioncer, et je me fais pas prier pour en profiter. Je dors de manière tellement honteuse, ne me réveillant que pour les pauses, que ça fait bien rire un vieux black à la barbe blanche derrière moi qui m’annonce : « You sleep like a little baby ». Après une dizaine d’arrêts, entrecoupés de siestes et d’un changement de chauffeur, on arrive enfin à Denver. Il est 17h, le prochain bus pour Salt Lake City démarre vers 23h, on a 6 bonnes heures à tuer.

Ian, avec qui j’ai fait connaissance pendant la journée, me suit à travers les rues de la ville. Il m’apprend qu’il a défendu des gens en se battant hier soir à la gare de Kansas City, qu’il croit bien qu’il s’est cassé le pouce, mais qu’il a obtenu en remerciement des pierres précieuses qu’il espère échanger contre quelques pauvres dollars dans un pawn shop de la ville. Malheureusement pour lui, les magasins de seconde main sont déjà fermés, et je suis presque obligé de lui lâcher quelques dollars pour qu’il puisse bouffer et qu’il me laisse me balader seul dans les rues.

Je me fais un bon plat de nouilles chinoises en terrasse et me promène dans le centre-ville jusqu’à la tombée de la nuit. L’endroit est super agréable, et bien fréquenté, Denver est officiellement la première ville qui me plaît depuis mon entrée sur le territoire US.

Quelques heures d’attente dans la gare des bus avec Ian, et un pote qu’il a rencontré dont j’ai oublié le nom, et on embarque pour Salt Lake. On a eu la bonne idée de se mettre assez tôt dans la file, car une fois de plus, le Grehound est surbooké. Le chauffeur, une sorte de parrain Henry, m’autorise exceptionnellement à m’asseoir tout à l’avant avec Ian, assurément la meilleure place du bus.

Le dernier à monter dans le bus est un gros lard avec des seins qui ressemble à une femme. Ses sandales laissent apparaître des pieds recouverts de champignons, il pue à vomir et porte un t-shirt noir recouvert de pellicules et d’une grosse tache de yaourt séché (ou autre) en bavoir. Je voudrais pas être celui à côté de qui il va s’asseoir… Il se dirige lentement vers le fond, pour revenir ensuite vers l’avant : il n’y a plus de place qu’il me dit. Entretemps, le chauffeur, qui boit un café dehors avant de démarrer, a verrouillé la porte de l’extérieur. L’homme-femme commence à trouver le temps long et se met à taper comme un malade sur la porte pour que le chauffeur le remarque et lui ouvre. Je ne peux pas contrôler mes fous-rires, c’est vraiment trop drôle…

Dix minutes plus tard, le chauffeur finit par revenir et lui trouve une place à côté d’un petit rappeur rasé au visage balafré avec qui j’avais échangé quelques mots dans la gare des bus. Le pauvre, il va passer une sale nuit… Au premier arrêt, 2 heures plus tard, une personne descend et le rappeur en profite pour changer de place, et s’asseoir à côté d’une fille qui est maintenant toute seule. Elle n’est pas contente, et une dispute commence. Ils se gueulent dessus comme des chiffonniers. La fille est égoïste, elle veut être seule pour pouvoir dormir! Quant au rappeur, je peux pas lui donner tort, il a juste envie de pouvoir respirer un peu d’air frais… Voyant que les esprits s’échauffent, le chauffeur s’empare du micro et annonce que s’il entend encore une seule mouche voler, il déposera les troubleurs de fête sur la première aire de repos, et il clôture par : « ceci sera mon seul avertissement! »

Avec Ian, à l’avant, on rigole bien, même s’il a de plus en plus mal à son pouce. Je lui file un Dafalgan codéine pour qu’il arrête de se plaindre et me laisse dormir un peu, l’effet est réussi, il s’endormira comme une masse un quart d’heure plus tard. La nuit est agréable, parrain Henry roule vite et bien, et à l’aube, quand il nous arrête dans un Mac do pour le déjeuner, on est déjà en Utah, accueillis dans un paysage lunaire par un lever de soleil à couper le souffle.

Il roulera comme ça jusque Salt Lake City, où il mettra fin à l’excursion par un petit speech de clôture au micro. C’est décidément le moment que je préfère dans le voyage, ces speechs des conducteurs, ils ont tous un style différent, mais à chaque fois c’est super drôle, tellement ils se prennent pour des pilotes d’avion.

Une heure d’attente à Salt Lake plus tard, un autre chauffeur nous emmène dans un bus tout nouveau et presque vide avec une arrivée prévue en soirée à Reno, destination finale pour le voyageur aux jambes en crampes que je commence à devenir après presque 72h assis sur mon siège.

Le paysage est magnifique, et dans le car, l’ambiance a complètement changé: les gens qui ne se sont pas parlés pendant 3 jours commencent à se rapprocher et des groupes se forment, on a un peu l’impression qu’ils réalisent qu’il va bientôt falloir dire adieu à la gueule de leur voisin qu’ils commencent à apprécier.

Un couple de burners végétaliens, Jérémie et Mélodie, se rendent eux aussi au Burning Man, ça fait presque cinq jours qu’ils sont partis de Montréal, autant dire qu’ils trépignent.

Puis il y a aussi Margaret, une jolie rousse de la côte Est. Elle me raconte un peu sa vie: son mec l’a larguée, et elle a quitté maison et enfants pour s’exiler chez son frère dans l’Ouest, et se refaire une situation. Elle est bourrée de charme du haut de ses nombreuses bougies, je crois que je commence à apprécier les femmes mûres.

Mon pote Ian, lui, s’est enfin réveillé et trépigne sur son siège, me demandant l’heure toutes les cinq minutes et me répétant ô combien il se réjouit de serrer Sarah dans ses bras.

Arrivée à Reno, enfin… Bonheur! La ville est une sorte de Las Vegas miniature : partout où que l’on tourne la tête, les enseignes lumineuses clignotent, attirant aussi bien le touriste que le local vers l’enfer addictif des machines à sous, des roulettes et des parties de poker.

Je préviens Poppet, l’organisatrice en chef du camp Playa International pour le Burning Man, que je suis enfin arrivé! Raph, lui, est déjà là depuis hier soir, ils passeront me chercher à la gare des bus dans un petit quart d’heure. En attendant, je fais un peu connaissance avec la fameuse copine d’Ian, et j’embrasse une dernière fois Margaret en la serrant fort contre moi et lui souhaitant bonne chance pour la suite…

Voilà Raph qui déboule, il a la banane on dirait! On se tombe dans les bras en se huggant a l’américaine, qu’est ce que c’est bon de retrouver un de ses meilleurs potes à 10000km de chez soi, c’est presque irréel. Poppet est au volant, et est plutôt pas mal dans son genre… Sur le coup, je me sens con d’avoir cru que c’était un mec pendant 3 mois. Ils sont accompagnes de Vee, un gars d’Ottawa d’origine indienne très sympa qui me met tout de suite à l’aise. On roule vers la baraque de Moonpuppy, un autre organisateur du camp PI (Playa International pour le profane). Il habite à Sparks, un petit faubourg résidentiel à 10 minutes en bagnole du centre, et va nous héberger gratos jusqu’au grand jour.

La maison est grande et agréable, il y a déjà pas mal de burners au rendez-vous : Moonpuppy d’abord, tout à fait J-F d’heur, mais en plus petit et plus gros, puis Alex, une danoise de 35 ans qui ressemble à tata Danièle; Eslag, un autre danois de 28 ans, rasé avec une crète; Aleksander, même âge et danois lui aussi, plus sérieux, et plus réservé, mais avec une toute bonne tête.

Qui d’autre? Ah oui, Vee bien sûr, et son pote George Dororgi, Servoutch en pire avec la gueule de Rocco Sifreddi, et déjà surnommé par Raph « Giorgio Orgy ». Et enfin, Dub, un français de Dijon qui vient pour son premier burn, très très sympa, surtout pour un français, et le coeur sur la main. Thundercat, le mari de Poppet, lui, est déjà à Black Rock City (nom de la ville créée pour le Burning Man) pour préparer le camp, et monter la « shade structure », qui va nous permettre de survivre au soleil cuisant de la Playa (site du festival) tout au long de la semaine.

Moonpuppy, et son père Moonpapy, ont acheté la maison il y a peu et sont toujours en train de fignoler l’extérieur. On se pose tous sur la terrasse dans une ambiance bon enfant, et on fait petit à petit connaissance devant une bière, puis une bouteille de rhum qu’on décide d’offrir avec Raph en guise de remerciement pour l’hébergement.

Ce soir, rien de bien stressant au programme, les vrais préparatifs ne commenceront que demain. En attendant, on va tous se retrouver chez Haggy’s, un vieux de la vieille qui accueille des burners du monde entier chaque année. Sa maison est exceptionnelle, décorée de souvenirs du monde entier, et regorgeant d’instruments de musique, de billards et de canapés. Une bonne cinquantaine de burners y sont entassés, à l’intérieur et sur la terrasse: une véritable auberge espagnole XXL. Les mains se serrent, les noms s’échangent, à un rythme tel qu’il faut user de toute sa concentration pour en garder ne fût-ce que la moitié en tête.

Raph y a déjà passe la soirée hier, il me présente direct à son personnage préféré : « Very Bad Santa », une vieille bête de 200kg, à la longue barbe blanche et la pipe au bec. J’aurais du m’en douter, c’est un traquenard : le plaisir du vieux pervers est de jouer du martinet sur les fesses des virgin burners. Raph se marre, moi pas… Heureusement, l’histoire plutot crédible de mon cul déjà baptisé par 2 mois de selle de vélo me fait gagner son respect, ainsi qu’un petit sursis jusqu’au lendemain avant la traditionnelle fessée… Autant vous dire que je compte pas le revoir!

On rencontre pas mal de gens, principalement des anglais, dont Muffin, une fille aux cheveux roses et son mari Turtle, un mec dans la vingtaine mi-mousquetaire, mi-fanfan la tulipe, vraiment très sympas. Les discussions se poursuivent jusque 23h, moment où Haggy tire la sonnette d’alarme : les flics rôdent pour tapage nocturne et les voisins, ainsi que plusieurs de ses hôtes, commencent à fatiguer… En gros, on doit se barrer! On finit la soirée sur la terrasse de MoonPuppy, suivis par quelques anglaises dont la petite Kaylie, qui est déjà chaude sur un peu tout le monde, mais qui est aussi et surtout bien coconne.

Raph, qui est venu au Burning Man dans l’espoir d’y trouver réponse aux questions existentielles qu’il se pose (to be gay or not to be? :-)), se lance dans une discussion dangereuse, aussi bien pour son niveau d’anglais que pour l’intérêt de son seul et unique auditeur (excepté moi-même), Vee, qui, on l’a compris dès la première seconde, préfère de loin parler cul et gonzesses que philosophie… « Quelle est l’origine de tout? » « Pourquoi vit-on, et dès lors, pourquoi continuer? Pourquoi assurer la continuité de la vie? » « Quel en est le but? »

On aura à peine commencé à débroussailler le sujet, que MoonPuppy nous dirigera en rabat-joie vers les étages, du moins pour les autres, car Raph et moi, ce soir, on dort sur le canapé-lit du salon. On continuera notre discussion jusque bien tard, tentant de trouver réponse ou du moins raison à certaines de ces questions, tout en entrecoupant notre réflexion de petites anecdotes de nos voyages respectifs avant de se décider à s’octroyer un peu de repos.

Last day in Winnipeg

Je me réveille dans les premiers, vers 9h. Mike n’est pas dans le salon, mais Bill, lui, est déjà debout, plutôt étonnant après ce qu’il a descendu hier soir… A peine le temps de faire passer le café qu’Estelle fait son entrée à son tour. Elle m’explique devant une bonne jatte qu’elle se prépare a une grosse journée aujourd’hui : visite d’apparts et mise en ordre de ses papiers. C’est qu’elle va passer un an ici, à bosser comme prof d’anglais dans une école française. Je plains les élèves parce qu’avec son putain d’accent frenchie, ils risquent de pas apprendre grand chose. Pourquoi les français ne savent-ils pas parler anglais comme tout le monde nondidju?

Je sors mon ordi et m’installe dans un canapé avec la ferme intention d’avancer à fond sur mes news. C’est que ça fait quatre jours que je suis là et, même en ayant passé beaucoup de temps derrière l’écran hier, je suis encore bien loin de l’objectif que je m’étais fixé. Je m’apprête donc à y consacrer la journée ou presque.

Message de Suzie qui m’annonce qu’elle ne quittera le lac dans l’après-midi, et qu’elle sera pas la avant le souper. J’en ai pas encore parlé mais ses parents sont d’accord pour stocker mon vélo dans leur cave pendant la durée de mes petites vacances aux States, ce qui m’arrange bien, vu que j’avais pas trop envie de laisser tout le barda à l’auberge.

La journée passe comme un éclair, tout occupé que je suis à bosser sur le site tout en discutant avec Mike et Séba, qui ont eux aussi du boulot sur leurs ordis. Je m’octroye juste une petite pause pour donner un petit cours de Dreamweaver à Bill en échange d’une nuit gratuite, la vie est facile pour les informaticiens parfois… Mais bon, il est déjà quasi 17h, faudrait quand même que je me décide à faire mes sacs, histoire d’être prêt quand Suzan viendra me chercher.

Il est grand temps de me débarasser de tout le superflu, je compte voyager plus léger pour la deuxième partie de l’aventure. Je trie mes affaires, tout en remplissant petit à petit la poubelle avec tout ce qui ne m’a pas encore servi depuis le début du voyage, et qui donc ne me servira probablement pas pour la suite. Pour ce qui est du Burning Man, pareil, je vais juste me contenter d’un petit sac à dos minimaliste comme prévu, sans aucun superflu vestimentaire, culinaire ou encore technologique.

Avec Séba, on commence a avoir la dalle. Toute la journée, on a vanté les mérites des sushis en bavant, et c’est tout confiants qu’on part à la recherche de notre bonheur dans les rues commercantes de la ville. Mais, faute de budget et de temps, nos aspirations se verront au final limitées à un bon vieux burger king (met mayonnaise alsublieft) qu’on dévorera dans un parc public comme deux affamés.

La voiture de Suzan est garée devant l’auberge. Séba a son bus pour Saskatoon dans 2h, et Suzan, dans sa grande bonté, lui propose un lift jusqu’à l’aéroport. Mais on va d’abord passer chez elle déposer mes affaires, j’ai qu’à lui filer mes bagages et suivre à vélo.

Je charge le mamasan dans le coffre de la mini (quand même bien pratique pour tout stocker ce bon vieux mamasan) et trace comme un fou à travers les rues de la ville pour atteindre le Bruce Park, un quartier résidentiel chicos à l’ouest sur Portage Avenue.

Suzan et Séba viennent d’arriver il y a cinq minutes. Je suis fier de ma performance, mais un peu gêné de mon état de transpiration avancée, qui ne m’aide pas à être à l’aise lors de la rencontre avec les parents. Heureusement, ils sont très sympas, d’anciens hippies m’avait dit Suzan, et passent pas mal de temps à nous montrer l’album photo de leur trip de 9 mois à moto en Amérique du Sud il y a 20 ans, le genre de voyage qui donne  envie!

Leur maison est immense, un vrai palace, une baraque de médecin comme j’espère que lulu et tutu (brother and sister) pourront s’offrir après leurs 12 années d’études acharnées. Bon, ça pue quand même un peu le fric dans tous les coins, avec des tableaux rares et des écrans LCD de plusieurs mètres de large, mais le plus important, c’est qu »ils ont l’air de rester plutôt terre à terre.

Ils me montrent la cave, là ou je pourrai stocker mon vélo et mon matériel aussi longtemps que je le voudrai. Je m’attends à voir une citerne à mazout et un établi, mais c’est tout le contraire. La cave est un véritable loft, une suite présidentielle au moins, avec une grande chambre, une salle de bains ultra moderne, et un immense espace canapé-tv-table de ping pong- billard électrique et last but not least guitares au pluriel, micro et ampli, rooooh surfolie.

Je descends donc le vélo, en tachant de pas trop salir la moquette avec la graisse de la chaine, puis part rechercher le Mamasan, qui parait toujours un peu suspect où qu’on le trimballe, que ce soit dans un aéroport ou dans la maison d’inconnus. Pour éviter tout soupçon, je devance les pensées des parents et l’ouvre bien grand, pour les rassurer sur la possibilité d’une bombe, et argumentant que c’est le seul moyen pratique que j’aie trouvé pour transporter tous mes sacs en une seule fois.

On fait un petit tour dans le parc, Suzan nous montre ses coins favoris avant de conduire Séba au terminal Greyhound. Embrassades et échanges d’émails, et on redémarre. Enfin seuls elle et moi, comme au premier jour…  Je comprends pas pourquoi, mais, même avec son horrible appareil dentaire, elle m’attire. Merde, c’est qu’on s’entend vraiment bien elle et moi, je suis quasi persuadé qu’on pourrait tomber amoureux…

Nous voilà déjà dans la rue de l’hostel, j’ai pas envie de revoir tout le monde, pas tout de suite. Si on allait boire un verre, hein Suzie? Mais Sébastian sonne : il y a un problème avec son bus, et le prochain est à 9h du mat. Pour lui éviter de retourner à l’hostel, Suzan lui propose, après avoir sonné à ses parents, de dormir une nuit dans la cave chez elle.

Elle me propose d’y rester aussi, on pourrait passer la soirée tous les 3, et puis, comme mon bus part demain matin aussi, elle ferait d’une pierre deux coups en nous déposant tous les deux en même temps. J’hésite, car j’ai droit à ma free night à l’hôtel ce soir, et puis, Séba est bien sympa, mais je commence à ne plus rien avoir à lui dire. Il devient limite chiant à venir foutre son grain de sel dans l’histoire, je comptais passer la nuit avec Suzan, moi! 🙂

Soit, je reprends mon sac à dos à l’hotel, embrasse mes amis en leur donnant rendez-vous dans deux semaines, et on part chez Suzan, après être passés rechercher Séba à l’aéroport, elle en aura usé de l’essence la petite! Heureusement, les parents dorment, et, après un bout de piano en sourdine que Suzan tient absolument à nous jouer, on descend à la cave, où on se détend une bonne heure avant d’aller dormir.

Je bosse un peu sur mon site, pendant que Séba, tout excité d’être accueilli à l’improviste chez des étrangers, dessine une bd en guise de remerciement, qu’il laissera sur le bureau, accompagnée d’une paire de ces affreux mini-sabots en porcelaine que les hollandais (sales hollandais, ti! dirait mon pote Dimi) ont coutume de disséminer sur leur chemin. (rires) (rideau)

Winnipeg toujours…

Réveil aux aurores, le genre de truc qui met de bonne humeur. Une tasse de café, une banane, un bol de céréales, et j’attaque ma journée. Toute la petite marmaille de l’auberge est encore endormie, le moment est parfait pour s’installer derrière son écran et avancer un peu sur son blog.

Faudrait pas que j’oublie que si je me suis grouillé de pédaler pour arriver tôt à Winnipeg, c’est de un pour avoir le temps de m’organiser pour la suite de voyage, et de deux pour rattraper mon retard sur le site avant de partir pour les States. Il me reste 2 jours, l’objectif paraît raisonnable, mais on sait jamais… Tout ceux qui ont voyagé et sont restés dans une auberge de jeunesse sympa savent ô combien l’ambiance y est improductive, voire limite paresseuse.

C’est Alan qui descend le premier, tout fringant et prêt pour la cérémonie. Il vient juste fumer une dernière clope avant de se passer la corde au cou m’avoue-t-il. Je me dis qu’il devait être un peu bourré hier soir quand il m’a demandé d’être témoin, car il n’aborde plus le sujet ce matin… Et c’est tant mieux!

Je reste derrière mon écran toute la matinée, rejoint par Yan, un chinois de Shanghai qui étudie pour un an au Canada, un gars malin, posé et convaincant : il parviendra presque à me convertir à ses idées communistes.

Séba émerge à son tour. Il a prévu de visiter le musée du Manitoba et me propose de l’accompagner. Pourquoi pas après tout? On s’y rend à pied, en suivant l’itinéraire conseillé par Bill qui passe par les Forks, un parc sympa le long de la rivière. Le musée est bien, sans plus. Comme dit Séba, on sent qu’ils ont fait de leur mieux.

La fin de l’aprem se passe dans le même esprit que la matinée, derrière les écrans d’ordi dans le salon, à bosser sur nos blogs respectifs tout en se faisant découvrir de la zig. Un bon moment!

La soirée commence quand George rentre du boulot. Il a posé du roofing toute la journée, et a besoin de décompresser. C’est vrai que ses bras sont gros, tellement gros qu’on pourrait croire qu’ils vont exploser. Alan et Nela reviennent peu après, la bague au doigt et un pack de bières sous le bras. Ca sent bon la petite soirée improvisée tout ça… Suzan, elle, ne viendra pas, elle passe la soirée avec des amis près d’un lac à 2h de Winnipeg (comprendre par là 200km), sont fous ces ricains!

