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Leaving BRC…

Dimanche. Le dernier jour du festival. C’est ce soir qu’on brûle le temple. Déjà…

Je viens à peine d’ouvrir les yeux et je m’en veux déjà. Hier soir, j’ai déconné. Alors que tout le monde faisait la fête, moi je dormais comme une merde. Résultat, j’ai loupé le rendez-vous « romantic sunrise » qu’on s’était fixés avec Connie. Mais bon, tant pis. Je pense sincèrement que j’avais besoin de repos. Je me demande si je commence pas à être malade.

Je me dirige vers l’espace commun. Tout le monde est déjà en train de s’activer. Certains trient les poubelles, d’autres démontent la structure, d’autres encore cuisinent ce qui peut encore être cuisiné. Ca sent la fin. La plupart des burners s’en iront aujourd’hui. Surtout les honnêtes pères de famille qui ont pris congé pour la semaine et recommencent le boulot demain matin à la première heure.

Connie et Jette ont l’intention de repartir cet après-midi pour éviter le mouvement de masse du lendemain matin. Elles ont de la place pour nous dans leur voiture, me confie Connie, après m’avoir fait les gros yeux pour le lapin que je lui ai posé hier soir.

– « Je t’ai attendu près du temple pendant une bonne heure », qu’elle me fait. « Heureusement que Christian était là. »

Je me confonds en excuses. J’aurais voulu être là tu sais, et blablabla… Jusqu’à ce que son visage s’illumine à nouveau et qu’elle me donne une grosse tape dans le dos pour que je comprenne qu’elle me fait marcher. Elle fait un peu bûcheron par moments…

Raph, qui est occupé à nous cuisiner de quoi casser la croûte, a l’air chaud pour accepter la proposition de lift des danoises. Il en a assez d’être là qu’il me dit. C’est vrai qu’on commence à manquer de coca et à avoir besoin d’une douche, mais à part ça, je me sens pas si pressé de partir. J’ai le sentiment que je pourrais facilement rester une semaine, voire un mois de plus sur place sans me lasser ou m’ennuyer un seul instant.

Et puis ce soir, c’est la crémation du temple, le point d’orgue de la semaine en quelque sorte. J’ai envie de rester, j’hésite… D’un autre côté, l’idée de passer un peu de temps supplémentaire avec mes seuls vrais amis  de ce côté de l’océan me plait aussi… Et puis, il y a aussi le fait, non négligeable, qu’en rentrant cet après-midi, on évitera une grosse partie du démontage et du nettoyage du camp. Autant faire bosser un peu ceux qui ont envie de jouer les boy-scouts. C’est honteux de parler comme ça, je m’en rends compte, mais à 27 ans, on commence à avoir une bonne expérience de la vie, et on apprécie de pouvoir souffler un peu (merci Philippe pour cette vérité inébranlable). J’accepte donc la généreuse proposition de nos deux amies danoises.

Après avoir bouclé nos sacs, démonté nos tentes et celles des filles, on se fend quand même d’une heure d’aide communautaire, histoire de faire bonne figure. Le camp n’est plus un camp, c’est devenu un chantier. Tout le monde s’agite pour finir la pénible tâche au plus vite. Tout en ramassant machinalement les mégots qui traînent encore sur la carpette, j’en profite pour apprendre, auprès d’Eslag et d’Aleks, quelques phrases en danois qui me serviront sans doute au moment opportun. « Jaj vil saune die », traduction « Tu vas me manquer ».

Ensuite, une fois que le plus gros du nettoyage est terminé, on partage un dernier repas rapidement préparé par Jette pour ses copilotes, avant de se lancer dans la tournée générale des au-revoirs… Au moins 200 hugs à la ronde plus tard, on est enfin prêts à démarrer. De toute façon, on peut sécher nos larmes, ce n’est pas un adieu, pas encore: on se retrouve tous demain soir, toute l’équipe du camp au complet, au Sands, un casino de la ville, pour un petit souper… d’adieu celui-ci.

Jette s’installe derrière le volant et engage la jeep de location vers la sortie du festival. Apparement, pas mal de gens ont eu la même idée que nous, il y a une file d’au moins 3km sur plusieurs bandes, juste pour sortir du désert. Il va falloir prendre notre mal en patience… Heureusement, on a de la bonne musique, un cd qu’elles ont concocté exprès pour leur road-trip entre amies.

Un peu avant la barrière du festival, les filles arrêtent la voiture au stand des dons et y vident presque tout le contenu du coffre. Tente, sac de couchage, bouffe, vélos, matériel divers… Le tout a été acheté à Reno la semaine dernière. Hallucinant! Ca me fait mal au coeur, et je m’arrange pour récupérer au passage un coussin gonflable ici et quelques sacs de porridge là. C’est toujours ça de pris. Mais en même temps, j’avoue que le concept est pas mal du tout. Le matériel récolté est trié, nettoyé et envoyé ensuite aux associations humanitaires qui en ont le plus besoin. On pourrait faire ça dans les festivals en Belgique aussi, non? (T’en penses quoi, Alex?)

2 heures plus tard, l’étroite piste de sable du désert fait enfin place à une route d’asphalte. On a déjà écouté le cd trois fois de suite. La nuit commence à tomber. Il reste 4h à rouler, on devrait arriver à Réno vers 23h environ, pas avant. Jette, qui est toujours au volant, commence à fatiguer. Pour ne pas qu’elle s’endorme, on lui pose des questions coquine sur sa vie, Raph jouant un rôle clé de maître de cérémonie. On maintient la bonne humeur tout en apprenant pas mal les uns sur les autres.