On descend les bières, puis une bouteille de rouge, avant de partir à la recherche de munitions avec Alan et Séba. Pas facile de trouver de l’alcool dans ce pays. Le seul liquor store du coin ressemble à un douteux coffeshop hollandais, avec un dealer à la sale gueule derrière des barreaux, qui n’accepte de délivrer le savant produit qu’avec parcimonie et après avoir vérifié et scanné les cartes d’identité de chacun.

Mais la soirée se passe super bien, tout le monde est maintenant réuni dans le salon, assis dans les canapés, à discuter en vrac et à rigoler des histoires de l’un, puis de l’autre. On est une bonne petite équipe : Enda, Séba, Estelle une française qui vient d’arriver, Nela, Alan, un gros coréen pas beau (qui déserrera pas les dents sauf pour boire à l’oeil), George, Mike et last but not least… Bill.

C’est que c’est tout un personnage le Bill!  Et, pour ne rien gâcher, un personnage que la bibine rend plutôt loquace. On apprend qu’il a écrit un bouquin il y a peu, « The true intrepid », qui a servi de base au nouveau James Bond. Ca raconte l’histoire vraie d’un espion de Winnipeg dans les fifties. Il est à fond dedans, passe ses journées à enquêter, et à retrouver la vérité cachée par ceux qui… Puis, l’alcool aidant, il enchaîne sur le sujet « théories de conspiration » et « sociétés secrètes »…

Apres un long débat qui manque de tourner à vinaigre sur le sujet, on s’apprête tous à aller dormir. Je reste seul dans le salon, un peu bourré, un peu énervé par le débat qui vient d’avoir lieu, avec l’intention d’écrire  un peu sur le sujet… Mais c’est sans compter sur Mike qui débarque : il a oublié de faire son lit, toutes ses affaires sont dessus, et pour ne pas réveiller les autres du dortoir, il va, dans sa grande bonté, emprunter le canapé du salon pour la nuit, un saint. Je décide donc de retourner à ma boîte de conserve où je m’endors comme une masse, la gueule sur le clavier, après avoir tapé 3 phrases sans aucun sens.

Winnipeg

La journée commence mal. Je me suis levé beaucoup trop tard, il est presque 14h! Une fois de plus, c’est Suzan qui m’a sorti de mon coma, une vraie maman. Je me sens bizarre, les yeux qui piquent et le front tiède, j’espère que je ne vais pas tomber malade…

Je m’habille en vitesse pendant que ma nouvelle amie m’attend dans le hall. On a prévu d’aller dîner pour l’un et déjeuner pour l’autre dans un café où elle bosse de temps en temps… Un café, un club sandwich, la moitié d’un muffin… ça va déjà beaucoup mieux!

Suzy commence à bosser chez Bill à 16h, ça lui laisse juste le temps de faire un crochet par l’Hostel International, l’autre auberge de jeunesse de la ville. Il faut que je m’y achète une carte de membre, histoire de bénéficier d’une super réduction sur le Greyhound : un libre parcours de 15 jours pour le prix d’un de 7. Une fois l’affaire réglée, on tue le temps en flânant dans les magasins de photo, à chercher l’oiseau rare : un objectif d’occasion pour Nikon D50 pas cher, introuvable bien entendu!

De retour à l’auberge, j’enfourche mon vélo et pédale jusqu’à l’aéroport, nouvel emplacement du terminal Greyhound, pour obtenir mon ticket pour les States. Départ le 27 tôt le matin (7h37 au matin), arrivée le 29 tard le soir, soit 2 grosses journées de bus non-stop. Plutôt un long voyage, mais qui devrait valoir le coup, du moins je l’espère.

Je rentre à l’hostel tout excité, agitant fièrement mon ticket de bus sous le nez de tout qui je croise. Ca y est, je vais au Burning Man! Dans la pièce commune, quelques nouvelles têtes : un couple, Alan et Nela, qui se marie demain et qui cherche encore un témoin, puis Séba, un hollandais de 19 ans, qui fait un peu penser à mon frère Lulu. On s’entend tout de suite bien lui et moi, un peu comme si on venait du même pays. C’est con ce patriotisme, mais ça marche! Ah oui, et il y a George aussi, un petit écossais aux gros bras, qui commence à bosser demain dans une entreprise de roofing et va vivre à l’auberge le temps de se trouver un appart.

Bref, on passe la soirée à quatre autour de la table de la cuisine : Mike sur son ordi, Suzan avec sa guitare, et Séba avec son harmonica. On tente de pousser la chansonnette pour dire d’avoir une sorte de cadeau pour le mariage, mais c’est loin d’être gagné. Je suis supposé improviser la mélodie chant, mais rien ne vient.

Au lieu de ça, je me chope de la fièvre, sans doute à cause des 12 tasses de café recuit que j’ai avalées, mauvaise idée… J’ai aussi l’impression que je perds du terrain dans l’affaire Suzan: on avait un si bon feeling hier elle et moi, mais aujourd’hui, on dirait que c’est Séba qui occupe la première place sur le podium! Boh, pas si grave après tout…

Je décide d’aller me coucher. Mike me file un Advil, une pilule bleue style Matrix, l’équivalent du Dafalgan outre Atlantique, et je m’enferme dans ma prison en bloquant la porte comme je peux avec la fameuse boîte de conserve. Demain est un autre jour.

Winnipeg

Suzan me réveille pas loin des 9h. J’ai bien dormi, tout seul dans la grande chambre, la numéro 1. C’est de loin la plus agréable de l’hôtel, même si elle reste spéciale : une seule prise de courant à laquelle sont raccordées des dizaines d’allonges, un lit énorme, plus large qu’un kingsize, et 2 fois 2 lits superposés, dont les lits supérieurs sont pliés, comme si un gros fatos s’était assis juste au milieu.

Suzan est assise sur le canapé une guitare entre les mains, et son bol de cheerios sur la table. Je l’écoute jouer de la guitare et chanter tout en sirotant mon café. Elle a une voix qui déchire, et un vrai talent pour l’harmonie. On commence à chanter ensemble, une chanson, puis deux, puis trois, puis on décide de s’enregistrer, etc… Un bon feeling, une toute bonne matinée qui file sans qu’on s’en aperçoive : il est 14h, on a toujours pas bougé, ni mangé…

Enda vient d’arriver à l’hostel, ce qui veut dire qu’elle a fini son service. Parfait, je l’emmène manger un bout à une petite terrasse de l’autre côté de la rue : oeufs, saucisses, lard, tout ce que on aime quoi!

Puis, elle fait crisser les pneus de sa Mini flambant neuve, et me fait faire le tour de la ville, avant de finir au parc. On y restera toute l’après-midi, couchés dans l’herbe, à se raconter nos vies et profiter du temps qui passe.

Elle est pas vraiment belle, mais je lui trouve quelque chose d’attirant, c’est mental je crois, comme une sorte de connexion entre nous, et rien que ça, (excusez mon côté animal), ça suffit amplement pour me donner l’envie de la culbuter dans les fourrés.

Mais c’est sans compter sur Jérôme le juste, qui n’est pas encore vaincu et garde le dessus. Il décide d’y aller mollo, d’apprivoiser encore un peu la créature, jouant consciencieusement avec la limite des rapports amicaux, histoire de prolonger son égoïste plaisir.

Le soleil s’est couché, Suzan m’a redéposé à l’hostel et est rentrée chez elle passer la soirée avec ses vieux. Je retrouve mon pote Mike dans le salon. On reste là jusque bien tard, à bosser côté à côte sur nos ordis et surtout à se taper des fous rires XXL en décrivant à notre manière chacune des pièces de la maison.

Ca parait pas drôle dit comme ça, mais chaque pièce est spéciale, limite digne d’un sketche. Commençons par la cave, aménagée en sorte de luna-park du siècle dernier, sombre et humide à en attraper un rhume et au sol en terre battue recouvert de tapis. Bill y a installé ce qu’il appelle les mini-showers, qui, comme leur nom l’indique, sont plus minis que showers, il y a aussi aménagé deux chambres, qu’on surnommera naturellement « le saloir » (parfaite pour tourner un film d’horreur), et « la chute d’eau » (bruit de chasse de toilettes plutôt inspirant).

Au rez-de-chaussée, c’est un peu mieux, mais à peine. La chambre 3, un dortoir, pue la décharge à plein nez, faut dire qu’il y a un gars qui y dort depuis 2 jours non-stop. S’il ne ronflait pas, on pourrait croire que son corps est en décomposition, un vrai putois. Et puis, la chambre 3A, la prison, MA prison, qui, comme son nom l’indique est attenante à la chambre 3. Ce que l’histoire ne dit pas c’est qu’il faut traverser la chambre 3 pour pouvoir y entrer, et qu’une fois à l’intérieur, l’absence de poignée pour verrouiller la porte oblige à utiliser une vieille boite de soupe en conserve en guise de verrou… Je pourrais continuer pendant des heures, mais je vois bien que ça vous fait pas rire!

Tout ça pour dire qu’on s’est amusé, d’abord avec Suzan, puis avec Mike à donner des noms à chaque pièce de la maison, aussi petite soit-elle. En vrac, et juste dans le but égoïste de m’en souvenir quand je relirai ce texte devant le futur écran d’ordi de mon prochain ex-boulot : « le saloir », « the waterfall », « the prison », « the dumpster », « the Limo » (numéro 1), « Mike’s room », « the princess room », the sun », et j’en oublie, et des meilleures.

Starbuck – Winnipeg (50km)

6h30, je m’étire en baillant, ouvre la tente et admire en silence le spectacle du lever du soleil dans le brouillard du petit matin. Il fait caillant et tout est humide, j’ai du faire de mon mieux pour dormir un peu, les pieds emballés dans une partie encore sèche du sac de couchage, et le torse recouvert par la mini-couverture volée dans l’avion à l’aller.

Je remballe et quitte Starbuck après un petit café au bureau de poste, dont l’arrière boutique fait office de salle de réunion matinale pour les fermiers de la région. On se croirait revenu au début du siècle dernier, les hommes sont réunis autour d’une table, discutant grassement de la météo et de la possibilité ou non de démarrer la moisson sous peu, pendant que les femmes, à l’autre table, tricotent tout en se racontant les derniers ragots du village. Je m’assieds quelques minutes à la table des hommes, qui m’accueillent comme un membre de la communauté, il ne me manque plus que le bleu de travail.

Le moment est grandiose, et je me surprends à penser à Martin et Nadine qui au final ratent pas mal de choses à vouloir s’isoler et camper en pleine nature en permanence. Au final, je suis content de voyager comme je le fais, dans un esprit mi-sauvage, mi-civilisé.

Sur la route, un panneau indique Winnipeg à 20km. J’y serai bientôt, ce fameux Winnipeg qui jusqu’alors n’existait encore que sur la carte et dans mon imagination. Ma roue avant me fait souffrir, le garde-boue frotte sans arrêt contre le pneu, à cause de la boue d’hier soir qui a fini par sécher. Ca me rend fou, il faut absolument que je répare tout ça avant de me lancer à travers l’Ontario…

Je m’offre une pause à l’entrée des premiers faubourgs dans un petit restau de station service, le retour à la civilisation se fait sentir: les serveuse redeviennent jolies, les gens ne se saluent plus, et même les cyclistes à qui je fais signe m’ignorent. Je me bouffe 2 oeufs avec des toasts, matte un peu le cul de Kayla en la complimentant sur sa coiffure et repars vers la ville. La pancarte de tout à l’heure indiquait juste l’entrée de la ville, le downtown, lui est encore 20km plus loin.

J’arrive dans le centre, le trafic se fait dense, je manque de passer sous des roues à plusieurs reprises. Une pause dans un coin d’herbe, un rapide coup d’oeil sur l’iphone, il y a deux auberges de jeunesse en ville.

Je décide d’aller voir à la plus proche, la Bill’s Guesthouse, une grosse maison de maître à trois étages de style victorien. Le hall d’entrée sent le vieil hôtel et donne un coté glauque a l’endroit, mais la salle commune a l’air sympa. La chambre simple est à 50$ la nuit, un peu cher pour ma bourse, surtout que je vais devoir rester au moins 3 nuits.

Je demande un rabais. Enda, l’employé de la réception, se retourne et fait signe à une petite caméra pointée vers son bureau. Une voix se fait entendre dans des hauts-parleurs : « You can give him room 3A for 35$ ». C’est Bill, le propriétaire. Il vit au troisième et surveille les allées et venues derrière son écran.

Enda éjecte un gros lard au t-shirt jaune, sorte d’Homer Simpson, de la chambre 3a. Homer est un « ami » de Bill, il aurait du partir ce matin, mais ils ont bu 3 bouteilles de rhum ensemble hier soir, ce qui explique pourquoi il est toujours en train de comater en slibard.

La chambre est minuscule, un véritable cachot, fenêtre sans rideaux avec barreaux, juste assez de place pour un matelas et une chaise. Pas de draps sur le lit, juste une grosse tâche de pisse séchée qui trône fièrement au milieu du matelas en guise de bienvenue.

Je m’installe, cache mon velo dans la cave, et remonte dans la piece commune. Mes draps de lit sont dans la machine, me dit Enda, c’est Suzan qui s’en occupera quand elle arrivera plus tard dans l’après-midi.

Dans la salle à manger commune, je fais connaissance avec Mike, un kenyan de 36 ans qui en parait 25, un peu gay sur les bords, avec qui je m’entends tout de suite bien. Il vient de Californie pour s’installer ici a Winnipeg pour un an (il y en a qui ont pas peur quand même) et a élu domicile à l’hostel le temps de trouver une colocation convenable.

Je pars à pied pour un tour de ville. A première vue, Winnipeg est bof. Il y a bien deux trois beaux buildings downtown, et quelques vieux bâtiments industriels sympa sur Portage Avenue, la rue principale, et aussi quelques parcs, mais c’est tout… Tout le reste se ressemble, comme dans toute bonne ville en carré qui se respecte.

Je fais quelques courses au Mountain Co-Op du centre-ville : un sac caoutchouc étanche pour la tente et le sac de couchage, puis des piles et 2 mini-mousquetons pour Burning Man. Je compte voyager le plus léger possible, juste quelques vêtements dans mon sac à dos, ma tente, mon sleeping bag, mon lumix, mon iphone et un carnet de notes, what else?

De retour à l’hôtel, je lance une machine de linge, après avoir salué Bill qui s’en va pour le week-end dans son chalet au bord du lac. Enda, qui a fini son service, me présente à Suzan, une grande rousse toute mince et surtout toute timide. Elle est un peu bizarre, elle me suit partout dans la maison, on dirait qu’elle cherche quelque chose… Ma compagnie peut-être?

Quand je descends à la cave pour faire tourner mon séchoir, je l’entends m’emboîter le pas dans les escaliers. M’enfin! Mais qu’est ce qu’elle veut? On se retrouve tous les deux, dans l’espace étroit de la petite cave humide, à regarder tourner les machines tout en discutant. Pendant une seconde, j’hésite… Pourquoi pas la coller contre un mur et l’embrasser? Mais je me ravise… Il est tard, et j’ai envie de tout sauf de me faire jeter de l’auberge de jeunesse en pleine nuit.

A force de discuter, on commence à bien s’entendre elle et moi. Elle n’a que 20 ans (je lui en avais donné 28), elle étudie la photo et la chimie, et je passe une bonne heure dans sa chambre, couché sur son lit à regarder ses photos sur l’ordi. Elle m’avoue qu’elle me suit depuis mon arrivée, car Bill lui avait dit de se méfier du gars au t-shirt jaune (homer simpson), et vu que je portais moi aussi un t-shirt jaune… On rigole pendant longtemps de l’anecdote, avant de finir la soirée dans le salon, en sa compagnie et celle de Mike, à nous raconter à tour de rôle nos aventures, et discuter de l’état de vétusté dans lequel se trouve la maison.

Chaque chambre est spéciale. On fait le tour du bâtiment en se marrant à chaque fois un peu plus. Au moment d’aller dormir, elle m’avoue qu’elle a de la peine pour moi qui m’apprête à dormir dans ma prison, la chambre 3a, et m’invite à m’installer pour la nuit dans la meilleure chambre du bâtiment, la numéro 1, la seule à avoir un lit king size…

Glenboro – Starbuck (135km)

Je quitte l’hôtel pas trop tard, après m’être rapidement brossé les dents au robinet qui coule brun, et sans avoir pris le risque d’utiliser la douche. Dehors, le vieux John, qui vient de prendre son breakfast au restaurant de l’hôtel, me questionne sur mon voyage et agrippe fermement ma main en me souhaitant « good luck » du fond de son regard mouillé. Je me surprends à avoir une pensée pour tous ces gens en fin de vie croisés sur mon chemin que je ne reverrai à coup sûr jamais. Combien de temps leur reste-t-il? Combien de temps me reste-t-il?

Je me prends un déjeuner au motel à 60$ d’hier soir, for sure les meilleurs oeufs que j’aie jamais mangés. La patronne passe me voir à ma table, curieuse de savoir quelle solution j’ai bien pu trouver la veille au soir. Je lui réponds que j’ai préféré l’oeil de verre bon marché du vieil hôtel au joli sourire de sa jeune serveuse, et qu’au final, j’en suis bien content, même si je trouve qu’elle aurait pu me dire qu’il y avait un autre hôtel dans le coin.

Elle est un peu vexée, et tente de rejeter la faute sur moi, en expliquant qu’elle était prête à m’aider, qu’elle m’aurait offert de faire mon linge et blabla, qu’elle est la personne la plus gentille du monde, mais que je suis qu’un client à usage unique pour elle. Elle me fatigue.

De ma table, je vois Martin & Nadine qui passent sur la grand route, sans s’arrêter, bien évidemment. Je paie et pédale rapidement jusqu’à leur hauteur. Ils sont plus enclins à discuter aujourd’hui qu’hier, et c’est côte à côte que je fais route avec Martin, celui-ci surveillant l’arrivée de gros camions dans son rétroviseur.

Ils ont une règle simple : le matin, pas de pause avant d’avoir fait au moins 40km. On ne s’arrête donc qu’à Holland, au pied de l’emblème du village, le moulin à vent, et Nadine nous prépare du café qu’on partage avec quelques cookies et des tablettes de chocolat qu’ils ont acheté en trop grand nombre.

Ils sont chargés, mais vachement bien organisés, grâce à toute la bouffe qu’ils emportent et au fait qu’ils dorment toujours en camping sauvage, ils parviennent à restreindre leur budget à 10$ par jour pour eux deux, un record! Surtout vis à vis de moi qui fais pâle figure avec mes Marlboro light et mes canettes de coca quotidiennes…

Sur leur carte, plus détaillée que la mienne, ils me montrent un petit village pas loin qui porte le nom de Bruxelles. C’est un détour d’une dizaine de kilomètres, mais ce serait quand même classe d’avoir une photo devant le panneau de sa capitale, pas vrai? Je repars donc seul sur la route, prêt à sortir dès que je vois la pancarte…

Une heure plus tard, à une pompe à essence, j’apprends par l’employée que j’ai manqué la sortie… Pas grave, j’y tenais pas plus que ça de toute façon! Pour me consoler, je m’octroie une pause Snickers dans l’herbe, ce qui a pour effet de me faire rattraper par mes amis cyclistes, qui, bien que plus lents, ne sont pas tentés par ces pièges de consommation le long de leur route et ne s’arrêtent donc pratiquement jamais.

On va jouer comme ça au lièvre et à la tortue tout au long de la journée, nous croisant quatre ou cinq fois, bien souvent aux alentours d’un magasin ou d’un coin d’herbe accueillant, jusqu’à ce que la tortue ait raison du lièvre, qui satisfait d’avoir fait ses 100km, reste encore un peu couché dans l’herbe, à regarder les branches qui chantent et les avions qui passent.

Le soleil est bas dans le ciel quand j’entre dans Fannylette, poursuivi par un chien errant. Le petit village est désert, rien d’intéressant, pas de camping, ni même de terrain vague où je pourrais monter ma tente. Pour éviter la bête féroce qui garde la seule voie d’accès à la grand-route, je me risque dans un petit chemin de terre, grosse erreur!

Mes roues se sont enfoncées dans la terre meuble, sur au moins 20 cm. Une boue noire, épaisse et gluante, mélange de terre et de pétrole, qui colle en dessous du garde-boue et bloque littéralement le vélo. Putaaaaain de meeeerde! Impossible de continuer par là, et j’ai trop peur du chien que pour pousser le vélo jusqu’à la grand-route. Je préfère encore me tremper les godasses en traversant le marais qui sépare le chemin de la route.

Il commence à faire noir, mais Starbuck se rapproche, encore éclairé par le dernier coucher de soleil avant Winnipeg et le Nevada. Pas de camping dans le village, et tout est fermé… Je croise juste un couple, Shawn et Tammy, qui balade ses enfants et son chien, et qui me conseille de m’installer dans le terrain vague derrière l’école.