Pour ce soir, les filles ont booké une chambre au Sands, un des plus gros hôtels-casino de la ville. Elles ont bien fait, car il ne reste plus un seul lit disponible en ville. Après une semaine à accumuler de la poussière dans les oreilles et à bouffer du thon en boîte, même les burners les plus roots ont du mal à résister à l’envie d’une douche, d’un repas chaud et d’un lit douillet. Raph et moi, on a de la chance: on dormira par terre dans leur chambre. Et pas question qu’on pense même à faire semblant de refuser, elles ne nous laissent pas le choix!

Arrivée sur le parking du casino. Bondé. Une armée de camions bariolés poussiéreux ont littéralement envahi l’endroit. Les plus courageux des burners sont déjà occupés à laver leur voiture. D’autres se contentent de fumer une clope dans la fraîcheur de la nuit. Poignées de mains, smalltalk et sourires amicaux à la ronde, tout le monde est sale, tout le monde est beau. Les lunettes de soleil cachent les cernes des plus fatigués. On dirait un peuple uni qui rentre d’une guerre. L’esprit du burning man brûle encore haut dans tous les coeurs. C’est con, mais on a comme l’impression que la vie est devenue plus simple tout d’un coup.

On pousse la porte du casino. Contraste. Le décor bascule. Bruits de machines à sous, odeurs de cigares et de whisky sur glace. Retour à la réalité. Celle du vice, de l’argent, de la société de consommation. Ca clignote, ça vibre, ça sonne de partout. Regards avides, avides de bonheur préfabriqué et de sourires de jolies croupières. Regards vides, vides d’humanité. On s’en fout. Aujourd’hui, on vole au dessus de leurs têtes. Oui, c’est haut, bien haut qu’on plane au dessus des tables de roulettes et de black-jack.

Pendant un instant, je repense à ma visite à la Findhorn foundation, en Ecosse. Le petit havre de paix communautaire écolo était installé à côté d’une base d’aviation militaire. C’est un peu pareil ici. Reno, Black Rock City. Deux extrêmes qui pèsent lourd de chaque côté de la balance, comme dans un souci d’équilibre du bien et du mal.

L’hôtel est immense, la chambre est grande. On se pose un quart d’heure au calme, avant de descendre dans le lobby et de se fendre d’un burger chez Mel’s, un des restos de l’hôtel. Jette et Raph dorment debout, et sitôt leur burger (gras pour l’un, végétarien pour l’autre) terminé s’excusent et disparaissent vers les étages. Connie et moi, on reste pour un dernier verre.

Accoudés a un bar près des tables de poker, on relâche tout, on se regarde longuement, on fait le point. On sait que le rêve est déjà fini, qu’il faut regarder autour de nous, et voir à nouveau la puanteur du monde qui nous entoure. Mais on est heureux. Sans rien se dire, on sait qu’en plus de l’expérience de la semaine, on a aussi gagné chacun une amitié. Une amitié réelle, profonde qui fera à coup sûr que nos chemin se recroiseront tôt ou tard.

Mais bon, ne parlons pas encore des adieux.. Après tout, il nous reste encore presque 2 jours avant que chacun ne reparte de son côté et continue son chemin. Non, non, Connie! Dans l’immédiat, contentons-nous de croquer sans hâte les glaçons de notre cocktail maison et de profiter de la seule chose qui est vraiment réelle dans cette vie : l’ici et le maintenant.

When the man burns…

Quand je sors de ma torpeur, c’est le bordel. Il y a au moins 50 personnes tout autour de moi qui s’agitent dans tous les sens. Ou suis-je, bordel? Qu’est-ce qui se passe? Après m’être machinalement frotté les yeux, je réalise que je suis couché en plein milieu de l’espace commun, à même la carpette, et que j’emmerde tout le monde…

Je me sens de mauvais poil. Tout le monde me regarde en rigolant, mais étrangement, ça ne me fait pas rire. Je ne suis pas quelqu’un du matin, sauf dans des circonstances exceptionnellement heureuses qu’il vous sera aisé de deviner. Je me lève d’un bond et file à ma tente sans saluer ni sourire à personne. Le vent souffle toujours et fait voler la poussière à un point tel qu’on n’y voit pas à plus de cinq mètres. Une vraie tempête.

Je me réfugie dans mon habitacle de toile et déjeune de ce que je peux trouver dans les provisions de bouffe. Biscuits salés, un coca, une banane, rien de bien sain en résumé. Au dehors, une silhouette familière s’approche. C’Est Aleksander, il est couvert de poussière de la tête aux pieds. Je pars dans un fou rire incontrolable. On dirait John Wayne qui revient d’une chasse à l’homme de 3 jours. C’est trop trop drôle. Ses yeux sont complètement explosés, et son visage magané comme jamais. Il est midi, il n’a pas encore dormi.

La fille d’hier soir lui a joué un « sale » tour qu’il me dit. Elle l’a emmené dans sa caravane, lui a offert un brownie au chocolat…. a couché avec lui, et lui a ensuite présenté sa soeur qui a fait la même chose de son corps. Mais bon, rassurez-vous, le sale tour ne réside pas dans le fait de s’être violé 2 fois de suite, non, ça il n’a pas l’air de trop s’en plaindre le salaud. Et il fait bien! Non, le problème, c’est le brownie selon lui… Il est persuadé d’avoir été drogué à son insu. De l’XTC, d’après ce qu’il décrit… Mais bon, qu’il compte pas sur moi pour le plaindre, faut pas exagérer.

Et c’est pas tout. Aujourd’hui, c’est le jour des déchets, on dirait. Alley, la petite britannique est livide, elle a mal digéré les 4 pilules inconnues qu’elle a avalé hier soir. Sarah, la londonienne, elle, dort depuis presque 32h, raison : madame a un peu trop forcé sur le Xanax. Serait-ce une mode typiquement anglo-saxonne que de se défoncer de manière chimique jusqu’au point de non-retour?

Aleksander se réfugie à son tour dans sa tente, et on part chacun de notre côté dans une longue sieste qui va durer jusqu’au soir. De toute façon, il fait trop dégueu que pour s’aventurer sur la Playa. Point positif : avec ce foutu vent qui souffle, la chaleur sous la toile est aisément supportable, si bien qu’on s’endort et se repose comme deux bébés.

On se réveille en même temps, presque à la tombée de la nuit. Le festival touche à sa fin. Le man va bruler d’ici quelques heures. Tout le monde met la dernière main à son plus beau costume pour l’occasion. Pourquoi tant de déguisements? Je ne comprendrai jamais. Dans l’espace commun, ça se maquille, ça se nourrit et ça boit à crever, histoire d’être bien chaud pour l’occasion.

Vers les 20h, on quitte le camp en petit comité: Raph, le clan des danois, et moi pour assister, entre amis, à un des plus beaux spectacles de notre existence. Je n’ai pas beaucoup de photos du Man, j’ai comme qui dirait un peu oublié de prendre des photos au BM, mais je vais essayer de vous décrire la scène.

Imaginez des dizaines de milliers de personnes réunies en cercle autour d’une icône. Un squelette de bois d’un homme tronant fièrement à 15 mètres au dessus de la foule.  Tout autour, une structure en bois elle aussi, de plusieurs mètres de haut, qui a la forme d’une gigantesque couronne d’épines. Serait-ce une référence biblique? Les art-cars sont au rendez-vous, comme à leur habitude. La combustion du man est la dernière grosse soirée de fête de la semaine, elle est fort différent de la combustion du temple qui a lieu le lendemain. D’après les burners aguerris, celle du man est une fête ou tout le monde est invité à s’exprimer (comprendre par la : crier et danser), tandis que celle du temple est plus vue comme une prière silencieuse, ou tout le monde est assis en silence, et communique avec lui-même. Je me réjouis de voir ça.

On vient de mettre le feu à la couronne d’épines. Les premières flammes commencent à lécher les pieds du man. Le spectacle est grandiose. La structure d’épines vient de s’embraser en une seconde. Ce que j’en perçois change immédiatement. Les épines géantes ont fait place à une sorte de farandole d’hommes cagoulés style KKK en feu.

L’homme commence à prendre feu. Il ne lui reste pas longtemps à vivre du haut de son mat. Le moment est fort. Tous ces gens réunis autour d’une même icone, ça me porte, tous ces gens qui ressentent quelque chose au même moment, ça me transporte, tous ces gens qui admirent simplement la beauté des flammes, ça me touche.

Les larmes coulent sans prévenir, chez Aleksander aussi. Raph, lui, l’homme au coeur de pierre, est à la caméra. On dirait un père de famille qui filme ses enfants en vacances. Connie se sent mal. Elle veut rentrer au camp, elle se sent faible. J’ai envie de rester là, à regarder l’icône tomber et annoncer avec sa chute la presque fin du festival, mais l’état de Connie m’inquiète. Elle n’a pas beaucoup dormi depuis le début de la semaine, voire pas du tout et j’ai peur qu’elle fasse un malaise.

J’ai envie d’être gentil avec elle, je ne m’explique pas pourquoi. Pourtant, ce n’est pas de l’attirance ou quelque chose dans le genre. Non, c’est juste que je nous sens tellement en connexion elle et moi que j’ai envie de lui donner, de lui donner sans compter. Je décide de la raccompagner jusqu’au camp, en passant par là où de gros feux de bois allumés réchauffent les corps, histoire qu’elle tienne le coup. De retour à l’espace commun, je lui cuisine un petit plat de pâtes au pesto et m’occupe d’elle comme un infirmier. C’est ridicule je sais, mais je m’en fous.

Blottie sous un sac de couchage, elle reprend peu à peu des couleurs. Le malaise est passé. Elle a envie de parler, du festival, de l’idée qu’on se fait dessus depuis le début de la semaine, ce qu’on s’apprête à en tirer comme conclusion, etc. Je lui explique ma vision des choses, que je suis épaté par l’endroit, mais toutefois avec une certaine réserve sur la nature profonde de l’esprit intrinsèque au Man. Je lui parle de mon expérience d’hier avec la fusée. Et là, elle m’ouvre les yeux, elle m’explique que cette semaine de fête au milieu de nul part n’est pas vouée à faire avancer les choses. Que les gens qui se déguisent en lapin rose ou en squelette à la bite démesurée sont des gens qui font avancer le monde toute l’année. Que ce sont des gens qui viennent ici pour se ressourcer, pour nourrir un peu plus la créativité des projets qu’ils mènent dans la vraie vie. Elle a raison. Entièrement. Voilà en une phrase ce qu’est réellement le festival: une énorme fête créative, démesurée, qui emmène ses participants sur une autre planète pour une semaine, et qui leur permet à leur retour à la terre ferme de poursuivre les projets réalistes qui les font rêver ou d’en démarrer de nouveaux. La vie est parfois si simple quand c’est une femme qui l’explique…

On continue notre discussion, en attendant le retour des autres. Je baille toutes les 5 minutes. Pas que je m’ennuie, mais l’accumulation du manque de sommeil commence à avoir raison de moi. Une bonne heure plus tard, alors Aleks et Jette font leur apparition, je leur confie la relève de la garde du malade du jour et m’éclipse illico dans ma tente pour une autre sieste de quelques heures qui me semble plus que nécessaire. C’est que j’ai donné rendez-vous à Connie au temple à 5h du matin pour le lever du soleil, et je sens bien que, malgré moi, je ne parviendrai pas à tenir debout jusque là…

Une fusée qui décolle… ou pas?