L’endroit est bourré de moustiques, mais est éloigné de toute habitation, personne devrait remarquer ma présence. A peine la tente montée et l’armée de moustiques exterminée manu militari, qu’une bagnole s’avance à travers le champ dans ma direction…

Ouf, c’est Shawn! Son épouse et ses enfants se faisaient mal de moi et m’ont préparé un sac de victuailles en guise de souper. J’en reviens pas, c’est un véritable cadeau de Noël, un miracle une fois de plus, surtout que j’avais rien mangé de la journée ou presque. Il y a de tout: du café, de la soupe, des oeufs durs, des crackers, du fromage, des biscuits, des fruits, du chocolat… Waouw, c’est con, mais ça me rend tellement heureux! C’est de loin le geste le plus humain que j’ai vu depuis le début de ce voyage.

C’est dans des moments comme ça qu’on se rend compte de la notion d’humanité dans toute sa grandeur. Comme quoi il y a quand même des choses qui valent la peine dans notre fourmilière de primates, des choses qu’il faut à tout prix qu’on préserve à travers notre évolution. Je m’endors heureux dans mon sac de couchage trempé,  le coeur réchauffé par cette preuve de plus qui vient de m’être donnée, cette preuve que la richesse de ce monde se trouve encore et toujours dans les relations entre êtres humains, aussi simples soient-elles…

Souris – Glenboro (80km)

Pas moyen de m’endormir hier soir, j’arrêtais pas de penser à l’Ontario, la prochaine province après Winnipeg. Je commence à croire que ce sera la partie la plus dure… Tout qui m’en a parlé m’a répété la même chose : des forêts et des lacs sur 2000km, vierges de toute habitation ou presque, bourrés d’ours et de loups affamés, tout ça le long d’une route toute étroite, la « Death Highway », où seuls quelques camionneurs aux gros bras osent s’aventurer.

En gros, j’ai les jetons! Et je commence à me demander si je fais bien de perdre ces 2 semaines pour me rendre au Burning Man. Au final, ça va me coûter bonbon, et je crois qu’au fond de moi, j’en ai pas plus envie que ça.. Puis, c’est aussi et surtout laisser pas mal d’avance à l’hiver: de Winnipeg à Québec ville, il reste 2800km et des poussières. En comptant que je sois de retour le 11 à Winnipeg et que je fasse 100km par jour sans faiblir, ça veut dire que j’arriverais seulement à destination aux alentours du 11 octobre, c’est limite quand même, non?

Il est presque midi, je suis toujours à moitié endormi. Dehors, un groupe de mioches à vélo fait le tour de ma tente depuis dix bonnes minutes au moins.
– « Is there anyone in this tent, you think? » que j’entends sans arrêt.
– « Jesus! Yes, there is someone sleeping in this tent! Get the fuck out of here, RIGHT NOW! », que je gueule en ouvrant la tirette et sortant comme une balle.

Ils foutent le camp en pétochant, abandonnant leurs petits vélos et leurs jouets, et partent se réfugier derrière le premier bosquet. C’est trop drôle! Je sors de ma caverne et replie mes affaires en m’en voulant un peu d’avoir gueulé sur les mioches qui au fond ne faisaient rien de mal.

D’un geste amical, je les invite à s’approcher.  Les plus courageux d’abord, ils sortent l’un après l’autre de leur cachette et viennent récupérer leur vélo. Je m’excuse, prétextant que je suis toujours de mauvaise humeur le matin, surtout quand je me fais réveiller, et on discute tous ensemble pendant que je mets la dernière main au vélo.

Une douche, un arrêt au pont suspendu de la ville, une lasagne dans un bistro, et je suis presque prêt à démarrer. Du moins après être parvenu à me débarasser de Sharon, cette femme seule à moitié folle à qui j’ai eu le malheur de faire un sourire en entrant et qui veut plus me lâcher. Pendant tout mon repas, elle va parler dans le vide en me fixant, complètement timbrée. Pour la faire taire, j’ai tout essayé, mais la seule chose qui marchera, ce sera de poser mon doigt sur ses lèvres : « Chuuuut now! ok? ». Véridique!

Dehors, il fait pas beau, le vent est fort et vient du nord et il vient de se mettre à dracher. J’aime pas trop Souris, et ma première impression sur le Manitoba est que les gens sont pas si sympas que ça, même si leur plaque de voiture indique fièrement « Friendly Manitoba ».

Je me réfugie au restau de l’hôtel devant un café tiède. L’endroit sent la pisse de chat, mais au moins je suis au chaud, et prêt à repartir dès que le plus gros sera passé.

Quelques kilomètres en direction d’Holland après la ville, je dépasse 2 cyclistes super chargés : ça fait 6 ans qu’ils sont partis d’Allemagne pour un tour du monde XXL.  Nadine et Martin font un peu penser à mes amis Phil et Elena, voyageant lentement, musique dans les oreilles, dans un esprit nature et tentant d’éviter les villes au maximum. La route est trop étroite que pour faire causette, je les dépasse et ils sortent de mon champ de vision en moins de dix minutes. Ils avancent à un rythme limite paresseux, je commence à comprendre pourquoi ils ont mis 7 ans pour traverser l’Asie et l’Amérique du Sud…

La seconde d’après, il se met à dracher, à grêler même, une vraie tempête. Même pas le temps de passer ma veste que tout est déjà trempé : tente, sac de couchage, pull, tout! Ca continue comme ça pendant une bonne heure, et à chaque fois qu’un camion arrive en sens inverse, c’est un vrai mur d’eau et de vent qu’il faut traverser tête baissée, super dangereux!

Alors que je dépasse les premiers chantiers de construction du pipeline, la pluie s’arrête. Un véritable truc de fou ce pipeline, je le voyais déjà près de Moose Jaw, et il continue jusque Chicago il parait, un vrai travail de titan!

Le prochain village est Glenboro, à 85km de Souris. Entre les deux, rien! Je roule donc toute la journée sans croiser âme qui vive, sans rien boire ni rien manger.  Je commence à souffrir et trouver le temps long: je me parle à moi-même, rigole pour l’une ou l’autre connerie, chante un peu, repense au passé, bref, je m’occupe comme je peux, tout ça pendant que mon pull sèche lentement au gré du vent.

Rien à signaler, sinon que je me fais attaquer par un bébé aigle, une sale bête qui revient sans arrêt à la charge, malgré les grands gestes que je fais pour l’effrayer. En amoureux de la nature que je suis, je finis par me décider à le gazer un coup au spray poivré, ptit con va!

Un peu avant 20h, j’entre dans Glenboro, personne dans les rues, tout est fermé, sauf un resto, la station service et le motel. Je saurais pas camper ce soir. Tout, absolument tout, est trempé jusqu’à la corde. Le motel est à 60$, je demande une petite ristourne, mais la femme veut rien entendre, et, d’après elle, il n’y a  pas d’autre endroit aux alentours.

Après avoir tourné longtemps dans les rues désertes, je croise un petit vieux qui me renseigne le camping. A côté de l’hôtel, qu’il me dit. Hé oui, la patronne m’avait menti, il y a un 2e hôtel, bien caché, bien puant, mais à 35$ la nuit, lui!

Les deux femmes derrière le bar semblent tout droit sorties d’un film d’horreur: 2 vieilles naines bossues, une avec un oeil de verre qui scintille, et l’autre avec une voix d’homme. L’endroit est puant comme jamais, et l’ambiance méga glauque, mais je décide de pas me fier aux apparences et prends une chambre pour la nuit.

Jamais vu aussi flairant, mais ça fera l’affaire! J’ai un peu l’impression d’être de retour chez Tantiette, la petite fermette désaffectée dans laquelle j’ai vécu quelques années avant de m’installer en ville. Je monte le vélo dans la chambre, mets mes batteries à charger et part à pied jusqu’à un petit snack le long de la grand-route: l’hotel, même s’il fait bar et restaurant est vraiment trop puant que pour servir de la bouffe honnête…

Un cheeseburger loaded et des ranch fries plus tard, je me sens mieux. Les serveuses de 16 ans ont l’air toutes émoustillées de voir un jeune un peu fringant, faut dire que ça me sourit de nouveau de tous côtés depuis que j’ai rasé cette barbe d’ermite. Je me fais un pote, un ex-routier qui a pas mal bossé en Ontario qui m’aide un peu pour la route à venir après Winnipeg. Il me confirme ce que je savais déjà :  aucun ferry ne traverse le lac Supérieur en longueur, mais à l’Est du lac, il y a moyen de couper un petit peu en passant par une île et un petit ferry qui jette l’ancre quelque part au Nord de Toronto.

Je quitte sans parvenir à finir ma « small » portion de frites et retourne à l’hôtel, marchant d’un pas lent dans la grand-rue déserte. La journée a été rude à cause du vent et de la pluie, mais qu’est ce que je me sens bien, l’esprit libre, et chaque jour un peu plus heureux de découvrir le monde.

Le Canada, c’est une longue étape, c’est sûr, mais ça reste « easy game ». Et je compte pas m’arrêter là, faites-moi confiance! Non, je pense de plus en plus améliorer mon matos, continuer à gagner de l’expérience de voyage, et lentement mais surement repartir vers des contrées toujours de plus en plus inconnues et de moins en moins hospitalières.

En attendant, je retourne m’enfermer dans ma chambre, après avoir acheté une bière à la naine homme. Il est 23h, et sous ma fenêtre, un bruit de foreuse : le patron de l’hôtel installe l’airco dans la chambre juste en dessous de la mienne. Je bosse une heure ou deux sur l’ordi, ça fore toujours… Je commence à m’énerver, il est 1h du mat, et ça gueule et ça fore toujours, bordel!

J’ouvre la fenêtre (qui n’a plus été ouverte depuis 10 ans au moins) et me décide à gueuler un coup à mon tour.
– « Hey guys, are you gonna work all night long or what? »
– « Five more minutes buddy! Sorry for this, we have to finish this tonight! »
– (reclapage de la fenêtre)

A 3h du matin montre en main, juste au moment où je m’apprêtais à refermer le capot du portable, la foreuse se tait enfin!  Le moment parfait pour s’endormir rapidement, on sait jamais qu’ils choisiraient de commencer une autre chambre…

Antler – Souris (100km)

Bâillements multiples mmmh j’ai bien dormi moi! Bon, la chambre etait un peu rustique et ça sentait un peu la merde de chien dans tout l’étage, mais au moins, j’étais à l’abri, et être à l’abri pour 10$ de nos jours, c’est plutôt pas mal…

Il est presque 11h, mais c’est pas grave, j’ai bien avancé sur les news hier soir. J’en ai préparé 4 et ça suffit à me mettre de toute bonne humeur. Je descends mes affaires, prépare le vélo et passe dire bonjour à Kim et son mari. La Salle (nom de l’hôtel) est déserte, ils comprennent pas, d’habitude à cette heure-ci, c’est déjà rempli de gens du Manitoba, pour lesquels il est déjà midi et pas 11h.

Il fait beau aujourd’hui, quelques gros nuages blancs, mais aussi et surtout du soleil, et puis… le vent souffle vers l’Est! Du coup, j’avance vite, et en 10 minutes à peine, je passe la frontière du Manitoba, pas de plaque de bienvenue, pas grand chose qui change, si ce n’est l’état de la route : la bande des pneus crevés disparait. Il va falloir redoubler de prudence, surtout avec ces sales camions, qui, quand ils arrivent de face, m’envoient un véritable mur de vent, de poussière et de gravillons en plein visage.

Je m’arrête vers 14h à Reston, le seul village entre Antler et mon objectif du jour, la ville de Souris. Le café est propret et le menu apétissant, je me prends un california wrap, une sorte d’énorme pita avec poulet et salade, un truc super sain, que je déguste en discutant avec un groupe de fermiers retraités du village qui viennent prendre leur petit muffin+café quotidien.

Souris est encore à 65km, mais je les ferai d’une traite, le vent aidant la plupart du temps, ne m’arrêtant de temps en temps que pour éviter un convoi exceptionnel ou photographier un champ de tournesols.

Quand, vers 19h, j’arrive dans la ville, je sais pas pourquoi, mais je me sens tout content : Winnipeg n’est plus qu’à 250km, l’objectif se rapproche à chaque coup de pédale.  La ville est calme et sympa, le camping aussi, et à peine la tente montée, je me fais inviter par Joan pour un burger dans sa caravane, elle est retraitée, habite dans un village pas loin et est venue passer la semaine ici à surveiller son petit fils qui passe son brevet de natation à la piscine du camping.

Je monte ma tente, puis me dirige vers les jocks armé de mon rasoir: j’en peux plus de cette moustache et de cette barbe, faut que je me rase si je veux avoir une chance de rencontrer autre chose que du 3×20 à longueur de journée… Je passe 1h devant le miroir pour obtenir un résultat plus que moyen! Bordel, quand je pense qu’il m’a fallu 25 ans pour apprendre à me coiffer plus ou moins, combien de temps il va me falloir pour parvenir à me raser correctement? La vie d’un homme est tout sauf simple, je commence à m’en rendre compte…

La journée a été calme et sans histoire aujourd’hui et j’ai bien envie d’un verre. Il n’y a rien dans la ville, sauf le bar désert d’un hôtel où je me pose pour boire une bière avant de rentrer à la tente dans le silence religieux de la ville endormie.

Kenosee Lake – Antler (100km)

J’émerge pas loin des 10h du mat. Il fait beau, presque chaud, et la rosée du matin s’est déjà évaporée des parois de la tente. Je replie le tout en baillant et m’offre quelques couques à la cannelle bien plaquantes au magasin du village en guise de déjeuner avant de démarrer.

Je me sens vraiment ridicule d’avoir trouvé l’endroit glauque hier soir, il n’y a pas plus agréable que ce petit village, une vraie petite station balnéaire gorgée de touristes au milieu des prairies.

Par contre, pour la route, je me trompais pas, c’est loin d’être plat! Et avec un vent de face comme aujourd’hui, c’est à du 2 à l’heure que ça avance. Le prochain village sur la carte est WhiteBear Lake, une réserve indienne qui se veut aussi être une destination de vacances pour les Saskatchewanais.

Mais bien évidemment, tout le pognon a été investi du côté du Kenosee Village où j’ai passé la nuit, et la réserve a été oubliée, et a sûrement du se débrouiller sur ses fonds propres. Ca ressemble vraiment à rien, même si on voit qu’ils ont essayé de faire de leur mieux avec un complexe mini-golf, une piscine, une piste de go-kart, etc… Il y a de l’idée, mais c’est vraiment du boulot d’amateur, rien qui parviendra à faire arrêter le richissime touriste dans son RV 3 chambres.

Je me rends de plus en plus compte qu’il y a un réel problème avec les populations natives ici. On sent bien qu’ils ont été laissés pour compte, amassés dans leurs réserves puantes, avec juste assez de confort et d’éducation pour vivre, mais aucune réelle possibilité de vraiment s’en sortir. Et après ça, on s’étonne qu’ils traînent dans les rues, à fumer et boire, du matin au soir.

La route continue vers le Sud jusque Carlyle avant de repartir vers l’Est, quasi tout droit jusqu’à Winnipeg. Je m’y arrête pour bouffer un bout dans un Dairy Queen tenu par une famille super sympa, avant de continuer en direction de Redvers.

J’ai roulé pas loin de 80km quand j’y arrive, il s’est mis à pleuvoir et l’est déjà 19h. J’ai plus vraiment envie de continuer… ni de camper, fait trop dégueu. Seulement voilà, les 2 hôtels de la ville, même s’ils ne sont pas chers, sont complets l’un comme l’autre : encore ces foutus ouvriers du pipeline, ils commencent à me gonfler.

Je tourne pendant une bonne heure dans la petite bourgade, sans trouver personne qui accepte de m’aider, pas même le pasteur du coin, que j’ai eu le malheur de déranger en plein barbecue dans la véranda de sa maison 18 pièces.

Il faut que je continue, je perds mon temps ici… Le prochain village, Antler, est à une vingtaine de kilomètres, juste un peu avant la frontière du Manitoba. Il pleut toujours un peu, mais le vent est dans mon dos, et j’ai à peine le temps d’écouter 4-5 morceaux que je me rends compte que j’y suis déjà.

Le soleil est en train de se coucher, il faut que je m’arrête ici, je ne veux pas continuer de nuit. Le village est minuscule, 2 rues et une vingtaine de maisons, mais heureusement pour moi, on peut lire le mot « HOTEL » sur la seule dont les fenêtres sont encore illuminées.

La patronne n’a pas de chambres, elle m’explique sur un ton hésitant que l’établissement se limite à faire restaurant et bar! J’insiste…

– « So, now, HOTEL means eating and drinking, that’s it? », que je lui demande en rigolant.
– « Well we used to rent rooms, but it was a long time ago… »

Donc, ils ont des chambres, première bonne nouvelle… Elle m’avoue qu’elle ne peut juste pas m’y loger, car elles n’ont plus été utilisées depuis plusieurs années, à part par des amis de passage.  J’insiste encore, avec un peu de chance, elle finira bien par lâcher prise.

– « You know, even a room with mice would be a palace for me tonight… »

Son mari débarque, est-il moins regardant à la propreté ou plus avare ou simplement plus compréhensif, toujours est-il qu’ils acceptent de me louer la chambre numéro 3 pour 10$. Kim file à l’étage changer les draps et tenter de rendre l’endroit aussi agréable que possible, pendant que son homme me prépare un cheeseburger fully loaded en entrée, suivi d’une délicieuse soupe crème-bacon-épinards, la spécialité de la maison, un délice.

L’ambiance se détend petit à petit, et devient plutôt amicale, ils m’expliquent qu’ils aimeraient rénover le bâtiment, mais qu’ils n’ont juste pas le temps, car pas de personnel pour s’occuper du restaurant ni du bar. Pourtant, ils payent bien, c’est pas le problème, non, c’est juste qu’aucune étudiante de 20 ans ne veut venir se perdre à Antler pendant les mois d’été. Un peu compréhensible, j’avoue…

Je reste encore un peu là, à digérer ma soupe en écrivant ma journée, à observer ce fermier et son gamin à la table à côté qui s’adresseront pas une seule fois la parole de la soirée, ou à m’indigner sur la télé qui diffuse une chaîne militaire américaine qui passe de la pub pour des armes de poing en boucle. Je tente de lancer le débat sur la légitimité de ce genre de pubs, mais personne relève, ils veulent juste manger en bavant sur les images du 6 coups qu’ils s’offriront à Noël.

Je décide d’abandonner et de plutôt aller voir à quoi ressemble ma « chambre ». Je suis le mari dans les escaliers, ça s’annonce mal : ça sent la merde de chien à en vomir… Il y a une télé allumée dans la chambre, mais je ne peux ni la couper, ni changer la chaîne avant 1h du matin, car elle est reliée à celle du restaurant.

Sinon, la chambre est rustique, mais convenable, il y a pas l’air d’avoir de bêtes, juste un truc étrange : un petit trou rond dans le plafond, avec une souris morte qui pendouille… Je me dis que si je la fais tomber, il risque d’en arriver d’autres… Du coup, je passe ma nuit avec la télé allumée et la souris qui pendouille, à bosser sur mon site en respirant par la bouche… J’ai l’air de me plaindre dit comme ça, mais je vous mentirais si je vous disais que je ne me sens pas incroyablement heureux de passer la nuit ici, au chaud et au sec.

Montmartre – Kenosee Lake (125km)

Midi! Merde, ça fait 2 heures que l’alarme sonne et que j’entends rien! J’ai pas été dormir si tard pourtant, 2h du mat grand max… Faut vraiment que je fasse un effort, je deviens de plus en plus paresseux, ça peut pas continuer comme ça. Je remballe tout en me grouillant et rejoint Susan et son mari, Cory, qui sont en plein rush de midi. Ils rigolent bien quand je me montre tout penaud, baillant et m’excusant d’avoir dormi aussi tard.

Je me bois un café en vitesse, remercie mes amis pour leur aide et monte en selle. Dans le village de Montmartre, tout est calme. Je m’achète fruits et barres vitaminées au Co-op, déjeune un coup sur le parvis de l’église, puis passe à la librairie. Ca fait deux jours que je suis sans réseau, et il faut absolument que je check mails et finances. En même temps, il serait peut-être temps que j’achète mes tickets pour le Burning Man, c’est quand même dans 10 jours…

Pour le ticket, passe encore, on peut l’acheter online jusqu’au 28, mais un truc qui devient urgent, c’est de réserver le bus de Winnipeg à Reno. Il y a deux possibilités : un bus qui met 3 jours en passant par Vancouver (non) ou un autre qui coupe par les States en prenant 1 jour de moins (oui!). Ils sont au même prix, on dirait qu’ils se basent sur la distance à vol d’oiseau entre deux points pour le déterminer.  Petit problème, les tickets ne sont pas achetables online, il faut se rendre dans un point de vente Greyhound pour se les procurer, mais bien évidemment, leurs terminaux ne se trouvent que sur la numéro 1, la route principale, que j’ai quittée hier en début d’après-midi.