Quand on se réveille au petit matin à côté du feu éteint, la cureye a disparu. Je dis petit matin, mais il est en fait pas loin des 9h et le soleil tape déjà. Il faut se bouger, et vite, sinon c’est le coup de soleil assuré. On devrait voir arriver la jeep des rangers dans pas long. On replie machinalement nos affaires et on se pose tout près du bassin d’eau fumante en les attendant. Un petit bain en vitesse, Raph? Ouais, c’est tentant, mais s’ils nous voient avec les cheveux mouillés, ils vont vite comprendre qu’on a enfreint la règle numéro 1 : ne pas se baigner dans les sources!

Un nuage de poussière au loin. Les voilà qui arrivent! Pile au moment où je venais de me trouver un buisson sympa pour soulager un besoin délicat… Shit! On dirait les mêmes, mais en fait c’est des autres: dur dur de reconnaître les ricains, ils ressemblent tous à Walker (Texas Ranger) avec leurs lunettes de soleil à la con. Je parle par expérience.

Sur le chemin du retour, j’apprends du conducteur que son fils parcourt lui aussi le monde à vélo, à la grande fierté de son père (un père aimant, celui-là, n’est-ce pas Jean-Luc?). De retour sur le lieu des festivités, il nous prend à part et nous glisse discrètement dans la main un petit cadeau souvenir: une plaquette de cuivre à l’effigie du Man. Sur le coup, ça fait un peu secte, mais on est contents quand même.

On se met en route vers le camp. A pas lents. Comme pour décanter un peu l’expérience avant de replonger dans l’enfer du festival. Ca valait quand même vraiment le coup cette petite excursion. On en revient avec le sentiment de s’être approchés un peu plus du véritable esprit du Burning Man, cet esprit qui a fait que le festival soit organisé ici même dans ce désert et pas ailleurs.

Raph décide de passer l’après-midi dans les canapés du campement et de se reposer un peu. Il veut être en forme pour le grand événement de ce soir : le décollage de la fusée. De mon côté, je bouffe un bout en vitesse, avant d’accompagner Aleksander, Jette et Connie dans une exploration de la Playa à vélo.

On a envie de rouler loin sur le sable, d’aller au bout, tout au bout, jusqu’à la clôture, histoire de voir ce qu’il peut bien y avoir de ce côté là.

Il fait beau, il fait chaud, le moment est parfait. Les yeux mi-clos, on relâche progressivement la pression, on s’abandonne à nos sensations. On roule à l’instinct, d’oeuvre d’art en oeuvre d’art, nous laissant porter par la brise légère et saluant amicalement les quelques inconnus dont on croise la route. Sensation extrême de liberté, le plus fort des sentiments après l’amour.  Celle qu’on ressent sur la Playa est extraordinaire, presque irréelle. Certains disent même qu’on se croirait à la surface du soleil.

Nous voilà arrivés à la clôture. Plus loin, le désert continue… à perte de vue. On saute tous les 4 par dessus, grand moment. Photo souvenir? Merde, mon appareil photo est à plat… Je m’assieds dans un canapé 3 places, arrivé la comme par magie. Instinctivement, je glisse ma main sous les coussins. Un condom emballé, prêt à l’emploi. Sans doute déposé par un petit malin prévoyant qui viendra s’y réfugier une fois la nuit tombée avec sa copine ou une quelconque étrangère bienveillante. Je décide de remettre l’accessoire en place, des fois que j’arriverais sur les lieux avant lui.

Plus loin, toujours sur le pourtour du cercle de sable, on aperçoit un large tronc d’arbre factice. Un nid géant est posé sur le dessus. A l’intérieur, une échelle permet d’accéder au perchoir. Une dizaine de personnes y sont assises en silence et contemplent le désert. Les danois montent au premier étage, pendant que je me pose au pied de l’arbre, couché à même le sable, la tête sur la roue avant de mon vélo. Le moment est parfait. Je n’ai plus aucune envie de bouger. Du haut de son perchoir, Connie me sourit amicalement. Je lui réponds. J’ai l’impression qu’elle recherche ma compagnie, aujourd’hui encore plus qu’hier et les autres jours.

La sensation de faim finit par nous faire sortir de notre rêve éveillé et reprendre le chemin du camp. Ce soir, c’est le souper spaghetti. C’est Kylie, une allemande qui surveille la cuisson des pâtes, pendant que son copain, italien de surcroît, met la dernière main à la sauce. Raph a l’air un peu éméché, je le retrouve tout nerveux dans la file du dîner, sa gamelle en main, en train de s’emballer sur un mec qui lui a servi un plat ultra épicé sans lui demander son avis. Le mec en question est bourré et chiant, il veut forcer Raph à manger sa tambouille dégueulasse… Ca manque de tourner à vinaigre…

Et Raph n’est pas le seul. Tout le monde semble un peu nerveux ce soir. Etrange. Faut croire que c’est la fin du festival qui approche… ou alors l’excitation liée à l’événement majeur de ce soir : le décollage de la fusée. En effet, à peine sa casserole de spaghettis terminée, tout un chacun remplit sa bouteille d’alcool et quitte le camp, direction la Playa. Personne ne veut rien manquer du spectacle qui s’annonce! Pourtant, il faut pas être un génie pour savoir qu’elle ne va pas décoller. Il suffit de réfléchir deux secondes. C’est impossible qu’elle décolle, tant au niveau technique que légal… Mais bon, c’est intéressant d’y aller juste pour voir ce que l’artiste a bien pu prévoir comme supercherie.