Il est déjà passé 14h, le chalet de mes amis de la veille est encore bien loin, à plus de 100km. Il est plus que temps de démarrer, le vent vient du Nord aujourd’hui et n’a pas l’intention d’aider des masses, même si la route, toute plate et peu fréquentée, est plutot clémente, elle. Mais bon, il fait beau, super beau même et c’est plein de plaisir que je prends à avancer un jour de plus à travers ces champs décidément infinis avec de la toute bonne musique dans les oreilles.

Je pédale à un rythme lent, traversant successivement Peebles, Kipling, puis d’autres petits villages dont l’énumération serait longue et fastidieuse, et m’arrête à chaque occasion, tantôt dans une station service, tantôt dans un magasin, pour une barre chocolatée ou une boisson fraîche. En fait, je crois que j’ai surtout vraiment mal au cul, et que n’importe quelle excuse est bonne pour descendre cinq minutes de la selle.

Chose agréable, depuis que je suis sur la numéro 2, les conducteurs sont de nouveau beaucoup plus cordiaux: ils s’écartent pour dépasser, et ceux qui viennent de face me saluent pour la plupart. C’est con à dire, mais ça encourage plus qu’on ne le croit…

J’arrive à Kennedy vers 20h, un petit village au croisement de la route du nord et celle de l’Est. J’ai fait pas loin de 100km, et, derrière moi, le soleil s’apprête à se coucher. Un panneau indique le parc provincial Moose Mountain à 20km, c’est là que je suis censé passer la nuit…

Mauvaise surprise, car, sur la carte, on aurait dit qu’il était pile à côté du village… Que faire? 20km? Bah, je peux faire ça en une petite heure, non? Oui, mais dans une heure, il risque aussi de faire bien noir…

Tant pis, je me lance!  Une demi-heure plus tard, il fait déjà noir, et je suis qu’à la moitié du chemin, il faut dire que le parc ne s’appelle pas Moose Mountain pour rien, ça monte et ça descend sans arrêt, et j’ai beau stresser et forcer sur mes cuisses sans répit, je n’avance pas vite.

Je commence à avoir les jetons : il fait nuit noire, le phare avant du vélo ne fonctionne pas, ma lampe de poche est en train de mourir, la route est très peu fréquentée, et j’entends des bruits d’animaux dans les talus. Vous l’aurez deviné, la sécurité de la bombe anti-ours a été enlevée depuis longtemps, et je suis prêt à gazer à vue tout animal qui s’approche à moins de 20 pieds (7 mètres).

A un croisement, un poteau lumineux illumine à moitié une bête haute sur pattes qui semble foncer droit sur moi, bordel, c’est un lion ou quoi? Oh no my god, c’est une biche, she is so nice! Elle m’a vu et gambade maintenant joyeusement à côté du vélo, pendant quelques centaines de mètres avant de disparaître de nouveau dans la foret.

Les phares d’une voiture me font apercevoir un panneau au loin : Kenosee Lake Village, enfin le voilà! Il est 21h30, bordel, j’ai cru que j’y arriverais jamais… L’endroit est glauque à mort, mais le stress redescend d’un coup : je m’y sens bien, tellement heureux de voir un peu de lumière au bout de la nuit, c’est incroyable ce que ça peut rassurer la lumière.

Je tourne dans les petites rues à la recherche de la fameuse cabine des fermiers de Montmartre, le plan n’est pas des plus précis, mais j’ai trois indices qui doivent me permettre d’identifier la cabane à coup sûr : elle est rouge, il y a une caravane dans le jardin et une cloche devant la porte. Le problème, c’est que les 3/4 des maisons sont rouges avec une caravane dans le jardin… Il faut donc se baser sur l’indice ultime : la petite cloche en fonte suspendue devant la porte, un peu comme l’aiguille dans la botte de foin quoi… mais qui cherche finit toujours par la trouver, et c’est dans la nuit calme et sous un ciel dégagé que je monte la tente, et m’endors presque immédiatement.

Regina – Montmartre (95km)

Je me suis endormi tard hier soir, pas loin des 3h… Et, une fois de plus, je le paye cher ce matin : j’émerge bien évidemment après l’heure du check-out, il est quasi midi et va falloir que je me grouille. Pour compléter le tableau, il pleut toujours dehors… Je me sens si mou : aucune envie de démarrer sous la pluie. Je check mon téléphone, un sms tardif de Caroline : elle râle d’être sortie hier soir : non seulement elle s’est fait chier, mais en plus, elle a perdu son portefeuille.

Aaah cette petite Caroline, je prendrais bien une nuit de plus à l’auberge rien que pour le plaisir de la revoir 5 minutes, vous savez… Je me risque à lui proposer un lunch d’adieu avant mon départ définitif, mais elle doit sans doute encore dormir, car pas de réponse. Soit, je prépare le vélo, rends les clés à la réceptionniste en lui promettant que cette fois c’est la bonne, et démarre vers le centre-ville bouffer un bout.

Un burger menu et un café plus tard, me voilà de nouveau sur la route… Lentement pour commencer, car il faut sortir de la ville, et traverser les désormais traditionnels centres commerciaux et parcs industriels avant d’arriver de nouveau dans les campagnes.

En voulant couper à travers une pelouse, je roule dans une sorte de flaque de boue-ciment bien épaisse qui vient se coller partout sur mes freins, ma chaîne et mes garde-boues. Plus possible d’avancer, mes roues sont littéralement bloquées. Faut que je nettoie tout ça fissa, sinon ça risque de sécher et plus jamais repartir. Je pousse/porte le vélo jusqu’à trouver un garagiste sympa qui accepte de me prêter son karcher, avant de repartir.

J’ai à peine dépassé le panneau « Thank you for visiting Regina » que mon téléphone sonne. C’est Caro. On se parle pas longtemps car j’entends rien à cause du trafic, mais en gros c’était du genre : « Désolé, je viens de me lever et de voir ton message ». Putain, vous imaginez pas à quel point c’est dur de quitter un château après en avoir rencontré la princesse… faut vraiment qu’on se revoie elle et moi!

Soit! Je suis un voyageur, et un voyageur doit continuer sa route l’esprit libre. Je pédale donc vite pour mettre un maximum de distance entre cette ville de Regina et le bohémien que je suis. La pluie est devenue bruine et on dirait que le vent veut être mon ami, vu la manière dont il vient me tapoter doucement dans le dos.

J’arrive à un croisement. Tout droit, c’est le chemin le plus court vers Winnipeg. A droite, un panneau indique Montmartre à 75km… Instinctivement, je prends à droite. Ca fait quelques jours que je l’avais repéré sur la carte ce Montmartre, je suis persuadé que le nom du village à lui tout seul en vaut le détour.

Je roule trois heures sous la pluie, musique dans les oreilles, en ne pensant à rien. La bruine commence à avoir raison de mon pull, mais la petite ville se rapproche, du moins, je le devine, car avec le brouillard, la visibilité est limitée à quelques centaines de mètres.

La pluie recommence à tomber sérieusement au moment même où je traverse la voie ferrée pour entrer dans Montmartre. Quelques rues de gravier en carré, et une petite tour Eiffel sur une place, pas le temps de visiter plus, faut que je trouve un abri. Tout a l’air fermé : le magasin, le bar, le bureau de poste. On est dimanche, j’avais oublié… Je me pose un peu sous le porche de l’école primaire et attends je ne sais pas quoi, un coup de la providence, peut-être.

Rien ne vient, je commence à me les geler. Je repasse dans la rue principale, il y a une sorte d’hôtel-bar que j’avais pas remarqué. C’est ouvert, mais Susan, la tenancière est désolée : il y a un mariage ce soir, et toutes les six chambres sont occupées. Elle a la trentaine, a pas mal voyagé et se fait mal de moi. Elle téléphone à gauche à droite pour tenter de me trouver un endroit sec où passer la nuit. Il y a bien un camping un peu plus loin, mais par ce temps…

Finalement, un coup de fil à un de ses employés lui apprend que la chambre numéro 4 est libre. Les occupants ont raccourci leur séjour à cause de la pluie. Elle est toute contente, moi aussi, et elle fonce prendre des draps propres pour préparer la chambre.

-« Susan… Wait, I don’t even know the price of the room! »
-« It’s sixty normally, is it ok for you, Jerome? »
– (légère moue hésitante)
– « Thirty would be better? », me lance-t-elle avec un sourire.
– « It would just be awesome! »

Waw, elle est tout simplement géniale, cette Susan. Elle a travaillé comme fille au pair en Suisse et en France il y a dix ans, et elle trouve ce que je fais est très courageux. J’ai beau lui répéter que c’est pas si dur, que tout le monde peut le faire, qu’il faut juste avoir un peu de courage à long-terme, elle veut rien entendre. Elle me fait un super burger-frites, ainsi que quelques Perogies, des fourrés fromage-potatoes-oignons, accompagnés de sour cream, une spécialité dans la région, tout simplement délicieux…

Ce soir, sur l’écran géant, c’est un match important d’après Susan. Pourtant, le bar est presque vide, juste un couple assis à la table à côté. Ils savourent leur première journée sans leurs enfants partis en camp de vacances il y a quelques heures. L’homme est agriculteur, et la femme institutrice, ils sont très sympas, et, après s’être intéressés à mon aventure, me dessinent une carte avec l’emplacement de leur maison de campagne, à 100km à l’est sur ma route, en plein milieu d’un parc national. Si je veux y camper demain, ce sera avec plaisir.

Un autre fermier entre, prend une bière et s’assied près de moi, il me donne quelques conseils pour les prochains jours : routes à prendre, vitesse du vent, météo… Mais il est déjà pas loin de 21h et Susan commence à fermer boutique. Je lui donne donc rendez-vous demain matin, et si je peux l’aider à faire quoi que ce soit, qu’elle hésite surtout pas, ce sera avec grand plaisir, et bien plus encore.

Ma chambre est agréable, assez grande que pour y stocker mon vélo. Je m’y installe et me détends, pas de réseau gsm ce soir, ni de wifi, c’est con à dire, mais je me sens tout nu sans internet…

Regina

Vous vous en doutez sûrement, le matin, j’ai mes petites habitudes : à peine les yeux ouverts, je ramasse généralement mon iPhone par terre pour lire mes mails tout en me frottant les yeux dans une sorte de demi-coma. Aujourd’hui, le facteur a été plutôt généreux : j’ai un mail + un sms de Caroline. Elle me fixe rendez-vous à la bibliothèque à 13h, et ajoute qu’elle adorerait qu’on mange ensemble.

Cette simple phrase suffit à me faire sourire jusqu’aux oreilles et me faire lever en vitesse. Je prends une douche, tente d’arranger un peu ma barbe, et prépare mes petites affaires. Le temps est meilleur aujourd’hui, je décide de pas réserver de chambre pour ce soir, on sait jamais que je quitterais dans l’après-midi (ou autre?).

Je monte sur mon vélo et roule jusqu’au parc, je crève la dalle, mais prends mon mal en patience et attends sagement Caro sur un banc en face de la librairie. C’est con à dire, mais je me sens un peu stressé, c’est qu’elle me fait de l’effet la petite. Aah la voilà qui arrive, oh my god, elle est encore plus jolie qu’hier.

Non franchement, comment faire pour qu’une fille comme ça tombe amoureuse de vous? Je veux dire, comment faire pour arriver à être soi-même quand on se sent déjà à la base dans une situation de faiblesse, voire limite de dominance?

On discute un peu sur un banc, puis on se dirige vers le café où elle bosse de temps en temps, un petit restaurant arabe, sorte d’oasis de calme et de sérénité bien caché au milieu de la ville. Baba et Nour nous préparent deux falafel, presque à la mode de Murat. C’est que les petits durums sans sauce, juste avec citron, de l’Atlantide commencent à me manquer pour de bon…

Elle me confie qu’elle a pas été bosser hier, qu’elle a eu une sale surprise : le patron lui a envoyé un sms pour lui faire comprendre que si elle voulait bosser dans la boite de nuit, il allait falloir qu’elle dorme chez lui ce soir. Elle en a presque chialé tellement elle se sentait humiliée, et elle ajoute que c’est plutôt un gros problème pour elle ces dernières années, je veux dire, sa beauté. Elle n’a pas vraiment d’amies car elles sont jalouses, et pour ce qui est des gars, ceux qu’elle rencontre ne peuvent s’empêcher de la considérer comme un trophée de chasse qu’ils veulent garder bien au chaud dans une sorte de prison dorée.

Elle n’a que 19 ans, c’est qu’une gamine et en même temps c’est déjà une femme, et depuis longtemps on dirait… Il y a à la fois tant de pureté et de tristesse dans son regard, je n’ai jamais vu ça.. Je me dis au fond de moi qu’elle a plus envie de tendresse et de compréhension que d’un gars qui la regarde avec l’envie de la sauter. Je décide donc de me rabattre sur le rôle de l’ami sympa à défaut de pouvoir jouer celui de l’amant passionné… On se balade un peu dans la ville avant de se quitter sur un dernier verre en terrasse. Je la reverrai probablement jamais, et je peux pas m’empêcher de la serrer fort contre moi pour lui dire adieu, mon premier vrai hug sans aucun doute.

A peine a-t-elle tourné le coin de la rue qu’il se met à pleuvoir. Il est déjà presque 16h, mais j’ai envie de tout sauf de démarrer maintenant. J’enfourche mon vélo et décide de m’en retourner à l’auberge de jeunesse : ma chambre n’est plus libre, je suis obligé de prendre le modèle de luxe à 60$, assez chéros pour la nuit, mais le dortoir est déjà occupé par deux gars plutôt puants qui savent pas dire bonjour quand on les salue et puis j’ai surtout envie d’un peu de solitude. Caelan, le responsable de l’hostel, me propose de postuler pour son job : il va devoir démissionner pour un voyage en France qu’il a prévu de faire depuis longtemps. D’après ce qu’il dit, c’est pas trop mal payé, et il me voit plutôt bien à son poste…

Pourquoi pas après tout? Je reste ici, Caro tombe dingue amoureuse de moi, on achète une ferme dans les prairies, je lui fais 2000 enfants, et on vit d’amour et d’eau fraîche? Hum, bon on va arrêter de dire des conneries et bosser un peu sur son site, tout seul dans sa chambre, et se contenter de s’échanger quelques sms et de se faire découvrir un peu de musique, histoire d’être assez crevé que pour arriver à s’endormir.

Regina

Quelqu’un toque à la chambre. Je me réveille en sursaut. C’est Dan, il a déjà essayé de me sonner 2 fois et envoyé un sms. On avait prévu de déjeuner ensemble avant qu’il ne démarre vers le Nord. Je m’habille en vitesse, il est quasi midi, pas étonnant vu l’heure à laquelle on a été dormir hier soir. Dehors, il pleuvine et j’ai aucune envie de bouger. J’hésite pas, et je passe direct à la réception prendre une nuit supplémentaire avant de partir en direction du Mr. Breakfast le plus proche avec mon nouvel ami.

On se fait péter les oeufs, le lard, le café et tout le tintouin en discutant tout le long de grands sujets philosophiques: futur, humanité, etc. Mon niveau d’anglais commence à être assez bon pour mener une discussion imagée suivie sans problème et c’est vraiment un plaisir que de converser avec un gars comme Dan. J’apprends qu’il a fait plusieurs fois le Burning Man, le fameux festival en plein désert, et j’en profite pour faire le plein de conseils. En gros, faut pas que je m’en fasse de trop point de vue préparation, il m’avoue que, pour lui, c’est surtout une semaine de folie, de détente et d’ouverture au monde et à l’art.

On retourne à l’auberge, il prépare son vélo et part en stoum par la porte de derrière, histoire d’éviter le bureau où on lui réclame 20$ pour sa nuit sur le canapé.

Je traîne un peu dans le lobby, et fais la connaissance de Mélanie, une ingé américaine qui étudie à Edimburgh et passe la semaine à Regina pour un mariage, puis tente d’arranger mes cheveux et ma barbe comme je peux et démarre en direction du centre commercial, voir si Nola est bien au poste.

J’ai beau chercher et faire le tour de tous les magasins pendant une bonne demi-heure, pas de Nola. Elle me sonne : elle n’a pas su se lever, et se sent trop crevée que pour faire quoi que ce soit de son corps aujourd’hui. J’insiste pas trop, c’est que je voudrais pas fatiguer son joli corps davantage à la miss.

Je tourne un peu dans les rues, hésitant, à la recherche d’un coiffeur. Je sais que ça va être un sale moment à passer, mais il faut que je me décide, je commence à ne vraiment plus ressembler à rien. Une fille m’accoste pour une cigarette, c’est Caroline, une indienne d’une beauté indéfinissable. Elle me renseigne le meilleur coiffeur de la ville, Snax, avant de repartir d’un pas zen vers le centre commercial.

Le salon est dans la même rue, j’en pousse la porte, un peu craintif : un truc moderne, ultra stylé, limite artistique, je stresse déjà moins! Craig, le patron, accepte de me prendre tout de suite, il aime bien ma coupe, va juste la raccourcir et enlever un peu de volume sans trop modifier. Ca prendra quand même une bonne heure, surtout en papotages : il a l’air intéressé par le voyage et le courant passe vraiment bien, si bien que je ressors de là tout frais, tout content, et pour pas cher en plus… (soupir de soulagement)


Je recroise Caroline dans le centre commercial, encore plus jolie qu’il y a une heure. Je la remercie pour ses conseils esthétiques, ce à quoi elle se contente de répondre : « Ah bon, on t’a coupé les cheveux? »… Hum! Sur le coup, je regrette amèrement d’avoir refusé que Craig s’occupe de ma barbe… Comme il disait, c’est un peu faire la moitié du boulot!

Soit! Je me rassure en me disant que la barbe ne chasse que les filles superficielles… Je lui propose donc un verre ensemble, ce qu’elle accepte sans hésiter. On se retrouve à papoter ensemble à l’étage de son café préféré. J’apprends qu’elle a pas eu une vie facile, elle vient d’Inde de l’Est, a été adoptée par une famille canadienne qu’elle a quitté vers l’âge de 15 ans. Maintenant, elle en a 19, va commencer des études d’infirmière en automne et aime lire, écrire et méditer, is she the perfect girl or what?

On passe une autre heure dans le parc assis sur un banc à discuter en attendant son bus. Elle doit rentrer se préparer un peu, car ce soir, elle débute comme hôtesse à l’entrée de la plus grosse boite de nuit de la ville. Elle parle d’une voix calme et reposante, sans intonations ni mimiques exagérées comme le font les autres canadiennes. Elle a la classe, vraiment! C’est une princesse, une vraie de vraie, je crois que je suis amoureux, merde!

Je rentre à l’hostel tout love, sifflotant le nez en l’air et les mains dans les poches. Quelle super après-midi, faut que je revoie cette fille, c’est de loin la plus intéressante et la plus jolie que j’aie eu la chance de rencontrer de l’autre côté de l’océan…

De retour dans le lobby, je fais la connaissance de Ben, un gros lard, fils d’agriculteur de la région, très sympa mais un peu bizarre. J’ai l’impression que son regard est comme hypnotisé, et après quelques minutes à peine à parler, il sort un bout de papier tout chiffonné de sa poche: c’est une lettre qu’une fille lui a écrit il y a 2 ans déjà et qu’il garde en poche depuis lors. Il la connaît par coeur et me la récite, il est mignon, mais me fait un peu de la peine… Au fond, je me dis qu’on est pas si différents lui et moi, à se contenter de vivre avec des souvenirs, sans jamais parvenir à passer à l’action au moment opportun…

Comme si la rencontre de Ben n’était pas suffisante, un signe supplémentaire vient appuyer un peu plus cette théorie. Un émail m’apprend qu’Amandine est enceinte. Gloups, dur à avaler, ça fait boum boum de plus en plus fort dans la cage thoracique.

Je décide de me calmer et de me changer les idées en bossant un peu sur mon site. Dehors, il pleut à seaux, impossible de sortir, même pour traverser la rue jusqu’à la station service. Je passe la soirée dans le lobby avec Shan, un gars un peu plus âgé, une sorte de Nicolas Bolland, qui bosse comme informaticien dans la Silicon Valley. Mélanie nous rejoint, et on reste là tous les trois jusque bien tard à discuter et à s’échanger de la bonne musique.

Avant d’aller me coucher, je me décide à écrire un émail à Caroline : je me contente de lui envoyer les photos prises cet après-midi, de lui dire qu’il pleut trop, que j’ai envie de rester un jour de plus à Regina et aussi de la revoir… Elle le verra sûrement trop tard, mais tant pis, j’ai déjà cliqué sur « Send ».

Moose Jaw – Regina (75km)

Réveil en sursaut! Quelqu’un essaye d’entrer dans la chambre en forçant sur la porte de côté. C’est le patron, il m’avait filé la chambre attenant à la réception, mais j’avais pris soin de caler la porte hier soir avec un gros divan.

– « Hey sorry, I just woke up now, I have been sleeping too much, I’ll be out in 15 minutes! »
– « Ok, no problem, take your time, I just wanted to clean the room, was thinking you were gone already… »

Midi, Merde alors, comment ça se fait qu’il est déjà si tard? Je me sens vraiment naze, barbouillé et puis fatigué : j’ai bu pas mal hier soir et en rentrant  j’ai encore chipoté bien longtemps sur l’ordi en bouffant de la pizza comme un gros geek.

Je quitte le motel, me prends un café au coin pour m’éveiller, et fais un peu la tournée des magasins de seconde main à la recherche d’un chapeau de paille introuvable. Une envie soudaine de grands auteurs me fait échouer dans une librairie vieux style. Nelson n’a pas ce que je cherche, mais il s’intéresse pas mal à mon périple et finit par m’offrir son bouquin préféré: « As for me and my house », un grand roman canadien, parfait pour traverser le Saskatchewan selon lui. Un beau cadeau pour la route qui fait que je ressors de là tout content, prêt à démarrer.

J’ai le choix : soit je prends la route secondaire du sud-est vers Weyburn, soit je continue sur la numéro 1 jusque Regina, la prochaine grosse ville. J’hésite, on m’a pas dit que du bien de Regina, beaucoup de criminalité, et peu de choses intéressantes, mais bon, peu importe la route que je prenne, elles me conduiront toutes deux à ma prochaine grosse destination, Winnipeg, à environ 700km d’ici.

Je compte m’y arrêter 10 jours. Hé oui, je ne vous l’ai pas encore dit, mais je compte rejoindre mon pote Raph aux States pour un festival d’une semaine en plein désert, le Burning Man, un truc de fou, bien roots et bien hippie, mais apparemment une véritable utopie artistique de renommée mondiale. Je sais pas trop ce que je vais aller foutre là, je suis probablement trop gentil pour ce genre de festival hardcore, mais ça fait longtemps qu’on en parle lui et moi, et c’est sans aucun doute l’occasion ou jamais de se retrouver à 10000km de chez nous pour une semaine inoubliable.

Je réfléchis. Il y a 2 jours de bus Greyhound de Winnipeg à Reno au Nevada. On s’y est donné rendez-vous le 28, faudrait donc que je sois à Winnipeg au plus tard le 25, ce qui me laisse 12 bons jours. 12 jours pour 700km, c’est plutôt easy game, et cette constatation suffit à me faire continuer sur la numéro 1 pour aller voir de plus près à quoi ressemble Regina…

A peine sorti de Moose Jaw de quelques kilomètres, deux bergers allemands qui m’ont vu passer de la cour de leur ferme se mettent en tête de me poursuivre en aboyant agressivement. Bordel, une de ces peurs, juste eu le temps de passer de l’autre côté de la route et de mettre assez de distance entre eux et moi pour qu’ils abandonnent, j’étais pas loin de perdre un mollet. Une fois hors de danger, je décide d’enlever la gâchette de sécurité de la bombe anti-ours et de la garder sous la main, juste au cas où je devrais subir une nouvelle attaque dans la journée. C’est que je me ferais un malin plaisir de gazer ces sales bêtes et de leur shooter dans la face…

Je roule pendant longtemps sans rien croiser : aucun village, aucun commerce, puis m’arrête pour boire un coup dans un petit motel puant qui fait aussi bar et restaurant. J’y rencontre John, un jeune fermier du coin bien sympa, et Wayne, un ouvrier du pipeline complètement défoncé. La serveuse se trompe dans ma commande et m’amène une Coors (une bière) en lieu et place du « Coke » que j’avais commandé, et Wayne et John insistent pour m’offrir la suivante… mais je refuse plusieurs fois :faut que je reparte avant d’être saoul, puis il me reste encore 40km jusqu’à Regina et il va bientôt dracher…

En m’arrêtant un peu plus loin sur la route pour pisser mes bières, je tombe nez à nez avec un chapeau de paille noir à ma taille. Je fixe mon butin sous un élastique avec l’impression d’avoir trouvé un trésor, je regarderai un peu ce soir comment il me va…

En attendant, il faut du courage : la route est longue et dure jusque Regina : j’ai le vent de face, le ciel est de plus en plus menaçant et mes écouteurs ne marchent plus que d’une oreille. Puis, j’ai beau voir les immeubles de la ville qui se dessinent au loin depuis une bonne heure, on dirait qu’ils ne se rapprochent pas d’un poil.

Quand j’arrive dans la ville aux alentours de 19h, il pleut… Le camping est encore à 10km dans les faubourgs à l’Est : c’est trop loin, je n’ai plus le courage. Je m’arrête dans un Mc Do pour manger un bout et réfléchir. Googlemaps m’indique une auberge de jeunesse pas loin, je sonne, la chambre simple est à 45$, pas cher pour une grande ville.

Je m »y fais accueillir par Caelan, une sorte de Gilles Morgenthal bien zen. Il m’aide à porter mes bagages dans la chambre et enferme mon vélo dans la garage pour la nuit. L’hostel est dans une vieille bâtisse en bois style anglais, un peu vieillotte, mais très agréable.

On a plus l’impression d’être dans la maison de quelqu’un que dans une auberge de jeunesse. L’endroit a l’air désert, je prends une douche, puis me pose dans la pièce commune au sous-sol avec mon ordi pour mettre mon site à jour. 2 filles en robe de soirée débarquent… Rrrrrr… La mieux des deux s’assied dans le canapé en face de moi et me jette un regard à réveiller un mort.

Elle s’appelle Nola et est chaude comme la braise. Elle et son amie habitent Regina et sont venues chercher Caelan pour sortir en ville, au GasLight. Elle m’entraîne dehors fumer une cigarette, elle me fixe de plus en plus profondément, je suis limite mal à l’aise.

« You know Jerome, it’s hard not to be a sucker with your accent, really… »

Je sais pas s’il faut prendre cette phrase au propre ou au figuré, mais elle commence à bien me plaire la petite Nola. Elle fait un peu cracra avec sa tonne de maquillage, ses talons haut et ses cheveux lissés, mais elle sait parler aux hommes. Alors que j’hésite à me lancer, à la plaquer contre un mur et à lui relever sa jupe dans la pénombre du petit jardin, un autre cycliste débarque par l’arrière du bâtiment.

C’est Dan, il a 32 ans, ressemble un peu à mon cousin et est parti de Toronto avec comme objectif Fairbanks en Alaska. Il a du faire réparer son vélo en ville et vient rechercher ses sacoches à l’hôtel avant de repartir dans la nuit sous la pluie.

On s’entend tout de suite bien. Je lui dis qu’il est fou, qu’il est trop tard pour partir maintenant, que s’il veut il peut dormir dans ma chambre en stoum et partir demain matin tôt, etc. Pendant le temps qu’on discute, les filles, déjà bien bourrées partent avec Caelan, destination le GasLight, en nous proposant de les y rejoindre.

Dan et moi on discute encore une heure ou deux, profitant du fait que Caelan soit parti pour faire sécher notre linge dans la laundry de l’hotel, puis on démarre à pied vers le Gaslight, à presque 3km. On y arrive pour la dernière chanson, un groupe bien hardcore avec des sons de cornemuse. Nola marche plus droit et Jess fait sa groupie près du chanteur. Une heure plus tard, l’endroit s’apprête déjà à fermer. Nola hésite a rentrer avec nous, mais elle peut pas laisser Jess qui est maintenant en train de rouler des pelles au chanteur dans un canapé bien glauque.

Caelan est rentré depuis longtemps et elle doit absolument repasser à l’auberge prendre ses affaires, mais n’a pas la clé. Je lui file mon numéro, histoire de venir lui ouvrir quand elle sera tout prêt et repars avec mon pote Dan pour une longue marche en sens inverse.

A 4h, alors que Dan dort profondément dans le canapé du lobby et moi au premier étage de mon lit superposé, le téléphone sonne. C’est Nola, elle est dehors. Dan se réveille, Caelan aussi, et tout le monde se retrouve dehors à fumer des têtes au brûleur avant d’aller dormir. Nola commence à bosser dans 7h, son premier jour, elle me dit de passer la voir demain, au premier étage du centre commercial, et disparaît dans la nuit en remuant doucement ses petites hanches dans son étroite robe de soirée. Rrrrr, je crois bien que je vais en rêver toute la nuit…

Chaplin – Moose Jaw (85km)

Ouuula, le réveil de meeerde : mauvaise humeur, me sens pâteux, ultra mou, jamais senti comme ça depuis le début du voyage, bizarre! Il est déjà tard, la nuit a été rude: les petits cons sont restés à jouer les Fangio jusque 3h du mat. Pas que j’avais peur d’eux, mais j’avais quand même enlevé la sécurité de la bombe anti-ours. On sait jamais qu’ils seraient venus voir du côté de la tente pour impressionner leurs nanas…

Dehors, sur le terrain, les ouvriers communaux sont au travail: un ramasse les poubelles, pendant que l’autre débouche les toilettes. Celui qui est aux jocks regarde vers la seule tente du terrain (la mienne) et hausse les épaules. Je pensais pourtant avoir été civilisé lors de mes ablutions nocturnes, je comprends pas… J’ai envie de lui crier bien haut : tu te trompes mon gars, c’est pas moi le coupable! Mais bon, ça risque d’être difficile à prouver, vu que je suis tout seul.

J’attends le moment où ils vont venir me demander pourquoi il n’y a pas d’enveloppe avec un billet de 10$ dans la boite prévue à cet effet. Mais non, on dirait qu’ils s’en foutent, ils font leur boulot et se barrent sans s’occuper de moi.

Je remballe donc mes affaires à mon aise et démarre vers l’épicerie du village, il fait moins beau aujourd’hui, le vent d’Ouest ne souffle plus trop, mais estimons-nous heureux, il ne pleut pas, du moins pas encore… Les rayons de l’épicerie sont quasi vides, on se croirait en temps de guerre, mais je finis par trouver mon bonheur avec des barres chocolatées céréales, ça fera amplement l’affaire pour déjeuner.

Je monte en selle. Mon cul souffre atrocement, comme si j’avais été fouetté par un vieux cougar toute la nuit. Sur la numéro 1, un panneau indique Moose Jaw à 85km, je crois que l’objectif est plus que raisonnable pour aujourd’hui.

Je me mets à pédaler, d’un rythme lent, limite paresseux, le paysage est toujours aussi beau : champs, vaches, céréales à perte de vue, mais ce n’est plus aussi plat… La route pourrait pourtant contourner toutes ces collines aisément, mais non, on dirait qu’ils ont fait exprès de la faire passer par le sommet de chacune, comme si les ouvriers avaient eu besoin d’un peu de fantaisie.

Je m’octroie un premier arrêt au café de Parkbeg, tenu par une petite femme, Lita, qui ressemble à s’y méprendre à la mère d’Amandine. L’endroit, situé au bord de la grand-route, vaut le coup d’oeil : pompes à essence désaffectées, café rempli de vieilleries, et en face, une maison abandonnée sur le point de s’écrouler.

Lita et Doug, un voyageur arrêté là depuis quelques jours, ont l’air tous contents de voir quelqu’un: je lui commande un bouteille d’eau, elle prend plusieurs photos et me fait même signer le guestbook. Surprise! Deux noms me précèdent dans le grand livre, devinez… Mick et Mikk, les salauds ont un jour d’avance sur moi.

J’explique toute l’histoire à Lita et Doug, et on rigole en regardant les photos qu’elle a prises d’eux. Ma bouteille est presque vide, on discute encore un peu sur le devant. Doug me propose un tout vieux chapeau de cow-boy, très stylé mais trop petit pour ma tête, dommage car ça fait longtemps que je cherche un couvre-chef digne de mon aventure.

Le prochain arrêt est Mortlach, à mi-chemin. C’est un tout petit village touristique fort sympathique, je m’y avale un chili « kinda hungry » dans un petit restaurant propret, puis visite la librairie à la recherche d’un bon bouquin.

Il n’y a que des livres d’ésotérisme : « Les gens ne lisent plus de romans depuis longtemps! me répond le gars en souriant, ils ont envie de livres de bonheur, de joie… » Ca me saoule cette mode des bouquins de bien-être, d’ouvertures de chakras et de conversations avec Dieu, c’est juste bon pour les snobs et les déprimés… que ça déprime encore plus d’ailleurs, tellemment ça leur fait ouvrir un paquet de portes en superficie, sans pour autant en prendre aucune un peu en détail.

Non, non, pour moi, le must, c’est le roman. Parvenir, à travers une histoire quelconque (elle n’a aucune importance), à utiliser le style pour faire passer ses idées, sans même que le lecteur ne s’en aperçoive. C’est ça pour moi la littérature!

Bref,  je finis mon tour de ville par la galerie de photos de David, un pur talent, du moins dans la photo animalière. On se demande vraiment s’il utilise un télé, tellement les animaux le fixent comme s’il était à moins d’un mètre, impressionnant. C’est sa femme qui tient la galerie, et elle m’offre un portrait d’aigle chauve format carte postale (ressemblance certaine avec le Mahy). Je suis super content, c’est fou comme quand on voyage, le moindre objet placé sur le chemin prend des allures de cadeau de Noël… Le goût des choses simples, je vous dis, il y a que ça de vrai!

En attendant, portrait d’aigle chauve ou pas, il reste 40km avant d’atteindre Moose Jaw, et je les ferai d’une traite, ne m’arrêtant que pour quelques photos et pour soulager de temps en temps mon fessier de plus en plus irrité. J’ai oublié de vous dire, mais avant hier, j’ai ramassé un couvre-selle en mousse au bord de la route, et je me rends compte qu’il me fait encore plus mal que la selle elle-même. Je me demande si l’idéal ne serait pas d’avoir une selle qui change de forme, avec une moulure qui s’adapte et qui change une fois qu’on a le derrière en feu, 3-4 positions suffiraient amplement. Idée à creuser, parole de cycliste!

Le ciel se couvre, les nuages se font de plus en plus menaçants, et mon coup de pédale, lui, faiblit un peu plus à chaque kilomètre. Je passe la barre des 2000 à l’entrée de la ville. Hé, mais attendez un peu, on est le 12, non? Merde alors, ça fait pile un mois que je pédale et je m’étais rendu compte de rien : 2000 km / 30 jours => ça fait 65 de moyenne, c’est pas si mal. Et si on décompte les jours où j’ai pas roulé, on arrive presqu’à 80!

Mais bon, va falloir que j’arrête mes calculs mentaux et que je fonce vers la ville: il s’est mis à pleuvoir, des grosses gouttes, peu nombreuses encore, mais qui ne présagent vraiment rien de bon… Ce soir, je prends un motel, c’est décidé, besoin d’un lit et surtout d’un bain et de savon, beaucoup de savon.

Même sous la pluie, la ville est chouette, avec pas mal de bâtiments historiques, je resterais bien un jour ou deux si j’avais le temps et les moyens. Janet, la basine du Capone Motel me fait la chambre à 70 au lieu de 90, je trouverai rien de moins cher qu’elle me dit. Sans hésiter, je lui tends la visa, signe la paperasse, attrape mes clés et rentre le vélo dans la chambre.

A peine la porte refermée, il se met à dracher… pour de bon! Yes, je suis sain et sauf, du moins pour cette nuit. Alors, pourquoi ne pas en profiter? Ma foi, faisons nous beau et propre, et partons, carnet en poche, écumer les bouges de cette nouvelle ville sur notre route…

Gull Lake – Chaplin (155km)

155km! Oui vous avez bien lu, 1-5-5! Oui, c’est beaucoup, même beaucoup trop, mais quand le vent se met à souffler dans le bon sens au Saskatchewan, mieux vaut en profiter. Je m’attendais pas du tout à avancer autant (vous commencez à comprendre que je suis plutôt du genre escargot), mais au final, je suis vraiment content de la journée.

Elle avait super bien commencé ce matin vers 10h, avec une bonne humeur matinale, encouragée par un petit déjeuner oeufs et saucisse au Cedar Restaurant, et par un premier coup de pédale du bon pied. Le vent était fort, très fort, et il était dans mon dos. Les 60 premiers kilomètres, jusqu’à Swift Current, j’ai du les faire en 2h à peine, avec des pointes à 55 dans les descentes…

Bref, une vraie partie de plaisir, soleil en pleine face, vent dans le dos, et route assez bien dégagée pour une fois. Swift Current, c’est une belle ville, toute plate au milieu des plaines : pas une bosse, pas une seule rue en pente, et pas un seul coin d’ombre non plus. Après 1l d’eau glacée à la première pompe essence et un sandwich dans un parc, je me sens bien. Si bien, que j’hésite à m’arrêter là pour aujourd’hui : la ville est calme et sympa, et y dormir me semble être une bonne chose.

Mais il n’est que 16h, et le vent, bien que moins fort, souffle toujours. Puis, le camping renseigné par google maps n’existe pas, non, c’est un entrepôt à locomotives…

Bon, et si je roulais encore un petit peu après tout? Jusqu’à Herbert, par exemple, à une cinquantaine de kilomètres de la? C’est la ville que Mikk et Mick voulaient atteindre hier soir, si ça se trouve, un des deux s’est cassé une jambe et ils y sont encore…

J’y arrive vers 19h. Je m’affonne mon désormais traditionnel litre d’eau à la station service et me fais renseigner la météo par la jolie caissière. Il va faire beau demain, mais pour le vent, elle sait pas : ils disent rien sur le site. Elle m’indique le camping, un peu plus loin, qui est en fait la pelouse d’un motel puant. 20$ pour la nuit, je le sens pas, je vais plutôt aller voir jusqu’à Morse, 10 km plus loin.

J’y croise 2 cyclistes qui viennent de l’Est, un mec et une fille, bien cools, mais super mal équipés. La fille a l’air de crever avec cet énorme sac à dos sur les épaules et son regard fait un peu penser à celui de Sarah dans les instants difficiles de notre grand périple Let’s Ecocycle. C’est clair que je peux comprendre : Dylan et Mélanie ont du avoir une journée de merde, à pédaler contre le vent, mais ils ont quand même fait 40km, c’est pas si mal.

Morse, c’est mort et c’est naze, je continue vers Chaplin : il est 20h, le ciel est toujours bleu et le soleil bas dans mon dos. Il colorie les champs d’une manière que je n’avais encore jamais vue : des couleurs vives : rouge terre, jaune blé et blanc sel autour des lacs bleus foncés, j’adore. Le vent s’est arrêté et j’avance lentement dans ce paysage tout silencieux, avec juste un peu de musique contemplative dans les oreilles.

Quand j’arrive enfin à Chaplin, le soleil va pas tarder à se coucher. Ses derniers rayons n’éclairent plus qu’un grand lac et une usine de sel. Si ce n’était les mouettes, on se croirait presque sur la banquise. Chaplin est tout petit, 4-5 rues en terre battue, maisons en bois de style cow-boy. Je m’arrête à l’hôtel-restaurant, m’offre un burger loaded en crudités et 2 cocas glacés. Un délice, et pour pas cher en plus.

Il fait nuit, le terrain de camping municipal, un peu en dehors de la ville à côté du terrain de foot, est désert. Je m’installe calmement et y recharge gsm et portable sur une prise de courant au milieu du champ: ça a quand même du bon d’être en Amérique.

Le charme (et le calme) de l’endroit est bien vite rompu par des bagnoles de jeunes cons qui passent leur temps à faire des freins à main sur le terrain de foot, z’ont décidément rien de mieux à faire que de rouler en bagnole. Ca fout un côté un peu glauque à l’endroit, mais il en faut plus pour m’effrayer, et puis, je me dis que c’est le prix à payer pour une nuit gratos.

Allez on va essayer de dormir un peu. Demain, ce serait bien d’aller jusque Moose Jaw, et de là, je me demande si on va pas quitter la numéro 1 au profit d’une route parallèle au sud, un peu plus calme sans doute… Je me demande bien où sont Mick et Mikk…

Maple Creek – Gull Lake (85km)

Vous vous rappelez ce sms de Mikk et Mick d’hier soir? « Rendez-vous à 8h au croisement de Maple Creek, on va rouler jusque Herbert, à 180km environ, on espère vraiment te voir. » Hum, j’étais donc censé me lever à 7h, me grouiller d’empaqueter tout, prendre une douche car je pue, et les retrouver 4-5 kilomètres plus loin…

Seulement voilà, comme j’ai essayé de l’expliquer hier soir, la lune était orange, le ciel étoilé, et moi, perdu dans mes pensées, avec rien d’autre à faire que penser à ce que ma vie avait été jusque maintenant, et ce que je voulais qu’elle soit demain. J’ai toujours eu du mal avec les fins de soirées, résultat, j’ai fait durer le plaisir jusqu’à ce que les braises meurent et que les moustiques aient fini de me dévorer les jambes.

Du coup, ce matin, quand j’ai quitté le camping, il était non pas 8h, mais pas loin de midi, et les Mick’s devaient sans doute être déjà au moins 100km devant. Etrangement, je ne me suis même pas senti frustré (comme si cette soirée avait été une veille de résolutions tuées dans l’oeuf le lendemain matin), non, j’ai juste pris mon temps, et de toute façon, Mick et Mikk, aussi sympathiques qu’ils soient vont bien trop vite pour moi… Et puis, le secret du bonheur ne réside-t-il pas dans la lenteur la plupart du temps?