Raph et moi, on marche à notre tour vers l’Esplanade. Le vent s’est levé. Il soulève et emporte sans pitié la poussière de sable qui vient en grande partie terminer sa course dans nos yeux, nos poumons… ou encore dans l’objectif de mon appareil photo (rechargé entre-temps pour l’occasion).

Nous y voilà. Il fait nuit. La foule s’est amassée en un large cercle autour de la fusée, dont le long fuselage de métal s’étire vers le ciel, illuminé dans des tons blancs et froids. Tout autour, des dizaines d’art cars aux néons multicolores, entourent la scène, et s’occupent de faire danser les impatients, musique à fond. La puissance des basses font trembler le sol infertile sous nos pieds, la saturation des aigus attaquent nos pauvres tympans déjà encrassés de poussière. La scène dans son ensemble a un côté apocalyptique. On se faufile tout a l’avant de la foule. Incruste à la belge que ça s’appelle. Les rangers nous arrêtent. Il y a un périmètre de sécurité à ne pas franchir, histoire d’ajouter un peu plus au suspense.

On attend, assis sur le sable, en discutant. Une heure… puis deux… Les gens s’impatientent, s’énervent, la tension monte. Certains ont même déjà abandonné. Les conditions météo sont trop mauvaises pour tenter un décollage qu’on entend à gauche à droite. Pourtant, le vent s’est calmé. La musique aussi. Un ranger porte-parole s’adresse à la foule d’une voix de stentor: « Around 30 minutes before take off, guys! »

Putain, 30 minutes de plus à bouffer de la poussière, souffrance! Une pensée me traverse l’esprit… Et s’il ne se passait tout simplement rien après tout? Si la fusée restait-là dans la lumière jusqu’à ce que les gens se lassent et rentrent dans leurs camps respectifs. Après tout, c’est peut-être un message que l’artiste veut faire passer: ne rien faire pour tenter de faire comprendre… Faire comprendre quoi? Peut-être faire comprendre aux gens qu’ils ne méritent pas de voir cette fusée décoller…

Je m’explique. Le thème du festival est l’évolution. Un décollage de fusée est un symbole clé de l’évolution, tout du moins de l’évolution technologique. Quitter la terre et le système solaire, une étape par laquelle l’humanité devra passer à coup sûr si elle veut assurer sa survie à long terme… Bon là, on voit loin c’est sur! Mais la clé de ma réflexion est la suivante : ces gens, dont je fais partie, ne

méritent pas à mon sens de voir la fusée décoller, tout simplement car ils ne font rien pour oeuvrer dans ce sens. Non, ils sont juste là à danser, à boire, à délirer, en attendant que l’évolution se complète d’elle-même. Et si ca va pas assez vite, tout le monde se met à râler.

Mon sentiment du jour est que ce constat touche un peu à un des problèmes du Burning Man. Les gens s’attendent à être divertis. La plupart viennent ici pour s’amuser, et rien de plus. Certes, ils sont relativement évolués, ils respectent la propreté du lieu, partagent sans compter et vivent une semaine dans la paix et dans l’harmonie, mais… font-ils vraiment avancer le monde?

Comme Raph, je venais ici dans l’espoir de rencontrer des humains 2.0, de ceux qui ont une vision de comment sont les choses aujourd’hui et qui veulent inventer des solutions réalistes pour le futur. Je venais dans le but d’apprendre et de m’inspirer d’eux, et aussi pour leur voler quelques secrets pour mener à bien ma propre évolution personnelle. Or, pour l’instant, je n’ai encore rencontré que des gens qui étaient venus pour faire la fête, des gens qui mettaient un costume rose bonbon juste pour paraître cool, des gens qui étaient originaux pour le simple fait d’être originaux, rien de bien profond au final…

J’exagère un peu, mais c’est mon ressenti du jour. J’espère qu’il évoluera d’ici la fin du festival. Sans doute. Dans l’immédiat, cette pensée me déprime un peu. Je décide de laisser tomber la fusée et de rentrer seul au camp.  Je quitte donc les lieux après avoir confié mon appareil photo à Raph qui n’ose pas sortir le sien par peur de l’abîmer. Les autres membres du Playa International rentrent eux aussi au compte-gouttes. Sur toutes les lèvres, c’est le même discours. C’est nul, il fait froid, il y a de la poussière! On va pas attendre toute la nuit non plus, et gnagnagna.

Je ne réponds rien, me contente de me préparer un rhum coke sur glace en hochant la tête à leur griefs et me cale à l’écart dans un canapé, écouteurs sur les oreilles. Au loin, on entend un bruit de pétards, la fusée qui décolle sans doute. Je m’isole avec « Space Oddity » de Bowie. Je n’ai pas trop envie de parler.

Une heure plus tard, Raph fait son apparition et la bonne humeur revient. C’était nul qu’il me fait. Un bête feu d’artifice hollywoodien. Oh la belle rouge, oh la belle bleue quoi! Fin soit, voilà ton appareil, j’espère qu’il est pas trop niqué à cause de la poussière… Je vais pas tarder à aller dormir moi, je tiens plus debout!

C’est vrai qu’a y repenser, la dernière nuit à la belle étoile avec la souris a été plutôt courte. Je décide de faire pareil, du moins pour une heure ou deux, car j’ai promis à mes amis danois de les rejoindre à une soirée au Club Verboten vers minuit. Je me réfugie dans ma tente, fume une clope et me couche sans même me brosser les dents.

Vers 1h du mat, je me fais réveiller par Aleksander. « Jerome, Jerome! What the fuck are you doing? We are waiting for you in the Club Verboten. The girls asked me to come and pick you up. Do you want a beer for breakfast? »

Souffrance, je n’ai aucune envie de bouger, mais j’apprécie tellement son geste que je prends mon courage à deux mains, et sors tel que je suis de la tente, me dirigeant encore tout endormi vers le lieu des festivités pour les derniers morceaux de la soirée. Aleksander m’offre un de ses glaçons fluorescent à pile en souvenir. Un beau petit cadeau, le glaçon s’illumine dès qu’il est en contact avec du liquide, pratique pour draguer en soirée, je m’en resservirai that’s for sure.

Au Club Verboten, la musique s’est arrêtée. On décide de bouger vers la Playa à la recherche d’une autre soirée, c’est pas ça qui manque dans le coin. 200 mètres plus loin, on perd Aleksander dont l’effet « glaçon fluorescent » a fini par arrêter une jolie demoiselle qui doit être en manque d’amour.

Après un petit café et un massage tantrique au Center Camp, on raccompagne Jette, qui commence à fatiguer, jusqu’au campement. Je n’ai pas envie d’aller dormir, j’ai siesté toute la première partie de la nuit, et Connie, elle, comme à son habitude, a encore envie de faire la fête. On ne le sait pas encore, mais la soirée est loin d’être finie. On repart faire un tour au hasard sur l’Esplanade, entrant dans l’une ou l’autre tente encore ouverte, tantôt déconnant sur un poteau de lap dance, tantôt s’essayant à des figures acrobatiques sur trampoline, avant de quitter le peu de foule qui reste encore dans les parages et s’avancer vers la solitude du désert.

Le soleil va pas tarder à pointer son nez. Le spectacle promet d’être à la hauteur. Ca tombe bien, on en parle depuis le début de la semaine de cette nuit blanche à attendre le lever du soleil. On avait fixé rendez-vous à Aleksander près du temple avant de le perdre, mais on a beau en faire le tour plusieurs fois, il est introuvable. La fille au glaçon, sans aucun doute…

On s’éloigne encore un peu plus en direction de la clôture, on est maintenant loin de tout. La fatigue commence à se faire sentir. On se pose à même le sol près d’un brasero éteint pour s’abriter un peu du vent qui s’est levé, et on reste là, une heure, peut-être deux, à moitié couchés dans la poussière du désert, à se raconter des histoires, à décrire ce qu’on ressent, à profiter du temps qui passe et du spectacle du soleil qui apparaît millimètre par millimètre, là au loin, derrière la montagne.

On grelotte, le vent est froid, la chaleur du soleil ne suffit pas à nous maintenir une température acceptable. Il vaudrait mieux qu’on rentre, même si dans le fond, on resterait bien encore. A quelques centaines de mètres, un art-car en forme de bateau pirate s’est arrêté. Ses occupants sont occupés à en sortir un barbecue pour y cuire de quoi déjeuner. Très vite, les odeurs alléchantes du lard, des oeufs, des oignons et autres aliments arrivent jusqu’à nos narines. Difficile de résister. On marche vers le restaurant improvisé, on est complètement crevés, mais on utilise nos dernières forces à jouer les sympas en échange d’un peu de nourriture. Ben oui, parfois, on fait les choses par pur intérêt dans cette vie…

Puis, une fois rassasiés, on rentre au camp d’un pas lent. Il est pas loin des 8h, certains sont déjà levés. Il fait déjà trop chaud que pour dormir dans une tente. Connie s’allonge d’instinct sur le canapé, et moi, épuisé mais heureux, je m’écroule par terre, à ses côtés, la tête calée sous une pastèque, et m’endors immédiatement.

La cureye du mont Sinaï

Aujourd’hui, c’est relâche, c’est décidé, je ne fais rien! Quand je me lève mollement vers les 11h, on m’apprend que l’ami Raph est parti de bonne heure à un séminaire sur la religion et son évolution à travers les âges. Il commence à me faire peur : avec un peu de chance, il va se faire signer curé avant la fin du festival.

Je l’attends au camp en glandant dans les canapés, à parler à qui veut bien m’entendre. C’est assez facile de vivre ici en fait, il suffit de boire de l’eau et de se laisser aller… Cette après-midi, on s’est programmés un dernier petit séminaire avant de décoller vers notre excursion de la semaine, les Hot Springs. Le sujet a l’air super intéressant : le « technomadisme » ou « comment voyager tout en travaillant et en restant à la pointe de la technologie », exactement la direction dans laquelle j’ai envie d’avancer dans le futur.

Voilà Raph qui revient. On casse la croûte en vitesse, puis on démarre en direction du séminaire accompagné de l’ami Vee (uniquement vêtu d’un moule-bite rouge alerte à Malibu style). On se déplace en bande, fouillant derrière les caravanes dans l’espoir d’y trouver des YellowBike. On se croirait un peu dans un jeu vidéo, courant à gauche à droite entre les tentes des allées, à la recherche du dernier vélo qui manque à notre gang pour pouvoir démarrer. Un GTA Burning Man serait tout à fait exceptionnel! Si j’étais encore aux études, je serais prêt à sacrifier une session complète pour pouvoir y jouer (remember the Vice City experience)…

Bon, le « technomadisme », par contre, c’était nul à chier (comme tous les autres séminaires d’ailleurs): juste un couple qui parlait (à voix basse et sous une tente bondée) de la manière dont ILS avaient emménagé LEUR caravane… Des bavards, une fois de plus, qui ont cru bon de tenir le crachoir tout le long juste pour nous parler de leur petite personne. C’est vraiment dommage parce qu’il y avait foule: pas mal de gens intéressés et à première vue intéressants, notamment quelques informaticiens, bien décidés à profiter de la révolution iPhone pour passer à travers les mailles du filet du travail sédentaire… Et l’autre con qui continue à nous parler de SES deux couchettes qu’il a installées dans SA caravane… On s’en fout bordel, on a envie d’idées nouvelles, c’est du vu et revu ta caravane, et en plus, je suis sûr qu’elle est pas belle!