En parlant de bonheur, ca me ferait plaisir de manger quelque chose, j’ai rien dans le ventre, à part une canette de coca. Voilà le croisement et sa station-service, mais le restaurant est trop puant, si puant que j’oserais même pas y manger. Au lieu de ça, je m’enfile une autre bouteille de coke et une barre chocolatée, vraiment envie (besoin) de sucre ce matin.

Je roule de midi jusque 5h presque sans m’arrêter, mais aussi sans trop forcer. Total des boissons de la journée : 1,6l de coca et 1,6l d’eau, faisait vraiment soif! Mon dos est de nouveau brûlé, mais garder mon t-shirt n’était pas possible : ma propre odeur d’aisselles me dérangeait trop.

J’ai passé la journée à me parler à moi-même, à me chanter des chansons, à jouer avec ma moustache naissante qui me picote le bout de la langue et à rêvasser sur le paysage. Les premières moissons commencent à arriver, le paysage style « champs de pétrole » a fait place à de l’agriculture un peu plus traditionnelle, avec des animaux et du blé, comme chez nous, maïs en moins. J’ai pas mal repensé au voyage avec Sarah, c’était quand même génial de suivre cette moisson du sud au nord de l’Angleterre… Avec le temps, j’en garde un incroyablement bon souvenir, je me promets de finir de raconter l’histoire dès que j’aurai un peu de temps, pourquoi pas cet hiver si je reste à Québec?

Je me dis que je m’arrêterais bien à Gull Lake ce soir. Il y a un camping, de la bouffe, et la ville doit pas être trop grande, que vouloir de plus? A la station-service à l’entrée de la petite ville, je discute avec Henry et sa femme, ils rentrent à Victoria après un long voyage à moto. Il m’avoue qu’il a voyagé toute sa vie à vélo avant de passer à la moto, ses yeux brillent quand il me regarde, je sens quelque chose, j’aurais du le prendre en photo, il me manque déjà.

Gull Lake est une toute petite ville, 6 rues sur 6, quelques magasins, quelques maisons en bois au jardin bien tondu, les rues sont calmes et arborées, et le camping est bon marché: 10$ la nuit en self-registration, nickel.

Laine m’accueille direct avec une bière fraîche, lui et sa femme viennent d’Angleterre et voyagent en Amérique du Nord depuis plus d’un an avec une énorme caravane 3 chambres. Il me propose de manger les restes de leur repas, mais je refuse, je vais monter ma tente, puis aller manger un bout en ville et les laisser en famille et entre amis : ils ont déjà pas mal de monde autour de la table.

Je m’arrête au Cedar Restaurant, un endroit sans prétention, la serveuse est petite avec des gros seins, elle lave les tables à l’eau de Javel, l’odeur m’écoeure tout au long du repas, surtout que j’ai réussi à me tromper dans la carte et que j’ai commandé un burger « Roastbeef », beeerk.

Je retourne au camp, discute un peu avec Anne, la gardienne (qui me réclame les 10$ que je n’ai pas mis dans la boîte), Laine et Jerry m’offrent une dernière bière avant de me souhaiter bonne nuit et bon courage pour la suite. Je m’installe à la table de pique-nique à côté de ma tente, peinard, et passe un peu de temps à rattraper mon retard sur les derniers jours, je n’écris plus des masses ces jours-ci, mais je ne compte pas abandonner…

Medicine Hat – Maple Creek (100km)

Se lever à 7h du mat est un péché! Surtout si on est dimanche, et encore plus si on se lève pour rien : Mikk et Mick ne sont pas encore prêts, ils n’ont même pas lancé leur machine de linge.

Mais on est en vacances, pas de stress, et c’est dans la bonne humeur que je remballe ma tente, encore trempée par la rosée du matin, fixe mes sacs et tout mon brol sur le vélo, et me pose au Mc Do devant un café en les attendant : un peu de jus dans les batteries, quelques lignes de plus gribouillées dans un carnet de notes, et déjà les voilà qui arrivent.

On s’enfile un déjeuner de routiers au resto de la station-service pendant que leur séchoir tourne. Et quand je dis déjeuner de routier, le mot est juste : c’est du solide. Même en prenant le moins copieux de la carte (2 oeufs, 4 saucisses et une platée d’hashbrowns, sorte de lamelles de patates rissolées) je n’arriverai pas à tout finir. Les Mick’s se sont pris comme moi, mais avec jambon cuit et bacon en plus, et leur assiette est déjà vide, être canadien, ça veut aussi dire manger beaucoup, j’en reviens pas!

De retour au camping, ils replient leur linge, ficellent leurs sacoches et partagent le reste du tonneau de poudre à lessiver avec moi, un bon kilo, de quoi avoir des vêtements propres jusqu’à Québec au moins. Allez, une petite photo souvenir, puis on démarre hein les gars!

Je me sens bourré d’énergie par le petit déj et me risque à « donner le tempo » pendant les 10 bons premiers kilomètres. On avance bien, mais j’aurais mieux fait d’économiser mes forces plutôt que de faire le malin, car la journée va être longue et dure, très dure…

Mick et Mikk sont des sportifs, des vrais de vrai, ils volent littéralement sur le bitume, moulinant infatigablement l’un derrière l’autre en habits de coureurs cyclistes. Pas le temps de rêvasser à droite à gauche sur le paysage, de regarder ce train qui s’étire au loin dans la prairie ou cette belle colline aux formes féminines, non, pas de place pour la glande: ça avance à un rythme sur et constant! Chose agréable néanmoins, les kilomètres défilent sans que l’on s’en aperçoive, et l’objectif de la journée, qui paraissait si loin au moment du départ, se rapproche de minute en minute.

Il est presque 13h, ça fait à peine 2 heures qu’on roule et on a déjà abattu près de 60 kilomètres. Je commence à fatiguer pour de bon. Heureusement, un insigne Shell se profile à l’horizon, bonheur! Ils ont quelques centaines de mètres d’avance sur moi, j’ai lâché dans la dernière côte (pas qu’elle était spécialement dure ou longue, non, j’ai laché c’est tout, pas d’explication supplémentaire!). Je les envie les salauds, ils auront le plaisir du coca glacé dans le gosier 10 minutes avant moi…

Mais, mais, mais qu’est-ce qu’ils foutent? Ils sont fous ou quoi? Ils ne tournent pas sur le parking? C’est pas possible, ils vont s’arrêter, aucun être humain normalement constitué (comprendre par là, normalement entraîné à consommer depuis l’enfance) ne peut résister à cela, surtout par cette chaleur.

Quand j’arrive au niveau de la station essence, ils ne sont déjà plus que deux petites tâches de couleur qui filent dans le lointain. Je m’arrête, qu’ils aillent au diable avec leur satanée vitesse! Je me prends un coca, un twix et un paquet de gommes au vin, et me cache à l’ombre d’un arbre pour déguster égoïstement mon butin.

Quand je repars 20 minutes plus tard, je suis un peu triste: mes sales habitudes d’humain 1.0 m’ont fait perdre mes amis, c’était agréable un peu de compagnie pourtant. Je vais devoir continuer la route tout seul maintenant, je n’arriverai jamais à les rattraper… Hé, mais attends un peu, voilà de nouveau mes deux petites tâches de couleur, une rouge pour Mick, une bleue pour Mikk, et elles sont immobiles cette-fois ci. Aaah je comprends mieux, ils voulaient s’arrêter à la frontière du Saskatchewan pour bouffer les salopards!

On est tout contents de se revoir et on s’apprête à repartir au moment où Mick le rouge s’aperçoit qu’il a crevé un pneu. Le duo ne chipote pas en discussions,  et commence directement à s’affairer autour du vélo, de vrais artistes : l’un répare la crevaison, pendant que l’autre place une nouvelle chambre à air dans le pneu. Ils n’ont même pas besoin d’aide.

Il ne reste que 45 kilomètres jusque Maple Creek, c’est là qu’ils comptent stopper leur roues ce soir. L’objectif me convient, le rythme a un peu ralenti (la digestion sans doute) et j’en profite pour parler encore un peu avec l’un puis l’autre. Mikk le bleu a 25 ans, sort avec une fille depuis 3 ans, est banquier mais en a marre de son boulot: il se demande s’il ne va pas se diriger vers l’immobilier, ou alors faire une saison de ski en BC, ça va dépendre de sa bonne femme. Mick le rouge, lui, a 29 ans, est en ménage avec une fille dans une maison qu’il a acheté récemment, et bosse comme ingénieur dans des systèmes de vibration pour bâtiments: acoustique, résistance au tremblement de terre, etc. Ils viennent tous les deux de Toronto.

Je tiens encore un bon 25 kilomètres, prenant même de temps en temps la tête pour leur fendre un peu le vent, aidé par de la musique de circonstance, puis abandonne, alors qu’on s’apprête à traverser un chantier long d’une vingtaine de kilomètres. De toute facon, il n’y a qu’un seul camping à Maple Creek, donc qu’ils foncent et prennent l’avance qu’ils veulent, je les retrouverai tôt ou tard.

Je ralentis la cadence de moitié et prends le temps de regarder un peu à gauche à droite, tout en m’écoutant « Our weight in oil » de Matt Elliott en boucle, un pur talent, découvert hier dans le roman de Djian. Je vois pas les kilomètres défiler tellement je me régale.

Le camping arrive enfin : l’Eagles Nest, quelques kilomètres avant la ville. Mes deux amis n’y sont pas, mais je m’y arrête quand même, me rappelant qu’ils m’avaient dit devoir aller chercher de la bouffe en ville avant de monter la tente. Le terrain est immense, vallonné et ombragé à souhait, avec de larges emplacements, qui ont tous un endroit pour faire du feu et une prise de courant. Le mec a tout fait lui-même, un courageux, et artiste avec cela. Il y a même une plage de sable fin et une petite lagune pour les enfants, et là, il est en train de démarrer la phase 2 : la construction d’une série de bungalows pour faire motel en même temps.

J’installe ma tente en prenant soin de laisser de la place pour celle des deux cocos, et m’apprête à me détendre en les attendant. Mais à peine suis-je allongé sur le tapis de sol que mon gsm vibre : ils se sont arrêtés à un camping en ville et me donnent rendez-vous demain 8h au croisement pour une journée HARD. Je serai donc seul ce soir, c’est pas plus mal après tout, et puis mes voisins, avant de lever le camp, m’ont filé le reste de leur bois à brûler…

Je passe une soirée inoubliable, seul, devant le feu qui crépite: la nuit est calme, la lune s’est levée, orange et presque pleine. Je me sens bien, la tête presque vide, sentiment de repos du chasseur après une longue journée. Au loin, des hululements se font entendre, on dirait des loups…

Je me rends compte que j’ai de moins en moins envie de motels et de lits douillets, il me fallait juste un temps d’adaptation. Après tout, ces quelques années de confort ont contribué à m’endormir et m’éloigner des choses simples, ces choses qu’au fond de moi, j’apprécie depuis toujours.

J’aime vraiment bien ce coin… Je suis presque sûr qu’il fera beau demain… Il fait si calme… Je proposerais bien au patron de lui donner un coup de main aux bungalows, non? Un jour ou deux…

Medicine Hat

Pour changer un peu, ce n’est pas le chant du coq qui me réveille ce matin, mais bien l’insoutenable chaleur du soleil de midi qui frappe sur la toile de ma tente. Il est tard. Je replie tout et m’apprête à descendre visiter le centre-ville.

Il fait beau pour la première fois depuis une bonne semaine, un grand soleil. Une pancarte m’accueille joyeusement : « Medicine Hat, the sunniest place in Alberta ». La ville est calme et sympa, vieux bâtiments et beaucoup d’espaces verts aux arbres magnifiques.

Je me pose dans un parc, à la base pour 5 minutes, qui se prolongeront finalement jusqu’au soir, un bon roman entre les mains…

Aah ce Philippe Djian, il a le tour le salopard, suffit que je lise sa première page, pour ne plus pouvoir lever les yeux du bouquin avant la fin. Comment fait-il pour lentement et sans que l’on s’en aperçoive, distiller cette drogue à travers chacune de ses pages? Croyez-moi, la recette du maître est loin d’être simple, mais je compte bien investiguer encore et encore, jusqu’à comprendre.

Un couple de retraités m’accoste, d’anciens fermiers de la région, ils font un pic-nic avec deux amis dans le parc, je suis plus que le bienvenu pour un sandwich. J’y reste une bonne heure à discuter agréablement avec mes nouveaux amis, avant de les quitter pour penser à aller remonter ma tente au « gas city », le camping d’hier soir. Il est bien trop tard pour démarrer aujourd’hui, et puis, je me sens bien ici, rien ne presse après tout.

Le patron me fait une réduc pour la nuit, 10$, déjà ça de pris. Ma place d’hier soir est prise, grrr. En cherchant un emplacement pas trop loin d’une prise de courant, je tombe nez à nez avec deux cyclotouristes qui finissent leur repas. Mick et Mikk habitent Toronto, ils sont partis de Vancouver il y a 2 semaines et roulent vers l’Est, un peu le même voyage que moi, excepté qu’ils sont un peu plus courageux : ils vont jusque St-John, la pointe Est du Canada.

On s’entend tout de suite bien, et on se propose mutuellement de faire un bout de chemin ensemble demain. Mais bon, c’est des sportifs, eux, pas des glandeurs, et ils partent d’habitude vers 5h du matin. Cependant, j’ai du bol, car le rendez-vous de demain n’est fixé qu’à 7h devant leur tente : ils doivent faire du linge dans la matinée (moi, j’appelle ça la nuit). Ca me convient, ce sera sympa d’avoir des compagnons de route pour une fois, et puis, on aura tout le temps de discuter sur le chemin.

Brooks – Medicine Hat (100km)

Réveil matinal dans le camping, j’ai super bien dormi, le ciel est gris, mais il ne pleut pas, et il n’y a pas de vent. Je remballe en vitesse et démarre, sans avoir rien avalé.

La journée se passe sans trop d’histoires, j’arrive à Medicine Hat vers 16h, après 100km dans les mollets et un petit arrêt pizza à Suffield, un bled paumé au milieu de nul part.

Que dis-je, pas d’histoires? J’avais presque oublié : j’ai failli me faire scalper par un aigle. Il tournait dans le ciel autour de moi, la sale bête. Je me suis arrêté pour le prendre en photo, et 30 secondes plus tard, il piquait droit sur moi en poussant son cri d’attaque. Juste eu le temps de faire un grand geste de la main pour l’effrayer et le faire changer sa trajectoire, j’en menais pas large, savais pas que ça pouvait attaquer les hommes ces oiseaux là.

A l’entrée de Medicine Hat, je me fais dépasser par des motards, une bonne vingtaine… Sur leur veste de cuir, dans le dos, on peut lire « Hell’s Angels, Alberta ». Héhé, ça sent le règlement de comptes dans le coin, on dirait…

Je m’arrête au campground de la ville, le « gas city », super nom pour un camping, pas vrai? Je me bourre le ventre au Mc Do, prends une bonne douche, et me passe une bonne soirée peinard dans la tente, à écouter de la poésie en audiobook sur le net, avant de m’endormir paisiblement. Je commence à réapprécier tout doucement le fait de dormir en tente…

Bassano – Brooks (65km)

Débroussailleuse à 6h, camion de pompiers à 7, sifflet de train à 8, aucun, je dis bien aucun, n’arrivera à avoir raison de mon sommeil. Non, je n’émergerai que bien tard, vers 11h. Dehors, il pleut toujours, je me sens complètement naze et remballe mes affaires en soupirant, rien qu’à penser à l’idée de devoir remonter en selle.

Point positif quand même, le gardien du camping n’est pas passé hier soir, j’ai donc économisé 15$ . Il y a des jours comme ça, où il faut pas chercher plus loin, et se contenter de transformer la première connerie qui nous tombe sur la main en bonne nouvelle.

Faut vraiment que je me bouffe quelque chose, me sens faible. Ah oui, et que j’achète du dentifrice aussi, ça fait quand même 2 jours que je me suis plus brossé les dents, ça commence à faire long. Je pose mon vélo devant chez Harry’s, le seul resto de la petite ville et m’avale un burger frites avant de prendre la route.

Medicine Hat est à 160km, l’idée d’y arriver aujourd’hui est plutôt tentante, mais je crois qu’il va falloir revoir mes ambitions à la baisse : il est déjà plus de midi et je ne sais toujours pas dans quel sens le vent souffle, tout va dépendre de lui…

J’engage le vélo sur la grand-route, je l’ai de côté, c’est déjà mieux qu’hier. Le paysage, lui, par contre, n’a pas beaucoup changé, toujours aussi plat, morne et infini.

Il faut quand même avoir un sacré moral pour parvenir à se réveiller tous les matins devant le même champ immuable et garder le sourire. Si au moins une colline venait troubler la normalité et amener une touche un peu poétique à l’ensemble, mais non!

Je roule jusqu’à Brooks et m’arrête à bout de forces dans un Wendy’s  (en hommage à la jolie Tanja). J’y reste une bonne heure, à caler sur mon plateau vide pendant que mon téléphone recharge.

Je me sens un peu seul. Moi qui me plaignais presque de rencontrer trop de monde en British Columbia, voilà qu’ici, c’est tout l’inverse, je me retrouve face à moi-même, tantôt seul au milieu des champs, tantôt seul dans un fastfood de banlieue. Ma mère, ma famille, mes amis me manquent pour la toute première fois, et c’est bêtement que je souris en repensant au passé, tout impuissant que je me sens devant le présent en ce jour.

Medicine Hat, est encore à 100km au moins. J’ai pas envie de reprendre la route, je ne pense qu’à une chose, aller dormir et attendre que cette journée finisse… Je tente 2-3 réceptions de motels, tout est trop cher, rien en dessous de 100$, je peux pas me le permettre. Je me résigne donc à continuer, il est déjà 17h, et il fera sans doute noir avant que j’arrive à Medicine Hat, mais au moins je mettrai encore un peu plus de distance entre cette côte ouest et mon vélo.

10km plus loin à peine, coup de chance, un camping provincial, non signalé sur ma carte, m’invite à prendre la première à droite. La fille à la réception s’appelle Kim, elle a tout juste 20 ans et les yeux luisants de candeur. Je paie mon dû, puis installe ma tente dans un coin reculé du camping. Il fait calme, et je m’endors vite, sans même penser à me déshabiller.

Strathmore – Bassano (100km)

Je quitte le motel vers 11h, la panse et les sacoches bien remplies au buffet du petit déjeuner. Je monte sur la grand-route et démarre direct, sans même passer par le centre-ville.

Il pleuvine toujours, mais ça va mieux qu’hier… Non, le problème du jour, ça va être ce vent de face, ce sale vent constant qui, s’il n’est pas assez fort pour faire plier les arbres qui bordent la grand-route, suffit amplement à me ralentir un maximum. La journée va être longue…

Quatre heures plus tard, j’arrive à l’entrée de la première « ville », Gleichen. Le compteur indique 40km, un petit 10 à l’heure de moyenne, le tout sur du plat! Ridicule, j’allais encore plus vite en grimpant le Roger’s Pass! Je me sens crevé, découragé, avec l’impression d’avoir déjà utilisé toutes mes forces, aussi bien physiques que mentales, de la journée. J »hésite un instant à tout laisser tomber et prendre un Greyhound jusqu’au Québec, sans rire.

Les prairies par ce temps sont une horreur! Non seulement, il faut forcer pour pouvoir avancer au pas, mais le pire, c’est qu’il est impossible d’avoir une notion de distance. Rien n’est là pour montrer qu’on avance, aucun repère. A part un arbre, une plaque routière, ou une ferme tous les 5km, il n’y a rien, rien que des champs et des champs aussi loin que le regard puisse porter. Et dire qu’il y a 2000km comme ça avant d’arriver en Ontario, snif…

J’entre dans Gleichen, j’ai qu’une envie : me poser! Camping, motel, ou hôtel, peu importe, il faut que je m’arrête! Je suis prêt à payer le prix plein s’il le faut, je veux descendre de cette foutue selle! Mais la ville comme ils disent, c’est un hameau de trois rues sur deux, avec une station-service des années 30, et un magasin où les Twix sont périmés depuis 2007 (mais ils sont en promo, c’est déjà ça!).

Il n’y a aucun blanc dans les rues, que des indiens… C’est con à dire, mais ça fout un sale climat, ils sont tous là, à trainer, à boire des bières et fumer des clopes, l’endroit ressemble un peu aux pires rues de Yellowknife. Cerise sur le gâteau, un chien sauvage me court derrière les roues en aboyant agressivement, dieu que je déteste ces clébards! Pourquoi le monde n’est-il pas peuplé que de chats qui ronronnent?

Vous l’aurez compris, je me sens tout sauf à l’aise… et ces pseudo-mésaventures suffisent à elles seules à me redonner le courage (ou la frousse) suffisant pour déguerpir de Gleichen, et reprendre la route numéro 1 vers Bassano, à 50km de là. Le vent s’est calmé, la pluie s’est arrêtée. J’avance pas beaucoup plus vite, mais au moins, avec de la musique dans les oreilles, je vois pas le temps passer.