De son côté, Vee commence à me gonfler lui aussi. Il fait le faux-cul avec nous à longueur de journée. En vérité, il se moque pas mal d’entendre ce qu’on a à lui dire. Non, tout ce qui l’intéresse, c’est la bibine et la bibite! Il aborde tout ce qui a une paire de seins et débite toujours les mêmes conneries! Ridicule! Enfin, ça a quand mêmes des bons côtés, vu que les filles souffrent tellement quand il leur parle, que quand on arrive pour redresser un peu la balance, elles courent se réfugier dans nos bras. (photo de la schtroumpfette à poil bientôt disponible, stay tuned).

Mais bon, désolé Vee, on n’a pas trop le temps de jouer les joli-coeurs aujourd’hui : l’heure du départ est proche au stand des Earth Rangers. Quand on y arrive, la voiture est prête à partir. C’est Rat Bastard, un vieux burner, qui s’installe au volant, accompagné de Marvin Jay, une sorte de Phil en co-pilote. Après un détour forcé par notre camp pour y emporter un supplément d’eau potable, la jeep sort de l’enceinte du festival et s’engage nerveusement sur la seule piste dessinée dans le sable du désert. Le moment est grandiose : le sable vole de partout, même à l’intérieur de l’habitacle, il fait irrespirable, on se croirait en plein Paris-Dakar.

Il y a plusieurs Hot Springs à surveiller et on commence par déposer un couple plus âgé aux sources les plus proches. Eux qui se frottent déjà les mains d’enfin disposer d’un peu d’intimité, ils changeront vite de tête quand ils découvriront qu’ils ne sont pas les seuls sur place : un camp de romanichels a élu domicile à côté du bassin d’eau chaude, une toute belle soirée pour eux en perspective…

On repart dans le désert, il fait toujours aussi irrespirable. Raph se risque à ouvrir une fenêtre qu’il referme aussitôt : le sable s’est engouffré partout, et surtout dans les yeux de la fille un peu bizarre qui est a l’arrière. On la déposera un peu plus loin, au prochain spot à surveiller. Elle m’avouera, avant de descendre de voiture, que sa démarche à elle, c’est de s’isoler pour pouvoir « danser » toute la nuit à son aise au milieu du désert. Interesting, isn’t it?

Et la jeep repart une fois de plus dans un nuage de fumée… On se retrouve maintenant seuls avec les Rangers, avec qui on commence à avoir une bonne discussion. Ils semblent plus confiants maintenant qu’on est entre hommes, et Rat enfonce un peu le pied sur la pédale.

A l’horizon, le soleil entame déjà sa descente. La jeep vole littéralement sur le sable du désert. Les sources qu’on doit surveiller sont à l’opposé de la cuvette désertique, à une dizaine de kilomètres, juste au pied des montagnes. D’après Marvin, si on escalade un peu, on pourra voir BRC au loin qui brille de mille feux, un spectacle à couper le souffle! Sans blague, Marvin, tu crois qu’on est venus pour quoi? Pour jouer les scouts et faire les policiers avec les méchants burners qui veulent faire trempette?

Quand la jeep disparaît à l’horizon, le soleil est sur le point de se coucher. Il faut faire vite si on veut goûter aux joies de notre jacuzzi naturel. On se fout en slip (Raph voulait se mettre nu, mais j’ai dit non) et on s’aventure dans le bassin à petits pas. Elle est chaude, très chaude même, et le fond, lui, est bien vaseux, mais c’est le bonheur… Surtout après 4 jours dans le désert sans s’être lavés.

Plus loin, près d’un demi tonneau métallique à barbecue, il y a un petit abri. Enfin, quand je dis abri, c’est un grand mot. En vérité, il s’agit juste d’une toile microperforée pour s’abriter du soleil. On a pas pris de tente, va falloir dormir à la belle étoile. Par contre, on a du vin, du beef jerky et des biscuits salés en apéro, de quoi se faire plaisir! On pose nos sacs sous le shelter et on part dare-dare vers la montagne en entamant joyeusement la bouteille.

Il fait noir quand on y arrive. L’escalade n’a pas l’air dangereuse, ou alors c’est l’effet de la bouteille (qui est déjà vide) qui nous rend confiants. Les premières centaines de mètres sont easygame, avec des gros rochers en pente douce, mais c’est après que ça se corse: des passages plus casse-gueule, surtout pour mes pauvres semelles plates. Mais la lune, presque pleine, nous éclaire la route, et on continue l’ascension sans problème, vainquant à tour de rôle chacun des 4 paliers qui nous séparent de notre but ultime.

Au sommet, la vue est exceptionnelle : une étendue désertique à perte de vue avec une grosse guirlande de Noël aux mille couleurs en plein milieu : Black Rock City la magnifique. C’est de loin le meilleur moment de la semaine. Au loin, dans la ville utopique, la fête bat son plein. La foule en délire festoie une fois de plus autour de son idole, le Man. Mais nous, ce soir, on s’en fout, on est au sommet du mont Sinaï. Reste plus qu’à trouver nos dix commandements…

On se pose une heure ou deux au sommet. L’endroit est lunaire : aucune plante, aucun animal… Seules la lumière des phares d’un train qui passe et celle du rayon laser de l’Opulent Temple nous rappellent de temps à autre qu’on est bien sur terre. On discute un peu, allongés sous la lune. Raph s’offre une sieste, je passe un coup de fil, on fait quelques photos, puis on se décide à redescendre calmement vers le campement : il commence à faire froid.