Après 5 albums entiers, j’arrive enfin près de Bassano. Il est 7h du soir, j’ai fait 100km, je suis sur les genoux. Je m’achète un pain, du fromage et un concombre au magasin du coin, et monte ma tente au camping municipal. Je m’endors presque de suite en me disant que j’ai eu le temps de penser à rien aujourd’hui, à part à pédaler…

La vertu méditative que j’espérais des prairies n’est pas au rendez-vous, du moins, pas par ce temps. Alors, à défaut de réflexion et de philosophie, je crois plutôt qu’on va se la jouer hard, à la spartiate, et sortir le vélo de ces foutus champs au plus tôt! Demain, l’objectif sera Medicine Hat, à 160km d’ici… Si j’ai le vent dans le dos, c’est easy game, sinon…

Calgary – Strathmore (65km)

6h, j’entends Laura qui descend les escaliers, il faut se lever. Elle ne travaille qu’à 8h, mais elle aime bien prendre son temps le matin. Je range le futon et prépare mes sacs pendant qu’elle prend sa douche, puis, elle nous fait du café et une énorme omelette végétarienne, le genre de petit déj qu’on aurait envie de manger tous les jours.

Dehors, ce n’est pas une surprise, il pleut à seaux. Il va pourtant falloir que je démarre, ça risque d’être comme ça pendant toute la semaine… Je remercie Laura, on se souhaite bonne chance pour la suite, et déjà, elle disparaît au coin de la rue sur son petit vélo.

Cette fille a vraiment été géniale avec moi. J’e monte en selle, et roule vers le centre-ville: faut que je me trouve un pantalon imperméable, sinon je serai malade dans l’heure.

Les magasins n’ouvrent qu’à 10h, je m’abrite comme je peux dans le centre en m’attendant, tantôt parlant avec une cycliste à la rue sous un porche, tantôt me séchant les cheveux dans les toilettes d’un café.

A l’ouverture, j’entre dans une boutique Patagonia, et m’offre le pantalon anti-pluie le moins cher, avant de démarrer. Il drache toujours autant, mais, au moins, mes jambes sont au sec, il n’y a plus que les pieds qui ramassent, faut dire que je roule en tongs vu que mes shoes sont trempées jusqu’à la semelle. Imaginez le tableau : tongs, pantalon noir en plastique, veste kaki qui ne waterproof plus beaucoup, affaires empaquetées dans des sacs poubelles sur le porte-bagages, barbe de 20 jours, … En gros, je ressemble de moins en moins à un voyageur, et de plus en plus à un clodo!

La ville est immense, presque 20km de large, il me faut plusieurs heures pour en sortir, et découvrir enfin ces fameuses prairies du centre du Canada, dont on me parle depuis plusieurs semaines. C’est vrai que c’est impressionnant! Des vallées encaissées aux mille forêts et rivières, on est passé, en quelques dizaines de kilomètres à peine, à des plaines à perte de vue. Car pour être plat, c’est plat! Et quand de temps en temps, je dois grimpe une minuscule-colline, j’ai à chaque fois l’impression qu’une fois au sommet, je vais apercevoir la mer.

Je fais un premier arrêt à Chestermere, petite ville calme au bord d’un grand lac. Je m’y réchauffe les pieds devant quelques tasses de café, et fait causette avec Wayne, la cinquantaine, qui compte bientôt partir à vélo avec sa femme lui aussi. Il m’hébergerait bien ce soir, mais il habite plus au Sud, ce serait un trop gros détour… Il essaye de m’aider quand même, et passe quelques coups de fil pour tenter de me trouver un lit à Strathmore, la prochaine ville, mais sans résultat.

Je me bouffe un sandwich au Tim Hortons et redémarre tant bien que mal. J’ai pas envie du tout, mais faut que j’avance, au moins un tout petit peu… Je roule jusque 18h, sans penser à rien, à part à mes pieds trempés, à un bain, et à une bonne nuit de repos au chaud.  Je m’arrête à l’entrée de Strathmore, dans cet espèce de no-man’s land qui précède chaque ville et dans lequel aiment à s’aligner par dizaines pompes à essences, fast-foods et motels. L’employée du Super 8 me fait la nuit à 65 au lieu de 90, un beau cadeau qui ne se refuse pas, surtout par ce temps.

Je monte mes sacs en chambre, enferme mon vélo dans la laundry et exauce mes petits caprices de la journée : un bain chaud, un changement de vêtements et une petite sieste. Puis, une fois reposé, je sors m’acheter quelques crasses à la station service que je grignote devant l’ordi, sur la petite table de la chambre, tout en postant quelques news et discutant avec les quelques lève-tôts du plat pays qui est le nôtre. Dehors, la pluie s’est arrêtée, le vent s’est calmé, et seul le bruit des poids lourds nocturnes vient de temps en temps troubler le silence de la plaine.

Calgary

Je quitte le Ramada en dernière minute, vers 11h. Le ciel est gris, il pleuvine, affreux! Vraiment aucune envie de démarrer vers l’est, je resterais bien un jour de plus, mais où dormir? L’hôtel est trop cher, il n’y a pas de camping, et j’ai eu beau contacter tous mes amis à Calgary, Katie au string rouge, Andrew et Jess de Peachland, etc, je n’ai eu aucune réponse. Il y a Tanja bien sûr, mais bon, de un elle bosse, et de deux, elle ne m’a pas proposé de m’héberger hier soir, à vrai dire, on n’a même pas abordé le sujet.

Je décide de prendre mon mal en patience, et de me concentrer sur quelques courses de première nécessité : un cable usb et de nouveaux écouteurs. Il y a un Applestore dans un grand shopping center, au nord de la ville. J’y perds pas mal de temps, rentrant et sortant du magasin à 2 reprises: le mec m’avait vendu des écouteurs non compatibles, grrr!

Je sais pas trop quoi faire, je me sens perdu… Je m’offre un café au Starbucks, histoire de réfléchir, mais rien ne vient. Heureusement, l’iphone vibre pour m’annoncer une bonne nouvelle, presqu’un coup de la providence. C’est Laura, la métalleuse de Canmore, elle est rentrée à Calgary, et me propose qu’on se voie ce soir. Génial ça, on s’entendait bien à la soirée métal, on avait plutôt bien rigolé ensemble, et puis… ce sera bientôt une cycliste elle aussi! Après 2-3 sms échangés, je me risque à lui poser LA question fatidique : pourrais-tu m’héberger ce soir? Bon, que ce soit bien clair, je m’appelle pas Antoine, et je déteste demander ce genre de choses, je le fais jamais, mais là, j’ai pas le choix….

La réponse tombe quelques minutes plus tard : apparemment, ça la dérange pas du tout, elle comprend que je suis un peu dans la merde, et ajoute que ce sera un plaisir que de passer la soirée ensemble! Waouw, le moral remonte en flèche!

On se donne rendez-vous sur la 17e avenue, il pleut toujours. Laura m’y attend sur son petit vélo et m’emmène direct chez elle, dans son grand duplex au premier étage d’une maison de bois. L’endroit est super agréable, et on y reste toute l’aprem à discuter devant des bières, puis elle nous cuisine un super repas végétarien accompagné d’une énorme salade. Elle est australienne, et s’est installée ici il y a quelques années pour sa carrière, elle bosse dans l’intérim, recrutement IT et adore cuisiner.

Les heures passent, dehors, la pluie n’a pas cessé. Mes chaussures, que j’avais laissées sur la terrasse pour éviter de contaminer l’appartement sont trempées. On s’installe devant la télé, à regarder quelques épisodes de Futurama, avant de se dire bonne nuit. Ce soir, je dors sur un énorme futon dans le salon, je sens que la nuit va être excellente, même si demain matin, c’est réveil à 6h.

Canmore – Calgary (115km)

7h, une voix douce me sort de mon sommeil, c’est Caroline, il faut que je me prépare, car elle commence à travailler au CommuniTea dans une heure. Elle lit quelques pages d’un roman sur la terrasse, pendant que je remballe mes affaires, puis, on se dirige ensemble vers le café.

Angela et Patricia sont déjà là, avec la banane, comme à leur habitude. Ces filles ont l’air tout simplement géniales.

Angela me prépare un déjeuner de malade, un énorme panini jambon fromage et crudités, de quoi faire au moins 200km sans faiblir, et offert par la maison en plus. Encore merci les filles, vraiment!

Je démarre vers 10h, Calgary est à plus de 110km, mais les conditions sont bonnes : le ciel est dégagé, le vent s’est calmé, et la route n’est pas trop trop dure. Je me console comme je peux en grimpant les quelques montées plus hard, en me disant que ce sont probablement les dernières avant de traverser les plaines sur 2000km.

Mon gsm vibre, un message de Tania : elle s’excuse de pas avoir répondu hier, elle était à un mariage et blabla. On décide de se voir ce soir à Calgary.

J’accélère la cadence, encouragé par cette bonne nouvelle. Le paysage se transforme de petites montagnes en prairies de moins en moins vallonnées, style pays de Herve.

Pas beaucoup d’arrêts entre les deux villes, si ce n’est dans une station service, où un touriste arrêté me tend une bière bien fraîche qu’évidemment, mourant de soif, j’affonne dans la seconde. Mauvaise idée, l’alcool me scie les jambes. Il me faudra deux heures à comater dans l’herbe pour m’en remettre.

Après 115km, mon record de distance, je finis par arriver à Calgary, bien crevé. Je roule direct dans le coin du motel village près de l’université, et m’arrête là où la chambre est la moins chère. Un bain et un brossage de dents et déjà, je rejoins la jolie Tania pour un verre ou deux sur la 17e Avenue, la Red Mile comme ils disent, là où tous les cafés sont regroupés.

Elle veut me montrer un peu la ville, mais ce qu’elle ne sait pas encore, c’est que je la connais déjà la ville, et que c’est elle que je suis venu voir, pas les monuments historiques. On entre dans le Rose & Crown (apparemment c’est une chaîne de bars ce Rose & Crown), soirée karaoké ce soir, Tanja refuse de chanter, mais boire, ça, elle est d’accord. En bonne allemande, elle a déjà enchaîné trois rhum-coca avant que j’aie pu finir ma première bière. Elle vient de Cologne, pas loin de chez nous, et a bougé ici il y a 2 ans déjà pour bosser dans l’interim comme recruteuse. On parle pas mal du Canada, de nos vies respectives, et d’une foule de petites choses, il n’y a rien à faire, on se comprend quand même mieux entre européens!  Le courant passe nickel, mais je ne vois aucune flamme au fond de ses yeux, je crois que notre rencontre est vouée à rester amicale…

Elle décide de m’emmener au Man’s Ranch, le nom de la boite fait un peu peur, mais apparemment, c’est juste un truc bien typique de fermiers du coin, faut pas oublier que CowTown est le surnom de la ville… (Mal)heureusement, le ranch est fermé le dimanche! On se boit donc un dernier en face, puis un autre dernier, avant de passer au drive-in (le terme exact est Drive-Thru) chez Wendy’s pour un orgasme gastronomique de consolation, et qu’elle me retape enfin à l’hôtel. Vraiment une toute bonne soirée en toute bonne compagnie, j’espère qu’on se recroisera somewhere soon.

Canmore

Sifflet strident d’un train qui passe, Rob et moi, on sort de notre coma en même temps. Le dortoir est toujours désert, on a un peu la tête dans le cul, mais on va gérer… Rob propose d’emblée qu’on passe au magasin et qu’on se fasse pêter les oeufs et le lard dans la cuisine de l’auberge, histoire de démarrer du bon pied. Plutôt une toute bonne idée!

Après, il sera temps de dégager de l’auberge, il est déjà 12h! Ce soir, Rob dort chez son pote qui joue du métal, et moi, j’ai normalement le plan Emily… Je vais lui sonner tiens… Merde, je la réveille! Mauvaise humeur matinale ou pas, elle est beaucoup moins chaude qu’hier soir… Elle me fait comprendre qu’il faut d’abord qu’elle ait l’autorisation de ses colocs avant de me donner le feu vert pour dormir chez elle. Elle me rappellera dans moins d’une heure. Hum!

Vous l’aurez deviné, en honnête citoyenne canadienne qu’elle est, Emily ne me rappellera JA-MAIS! Mais bon, c’est pas grave, je commence à m’habituer aux moeurs du pays, et puis, il n’est que midi et j’ai encore plein de temps pour trouver une solution… Le festival ne débute qu’en fin d’aprem. En attendant, Rob et moi, on va se poser dans un parc, on y reste plusieurs heures, à l’ombre, lui à lire un bouquin, et moi à avancer sur mes news, le tout dans un silence religieux.

Le moment est super agréable. Laura, la métalleuse d’hier soir m’envoie un message, elle va nous rejoindre au parc avec des amies. On l’attend, en finissant le reste du lard et des oeufs de ce matin, et en jouant de la guitare. J’en profite pour contacter Tania, l’allemande, histoire de savoir si elle est toujours dans le coin. Pas de réponse non plus…

A 15h, Laura n’est toujours pas là et le festival va commencer. Rob a déjà sa prévente, mais pour moi, l’entrée du jour sera quand même à 25$, et, de toute façon, les gardes de sécurité refusent de garder mon vélo sous leur responsabilité. Va falloir laisser tomber l’idée du festival, dommage…

Je pars me promener en ville et m’arrête devant un café sympa, à l’enseigne bio, le CommuniTea Cafe. Ce qui est encore plus sympa, c’est que Patricia, la fille qui se baladait saoule dans les rues avec son casque d’alpinisme y travaille!  J’y passe une heure ou deux, à recharger mes batteries, écrire quelques lignes, discuter avec Patricia, ainsi qu’Angela, la cuisinière, qui m’a reconnu aussi, non pas de mes déboires alcooliques de la veille, mais parce qu’elle faisait du vélo près du lac Two Jack hier soir. J’adore les petites villes.

Il est pas loin de 18h, je me décide à retourner au parc, et à y attendre la tombée de la nuit pour y planter la tente. Plus facile à dire qu’à faire, le décor a changé : le parc est maintenant envahi par un troupeau d’une trentaine de cerfs, et le mâle dominant n’a pas vraiment l’air ravi de voir un concurrent dans le coin… Impossible de camper dans ces conditions. Je tente de sonner à Shawn, mon pote de la veille, qui m’avait invité à un barbec et à dormir chez lui ce soir, mais il répond pas. Bon, je crois qu’il va falloir se résigner mon vieux, et aller voir du côté du camping…

Sur le chemin, je recroise Patricia et Angela, qui ont fini leur service. Elles me proposent un petit verre en terrasse au Rose & Crown, un pub sympa du coin. Une fille les rejoint, Caroline, plus réservée que mes 2 amies, mais tout aussi sympa. Le courant passe vraiment bien et Patricia et moi on rigole pas mal quand on s’aperçoit qu’on est tous les deux francophones! C’est que depuis le début, on se parlait en anglais… Je me sens vraiment à l’aise avec mes trois nouvelles amies, et c’est vraiment un très bon moment que je passe avec elles, à discuter de tout et de rien, tout en mordant dans un burger maison.

Dehors par contre, l’ambiance est bien moins gaie : le vent s’est levé et il va pas tarder à dracher. Angela et Patricia cia me proposent de passer demain matin au CommuniTea pour un petit déjeuner gratuit spécial cycliste. Waouw! Et Caroline, elle, qui a pas mal voyagé de par le monde et qui semble connaître la situation dans laquelle je me trouve ce soir, m’offre son canapé pour la nuit!

Le seul problème qu’elle me dit, c’est qu’elle dort chez des amis, et qu’ils font un grand souper d’amis ce soir, une quinzaine de personnes. L’appart est immense, et l’ambiance très sympa, ça boit pas mal, et ça se relaie derrière les guitares, avec Wes, un pur talent, en chef d’orchestre. Moi, par contre, je commence à être claqué, j’ai parlé anglais toute la journée, presque sans arrêt, et gérer une conversation au milieu d’un groupe de 15 personnes est vraiment au-dessus de mes forces. Je parle peu, me contentant de profiter de la soirée en spectateur, sans me prendre la tête, et en me disant tout bas que j’ai quand même du bol d’avoir été accueilli comme ça à l’improviste.

Vers minuit, après quelques derniers afonds, le groupe quitte l’appart pour passer la fin de soirée au Canmore Hotel. Je reste avec Caroline, Sonia et Ryan, les locataires de l’appart. Ils bossent demain, sont fatigués, et surtout ont pas mal de rangement à faire après la soirée. Mais ça attendra demain, en attendant, chacun dans sa chambre, et moi, seul et heureux, sur le grand canapé du salon.

Banff- Canmore (35km)

11h, il est grand temps de quitter le b&b et de reprendre la route. Brenda, elle, est déjà partie tôt ce matin. Je profite une dernière fois du super petit déjeuner en compagnie de deux touristes hollandais, puis passe serrer la main de Scott, qui est de mauvais poil comme à son habitude, avant de décoller.

J’ai aucune envie de rouler, mes jambes sont nazes, je me sens plus vidé qu’autre chose par cette journée de pseudo-repos. Et si je passais voir le lac Two Jack avant de continuer vers l’Est? C’était quand même un de nos favoris à mon père et moi, puis c’est pas très loin, et, si j’ai vraiment pas envie de rouler, il reste toujours le camping du bord du lac.

Je parcours les quelques kilomètres qui m’en séparent. Evidemment, c’est en côte, une toute belle côte style Lac Louise, qui d’ailleurs, fait la joie des cyclistes de la région, à croire qu’ils se donnent tous rendez-vous là bas. Je m’installe au bord du lac, il n’a pas changé, il y a juste un peu (beaucoup) plus de monde que la dernière fois. Le niveau de l’eau a monté aussi, et la petite île est maintenant inaccessible à pied.

Je m’offre un petit plongeon et sors mon ordi pour écrire quelques news en retard. Un groupe d’asiatiques débarque, suivi d’un mec en costume blanc avec un pitbull et une belle asian en robe blanche. Ils viennent se marier devant le lac, si c’est pas romantique tout ça! Je regarde le pasteur faire son office, sous au moins un millier de déclenchements de flashes. C’est eux qui les fabriquent ces appareils photo, non? Ils devraient quand même savoir qu’un flash ça sert à rien face au soleil?

La cérémonie est terminée, le pitbull et ses amis sont partis, et c’est maintenant Don et sa « ravissante » (elle est dégueu, mais je commence à être en manque) fille Nicole qui s’approchent de moi pour faire causette. Ils sont au camping du Two Jack, mais, pas de chance pour moi, ils ont eu la dernière place, et il est maintenant complet. Je parle encore avec quelques passants, dont Renée, une américaine qui a pitié de moi et m’offre la fin de sa salade grecque, genre « de toute façon, on va la jeter… », avant de me décider à démarrer.

Il est 18h, le camping de délestage, un peu en retrait par rapport au lac, est à 10$ la nuit, et commence déjà à bien se remplir… Que faire? Reprendre la route ou rester ici? Le dilemme est de taille, l’endroit est magnifique et vaut la peine qu’on y passe la nuit c’est sûr, mais d’un autre côté, je n’ai rien à manger dans les sacoches et je commence à plutôt avoir les crocs.

Je décide de le tenter jusque Canmore. Scott m’avait prévenu que la route était montagneuse, mais à mon avis, il devait encore être bien bourré la dernière fois qu’il l’a faite, car j’ai jamais vu plus plat… Vent dans le dos aidant, les kilomètres décomptent rapidement, et, sur le coup de 20h, j’arrive à l’entrée de la ville. Le camping est complet aussi, et le prix des hôtels démarre à 120$, trop cher pour ma bourse. Après avoir tourné un peu, on me renseigne le Bear Hostel, une auberge de jeunesse à 35$ la nuit.

Coup de bol, les dortoirs homme sont tous pleins, et le mec m’ouvre une chambre de six, juste pour moi. L’hostel est nickel, la chambre spacieuse et les lits bien espacés, mais de toute façon, je m’en fous, car personne ne ronflera à côté de moi ce soir. Je range mes affaires en sifflotant, me détends dans un bon bain moussant, puis m’installe sur la petite table, armé de mon portable, pour finir ce que j’ai commencé avant d’aller sagement dormir.

C’est ce moment précis que Rob choisit pour faire son entrée dans le dortoir. Il me salue, souffle un coup, et jette son sac à dos au pied d’un lit. Il a 28 ans et est venu en stop d’Edmonton pour assister au festival folk de Canmore qui démarre demain. Il m’avoue d’emblée qu’il se sent bien désolé de venir troubler ma solitude et qu’il sait ô combien il est précieux et rare de tomber seul dans un dortoir de six. Mais que je m’inquiète pas, il se fera tout petit, et de toute façon, il ne ronflera pas. Le courant passe tout de suite bien, et on discute une bonne heure tout en vidant chacun une des plates de vodka qu’il cachait au fond de son sac, avant de se décider à bouger : des amis à lui jouent du métal dans un bar de la ville ce soir, il faut pas manquer ça!

Le bar en question, c’est le Canmore Hotel, il est blindé de monde (et de jolies filles). Une bonne chose pour Rob et moi, c’est qu’on est un peu tous les deux dans le même esprit « parler aux inconnus », si bien qu’on fait nos petits tours, tantôt du côté des tables de billards, tantôt du côté de la scène et qu’en une heure à peine, on connaît déjà la moitié du café… Il y a Emily, une petite blonde qui m’a hameçonné à peine entré et me suit comme un petit toutou, puis il y a Laura et Carrie, deux filles bien métal qui projettent de partir à vélo en Amérique du Sud avec Pascal, et bien d’autres, dont j’avoue que le nom m’est déjà sorti de la tête.

Après quelques verres, Rob commence à fatiguer, faut dire qu’il s’est enfilé une 2e plate de vodka sur le chemin. Il refuse poliment la bière que je lui propose et commande un dernier verre d’eau à sa serveuse préférée, une grande blonde bien sauvage à piercings, avant de se décider à rentrer dormir. Je l’accompagne, prêt à faire de même…

Sur le chemin, un autre bar, l’ambiance semble y être à son comble. Je suis chaud pour un dernier, mais pas Rob. Il me dit d’y aller, qu’on se verra demain matin, et continue seul vers l’auberge qui n’est plus très loin, juste de l’autre côté de la voie ferrée. Sur le devant, je fais la connaissance de Shawn, un grand indien bâti comme une armoire à glace à qui je demande une clope. En réponse, il exige direct mon passeport sur un ton limite agressif! Il me fout un peu les boules le salaud, surtout du haut de ses 2 mètres 10, mais je lui file quand même, prêt à lui arracher des mains et à courir à m’exploser le coeur s’il venait à déconner… Mais non, il voulait juste s’assurer que j’avais bien l’âge légal pour boire, et, une fois les vérifications terminées, il m’embarque avec lui jusqu’au Canmore pour le « Last Call », la dernière tournée avant la fermeture.

Il a envie de se déchirer le Shawn, et il nous commande 3 bières et un rhum coca chacun. Je lui dis que c’est trop, que ça me gène, etc, il s’en fout. « Tu es belge? », qu’il me dit,  « Hé bien, c’est le moment de le prouver. » Roooh, on affonne nos bières et notre rhum coca en 10 minutes chrono, ça commence à devenir dur. Je recroise Emily qui me parle en me tripotant les mains, elle aimerait bien qu’on se revoie demain, après son boulot, qu’on passe la soirée ensemble et blabla.

Elle est chaude, la petite. Bien sur, ça me tente… Mais bon, j’ai pas trop envie de payer une autre nuit à l’hostel.  Je lui demande si je pourrai dormir chez elle?! « Ooh, bien sûr, pas de souci! Voilà mon numéro, sonne moi demain matin avant mon boulot, et on s’arrangera pour se retrouver… »

Il est 2h du mat, les sorteurs commencent à gueuler pour que tout le monde foute le camp. Merde alors, Shawn et moi on est toujours en mode festif! On part se balader dans les rues à la recherche d’une after dans un appart, c’est pas gagné. Pourtant, Shawn accoste tout le monde, mais il est lourd, car bien trop saoul, et, avec sa carrure de bûcheron, il fait peur aux filles, et même aux hommes…

Il y en a une seule que Shawn n’effraie pas, Patricia. Elle est bien saoule aussi, et se balade avec un casque d’escalade accroché dans le dos, comme si elle revenait de la montagne. Elle est marrante et surtout très sympa, on parle un peu, je ne saurais plus dire de quoi, avant que je ne me décide à rentrer et laisser Shawn continuer sa mascarade inutile, c’est qu’il devient chiant à force.

Après avoir cherché une bonne heure le passage permettant de traverser la voie ferrée, me voilà devant l’hostel. J’ai les crocs, j’ai toujours pas mangé. Heureusement, il y a une pizzeria encore ouverte juste à côté. J’y retrouve Laura, Carrie et Pascal qui ont eu la même idée, ainsi qu’une jolie allemande, Tanja, qui me tape dans l’oeil à la première seconde. Elle a eu le même problème avec la voie ferrée, sauf qu’elle a pas perdu de temps à chercher le passage. Du coup, elle a déchiré son pantalon sur la cloture.

On bouffe nos pizzas en discutant un peu, je prends les numéros (des filles uniquement), et chacun s’en retourne sagement vers ses pénates. Waouw, quelle soirée de fou, cette ville de Canmore m’a vraiment fait bonne impression, aussi bien au niveau ambiance que taille de population. Une chose est sûre, je reste un jour de plus, et je vais voir à quoi ressemble ce fameux festival.

Banff

Journée de repos chez Scott, pas fait grand chose à part dormir et poster les news en retard. Ah si, j’ai fait la connaissance de Brenda, une infirmière en vacances, qui descend toujours chez Scott quand elle vient en vacances à Banff, et j’ai aussi revu Tania, une serveuse du pub anglais que j’avais rencontré lors de notre passage avec mon père il y a un mois, on a bu un verre ensemble après son service.

A part ça, rien à signaler, il fait beau, le moral va bien, j’ai juste pas trop envie de reprendre la route. Je crois que je resterais bien un jour de plus…

Field – Banff (90km)

C’est Brady et Isabelle qui s’éveillent les premiers vers 7h, ils doivent partir travailler! On déjeune ensemble de tartines de beurre de cacahuètes. Le canapé était agréable, mais j’ai pas super bien dormi: un chat qui miaulait sans arrêt à l’extérieur, à qui j’ai fini par aller ouvrir la porte, et qui, deux minutes plus tard, miaulait de nouveau pour ressortir. Il a continué son petit jeu toute la nuit, la sale bête!

Bref, Isabelle me lance un afond jus de fruit pour commencer la journée, juste histoire de me prouver qu’elle aime bien la Belgique! Je recharge ma batterie externe d’iPhone (cette phrase a son importance), lis mes mails et prépare mes affaires en attendant que Jess et Emilie s’éveillent. Je les regarde déjeuner de bagels chargé d’oeufs et de fromage, puis elles partent travailler et je démarre, après un dernier petit tour au café pour remercier Brady et Isa. Vraiment passé un bon moment avec tous et toutes, j’espère avoir l’occasion d’en recroiser certaines on my way to east coast.

Je prends la route qui longe la vallée avant d’attaquer les montagnes et regarde, non sans regrets, le petit village de Field s’effacer petit à petit derrière moi. J’aurais voulu rester plus longtemps je crois…  Soit, pas le temps de rêvasser, Il est tôt, maiis la route va être longue aujourd’hui: 30km de montée ininterrompue jusqu’au Lac Louise, puis soixante plus raisonnables jusque Banff.

Dans l’immédiat, il est temps de se lancer à l’attaque de la Kicking Horse pass, la vraie cette fois-ci! Je repasse devant le point de vue des tunnels en spirale, petit moment de nostalgie en repensant au beau voyage avec pépé, puis, grimpe le tout d’une traite jusqu’à un Lodge près d’un lac, où je fais une pause devant un café offert par le serveur du resto, un jeune australien venu bosser ici pour l’été.

Un peu plus loin, dans le parc Yoho, je passe la frontière de l’Alberta, et en même temps la barre des 1000km parcourus. Bye bye B-C, alias the best place on earth… Un cinquième du voyage est déjà loin derrière. A y repenser, ça a été vite quand même, non?

Lake Louise se rapproche, je me souviens de la route… Voilà le lake louise village, je le traverse sans m’arrêter, c’est juste un repaire de magasins bidons pour touristes! Aller jusqu’au lac Louise, ça veut dire faire un détour de 4km par une route de montagne en lacets, mais je n’hésite pas, trop envie de le revoir!

J’attaque la route en lacets, ça c’est du col, du vrai, comme dans les Alpes. Il n’est que midi, fait pas trop encore chaud, mais qu’est ce que je crève! N’empêche que j’ai ma récompense quand j’arrive au Lac… je suis en nage, mais c’est le bonheur… Le lac n’a pas changé, toujours aussi beau, toujours planté dans le même décor, avec le même stupide hôtel de béton qui se veut grand palace et les mêmes touristes friqués ou moins friquées qui prennent leur bête tronche en photo devant l’incroyable bleu turquoise.

Je m’installe au bord, prends quelques photos et repère une fille assise seule. Je l’accoste, elle vient de Winnipeg et est en vacances ici avec ses parents. Je lui propose de nager, je sais pas si c’est permis, l’eau est absolument gelée, mais après tout, c’est faisable, et on reviendra sûrement jamais ici, alors autant en profiter. Elle nagera pas, mais est d’accord pour immortaliser l’instant, c’est déjà ça!

Je me lance! 5 minutes, pas plus, c’est vraiment trop froid! Sur la berge, des gens applaudissent, et les chinois font crépiter leur flashes, c’est mon heure de gloire du jour!

Pour fêter ça (et me sécher dans les toilettes), je m’installe à la terrasse du château, devant un burger à 16$, avant de reprendre la route.

La descente est vertigineuse, phénoménale, je vole littéralement sur la bitume, en en prenant toute la largeur. Les voitures n’ont qu’à attendre un peu, après tout, je suis presque à du 60 à l’heure, ça fait un peu tour de France à cette vitesse… Et ceux qui klaxonnent, je leur réponds d’un doigt d’honneur, je les emmerde ces voitures et ces maudits camping cars, je commence à les haïr pour de bon.

Je sais, je suis obtus, mais faut me comprendre. Sur la route, c’est l’enfer. Le paysage est magnifique et j’ai envie de tout sauf de bruits de moteurs et de fumées de pots d’échappements. Tous ces milliers de bagnoles qui me dépassent chaque jour, je vous jure que ça fait peur! Et puis, pour aller où? Pour faire quoi? Pour immortaliser leur face d’amerloque en face du lac Louise? Tant de pollution… pour si peu! Juste pour le plaisir de leur petite personne.

Je sais, j’exagère, mais je les hais! Je hais ce tourbillon dans lequel le monde entier s’est rué et qui fera qu’on pourra bientôt plus respirer (sans l’aide de poumons bioniques). Je n’ai pas de permis et je ne compte pas le passer, j’ai déjà assez de vices comme ça, je sais conduire un peu en cas d’urgence, mais ça s’arrête là, je sais que si je passe le permis, ce sera probablement gravir un échelon de plus sur l’échelle de la paresse. Soit!

Je reprends donc la route, vers Banff. Il reste 60km, c’est tout plat ou presque. Je trace. Le soleil brûle mon visage. Il est presque 19h quand Banff se dessine dans la vallée, et je m’offre un dernier arrêt au point de vue des lacs Vermillion, à parler avec Nic, un gars intéressant, un mathématicien qui bosse sur un modèle de prédiction des prix immobiliers, avant de descendre dans la ville.

10 minutes plus tard, je suis devant chez Scott, il est assis sur la terrasse devant la maison, avec 2 amis, à boire des bières et fumer des clopes. Il me reconnait plus ou moins, et en discutant un peu, il accepte de me faire un prix sur 2 nuits, 100$ tout compris! C’est pas cher pour l’endroit, et j’aime encore bien sa maison. Bon, c’est un peu rustique et bonne franquette, mais pas besoin de se tracasser si on fait du bruit ou si on oublie d’enlever ses chaussures.

Et puis, le plus dur est passé, les montagnes sont derrière. Même Scott me l’avoue, il me reste une dernière côte à monter après Canmore, puis ce sera plat plat plat pendant 2500km, jusqu’en Ontario! Je me dis que j’ai bien mérité un peu de repos, et que ce serait  bien que je poste quelques news aussi, histoire de pas m’attirer les foudres de la famille : c’est qu’il y en a déjà un bon paquet qui pensent que je suis mort, écrasé par un camion ou dévoré par un ours…

Golden – Field (65km)

Encore un matin… L’acclim a tourné toute la nuit, mais il fait toujours aussi chaud. Hier, j’ai sombré avec l’ordi sur les genoux, comme un bon vieux geek. La porte fermait pas à clé, je l’avais bloquée avec des sacoches, mais ai dormi que d’un oeil quand même. Un peu de jus dans les batteries, un peu de nouvelle musique sur l’iphone, un déjeuner oeufs et saucisses, quelques courses, et c’est parti.

La journée commence par la côte la plus dure et la plus longue jamais vue, juste à la sortie de la ville. Pas moyen de s’échauffer un peu avant, il faut s’élancer direct!  Après 100m à peine, je suis déjà arrêté, haletant sur le bas-côté, avec un bouquetin à 2m de moi qui me regarde l’air de dire :  « pourquoi tu montes par la route et pas par la montagne? »

La côte continue sur une dizaine de kilomètres avant de se calmer, je fais un arrêt à l’aire de repos kicking horse, tout s’appelle kicking horse ici, du nom de la rivière. C’est le rendez-vous des rafteurs, d’anciens bus scolaires servent de navette depuis Golden pour amener les kayaks et les touristes, leur slogan est simple et efficace « Prepare yourself to get wet »…

Après la rivière, c’est reparti! La route semble monter sans fin, elle passe sur un immense pont, assez neuf. D’après les autochtones, je dois m »estimer heureux, l’ancienne route était encore pire… Je suis presque au sommet, aidé par l’énergie d’un vieux Louise Attaque que je chante à tue-tête tout en pédalant en danseuse… Il se met à pleuvoir, à pleuvoir fort, c’est la première fois depuis le début du voyage…

Mes affaires sont pas couverts, je m’arrête sur une aire de repos pour routiers (après la côte, ils doivent se reposer car crampes dans les jambes?). Je parle un peu avec un groupe de motards, puis repars. Le plus dur est passé apparemment, la pluie a cessé, il reste juste un bon 20 kilomètres de travaux à traverser, sans place sur la bande des pneus crevés pour mon petit vélo.

La route continue par une longue descente dans la vallée de la Kicking Horse, c’est à tomber de beauté, je fais un arrêt sur le pont, sourire jusqu’aux oreilles et regarde les voitures qui passent à toute allure, sans même prendre le temps de jeter un oeil à la rivière. Comme ce monde va vite, ça m’épuise! J’en peux plus de cette folie de vitesse permanente, j’ai besoin de calme. Je commence à détester ces voitures et tout ce bruit: elles m’empêchent de profiter de la beauté des montagnes.

Montées et descentes semblent ne jamais vouloir finir, je suis presque à bout, je pédale à du 2 à travers d’immenses forêts de sapins qui semblent s’étendre à l’infini style seigneur des anneaux. J’arrive à Field en début de soirée, un vieux village historique pour le chemin de fer. L’endroit semble minuscule au milieu de la vallée.

Je m’arrête à une terrasse pour bouffer un bout, le serveur s’appelle Brady. Quand je lui explique que je viens de Belgique, il me montre direct du doigt les filles de la table d’à côté.

C’est comme ca que je fais la connaissance d’Isabelle, qui a étudié un an à LLN, d’Audrey et d’Hanna, qui m’inviteront à leur table et pour finir sur leur canapé pour la nuit. Isabelle et Audrey viennent de Montréal, et bossent ici pour l’été. Je suis le bienvenu dans la maison des jeunes, je dois juste être discret car le règlement interdit d’héberger des touristes.

Waouw, quel coup de bol encore, trop sympa ces filles! On finit notre repas, puis on se dirige vers la maison. Une dizaine de jeunes y habitent pour l’été, je rencontre d’abord Victor, le voisin, un gars très sympa, puis Matt au t-shirt rose qui vient de Winnipeg, qui économise pour ouvrir un Starbucks, puis Jess et Emilie, deux québecoises de Terrebonne, une ville sur mon chemin. Ah oui, il y a aussi Demi, une anglophone qui se fait souffler des phrases en Français par Jess, son professeur de l’été.

Ils décident de regarder la fin du dernier Harry Potter qu’ils ont commencé hier soir pendant que je pars me promener dans le village. J’ai vite fait le tour des 3 rues, et sur le chemin du retour, je croise Jess qui essaye de démarrer un feu de camp avec une seule bûche. On discute un peu ensemble, elle est vraiment sympa, et aussi très jolie, elle me rappelle un peu une certaine Amandine (dans ses jours de gloire).

On se fait vite rejoindre par la majorité des jeunes du village, et le feu de camp, somme toute bien modeste, se transforme en grand feu de joie, à partir du moment où Matt Mc Cool fait son apparition, avec un paquet de grosses bûches dans les bras. La soirée autour du feu passe vite, à discuter principalement avec Jess et Emilie… Rien à faire, ça fait du bien de parler un peu « français »! On finit tous les 3 dans la cuisine, à manger des tartines de choco et boire des verres de lait, avant de rejoindre le canapé pour l’un et leurs chambres pour les autres.

Roger’s Pass – Golden (95km)

8h, le réveil est dur, on a été dormir pas loin des 2h du mat hier soir. J’entends un peu de bruit dans la chambre d’à côté, c’est Kailey qui se lève. Elle bosse qu’à midi, mais elle est habituée à se lever tôt. Je me rendors… Elle me réveille une heure plus tard, petit déj sur la table, quel accueil ! Mieux qu’à l’hôtel for sure! On déjeune ensemble, elle m’aide à descendre le vélo dans les escaliers et on se quitte d’une bonne vieille bise à la belge et d’un hug canadien « soft version » n’en déplaise à mon dos toujours cramé.

Je m’apprête à démarrer, bourré d’énergie. L’objectif d’aujourd’hui, c’est Golden, à 90km. D’après un groupe de cyclistes arrêtés devant l’hôtel, la route va pas être facile facile. Non, le mieux qu’ils me disent, c’est que je profite à fond de la belle descente que j’ai devant moi, pendant 15km, histoire d’avoir le moral pour les côtes et les cols consécutifs qui s’annoncent.

La descente est phénoménale et interminable, un pur bonheur. Je pourrais monter au dessus des 60km/h, mais j’ose pas : le guidon tremble et le bord de la chaussée est couvert de gravillons. Puis, la route est assez dangereuse par moments, à cause de la circulation bien sûr, mais surtout à cause de quelques tunnels bien sombres à l’entrée desquels des panneaux indiquent aux conducteurs d’enlever leurs lunettes de soleil.

Tout en bas de la côte, un cyclotouriste pousse son vélo dans le sens de la montée, seul. Je traverse. C’est Francis, un québecois parti de la côte Est il y a quelques mois et qui tente d’arriver à Vancouver.

On fait le même voyage à la différence près qu’il est presque au bout, lui! Trop content de rencontrer un biker, un vrai de vrai, et qui parle français en plus! Mais on a pas beaucoup le temps de discuter, et déjà on se quitte en se souhaitant bonne chance, c’est qu’il est parti de Golden ce matin et veut arriver à Revelstoke avant la nuit! Un vrai fou! Il a déjà fait 90km et il est à peine 11h…

Je reprends la route et me rends vite compte que la règle d’or selon laquelle tout ce qui est monté doit redescendre, fonctionne aussi bel et bien dans l’autre sens. Je déboule donc à fond de balle dans la vallée Beaver, m’offre une pause barre vitaminée (offertes par my new friend Kailey ce matin), un délice, puis j’attaque.

Il reste une soixantaine de kilomètres jusque Golden, je suis bourré d’énergie comme jamais! Je fais la route d’une traite, sans poser le pied ou presque, sauf pour changer d’heure.

Je crève pour du bon, mais étonnamment, le vélo flotte sur la route, les côtes les plus hard défilent sous mes roues à du 20km/h, j’en reviens pas! Commencerais-je à avoir du muscle? Ou alors serait-ce simplement le petit déjeuner vitaminé de Kailey?

Golden n’est plus qu’à 7-8km, mais ça devient dur! Mon dos me brûle, j’ai soif, j’ai faim, j’ai envie de fumer, bref, je me plains! J’ai envie que d’une chose, un bon coca bien frais! Et plus j’y pense, moins j’ai envie d’avancer! J’ai beau tenter les méthodes bouddhistes (qui consistent à apprécier le fait que la situation difficile que l’on vit a une limite finie dans le temps), mais ça marche pas aujourd’hui, vraiment pas!

Bon, enfin, me voilà à Golden. Je tiens à peine debout, il est tôt: 16h. J’ai roulé vite, trop vite, sans assez de pauses, sans boire assez. J’entre chez A&W et commande une mug glacée de coca. Je m’en bois 2 coup sur coup (1,2l au total), jamais eu aussi soif. Je m’affonne une autre bouteille d’eau dans une station-service, et descend vers la ville, dans l’idée de chercher un endroit où crécher.

Le camping est à 20$, la patronne est désagréable, je paie, puis me fais rembourser 5 minutes plus tard: l’emplacement est en pente et c’est du gravier, faut pas rire non plus!  Je m’arrête dans un bar du centre-ville, fais la connaissance de Ben & Annette, un couple de la région qui se font un week-end camping-car et qui projettent de faire un tour du monde à vélo l’année prochaine.

Il se met à dracher, que faire? Pourquoi pas s’offrir un peu de luxe bon marché? En tournant un peu et en demandant à droite à gauche, je finis par tomber sur un b&b au dessus d’un resto chinois. La chambre est pas chère, j’allume l’aclim, m’y installe et continue dans le luxe en m’offrant un bison burger et un verre de rouge dans un bar lounge, plus attiré par Mégane, la serveuse, que vraiment par l’endroit…