Raph, qui n’a aucune pitié pour le peu de végétation survivant encore aux alentours, joue le rôle du bûcheron, ramassant ça et là le peu de bois qu’on trouve sur le chemin, et de retour au camp, il allume un feu pendant que je fais cuire les spaghettis (au pesto, Sarah, au pesto!).

Une petite souris kangourou s’invite à notre festin, pourtant déjà bien maigre. La sale petite cureye! N’empêche, j’ai pas trop bon: j’aime pas ces bébêtes sur pattes… Ca fait rire Raph, mais j’ai bien raison! Un peu plus tard, alors qu’on essaie de s’endormir à même le sol, la Cureye revient et grimpe à toute vitesse sur mon sac de couchage. Reuuuuuuuuuuh ! Cri aigu de femmelette apeurée pour moi et bien évidemment fou rire incontrolable pour Raph : on a du m’entendre hurler jusqu’au festival, si pas jusqu’à Réno! (Bon, là c’est fait, je passe officiellement pour une tarlouze, mais je me devais de le dire quand même! T’es content, mfi? C’est la bonne version? Sinon tu peux tjrs commenter…)

Le pire, c’est qu’à chaque fois que je la chasse, elle revient à la charge, la petite cureye! Que faire? Je suis trop crevé que pour passer la nuit à la surveiller… Sur le moment, je me dis que le mieux est de vider, en guise d’offrande, le fond de la casserole de spaghettis dans les buissons où elle s’est réfugiée, en espérant qu’elle respectera le pacte ainsi conclu et nous laissera nous endormir tranquilles et heureux sous les étoiles du Black Rock Desert… Quelle journée géniale mes amis, vous avez vraiment pas idée!

La suiiiiiite du Burning Man

9h tapantes, Raph secoue la paroi de la tente, c’est déjà l’heure du « Mental Champion’s Breakfast ». J’ai pas dormi des masses, mais ça va aller, c’est pas trop trop dur de gérer ici… Le camp du déjeuner est censé être pas loin du nôtre, mais trouver un emplacement exact à Burning Man, ça relève de l’exploit! On tourne et retourne dans les rues avoisinantes demandant à tout qui passe des infos sur le breakfast sans succès. On va finir par croire que c’est du pipeau ce déjeuner gratos, et que c’est pour ça qu’ils l’appellent « mental breakfast », vu qu’après avoir marché une heure, on a presque oublié qu’à la base on avait faim et qu’on venait pour manger.

Mais non, on finit par tomber dessus, il était juste sous notre nez, dans la rue principale… Pancakes, lard, confiture de myrtilles et riz au lait, le tout en minuscule quantité, mais c’est déjà le bonheur. Tout en léchant nos assiettes déjà vides, on écoute, plus par politesse que par réel intérêt, le blabla du chef de camp, une sorte de guérisseur à moitié fou qui prône la théorie géniale suivante : « Pour aider quelqu’un qui va mal, on doit plutôt montrer que nous on va bien que le contraire! » Waw, 2000 ans d’évolution pour en arriver… à ça, chapeau mon gars!

La réunion culinaire finit en gros hug général, à la demande du chef qui nous confie ressentir une énergie particulière dans le groupe. Le moment est grandiosement marrant mais aussi et surtout bien ridicule: on se croirait de nouveau dans une scène de Fight Club, celle des groupes de soutien où les gens pleurent dans les bras les uns des autres pour s’aider à surmonter leurs propres malheurs. Mais bon, cessons de nous plaindre, au moins on a mangé.

La visite guidée du camp « énergies alternatives » AEZ va démarrer d’ici peu. Il faisait trop sombre hier pour qu’on puisse repérer l’emplacement exact du camp, mais une chose est sûre: c’est pas tout près! On se trouve deux vélos, des YellowBike comme ils les appellent. Bon, en réalité, les Yellowbike sont de couleur verte, mais le principe reste le même : il s’agit de centaines de vélos mis gratuitement à disposition dans Black Rock City. Il est strictement interdit de les attacher ou de les garder jalousement pour soi tout seul. Non, non! Le but du truc, c’est de pouvoir emprunter un vélo pour se rendre rapidement à une destination et puis de le laisser sur place, pour que quelqu’un d’autre puisse s’en servir à son tour.

Dans notre souvenir, le camp est surmonté d’un grand panneau AEZ, visible depuis l’Esplanade, ça devrait pas être trop compliqué… Pourtant après avoir pédalé pendant un bon quart d’heure, toujours rien en vue. Raph part voir vers l’intérieur du cercle pendant que je continue à l’instinct. Quand j’arrive, la visite guidée a déjà commencé depuis longtemps, et est en fait quasi terminée. Il reste juste la caravane de John, notre pote du whisky d’hier soir, alimentée par panneaux solaires, et celle d’un vieil hippie qui cuit ses aliments dans des fours à miroir: rien de bien exceptionnel, autrement dit! Raph, lui, vient de débarquer, juste à temps pour la toute toute dernière étape de la visite, la seule réellement intéressante: un vélo solaire! Un peu lourd et encombrant, certes, mais qui a l’air de rudement bien rouler… Idée à voler/copier/améliorer sur solarbikeproject.com.

Après avoir parlé un peu avec le concepteur du vélo, on se sépare de nouveau : Raph profite de la proximité du camp HeeGeeBeeGees pour assister au séminaire sur Dieu et la religion qu’il avait souligné hier soir dans son carnet. Je décide de le laisser à ses prières et retourne seul au camp. Je fais bien:  l’après-midi danoise est sur le point de commencer!

Au menu, harengs et oignons sur pain noir, gouttes de Schnapps et petites bouteilles de Ganeel Dansk (une liqueur aux herbes qui arrache) que Connie me fait passer en grand nombre sous le manteau.

Décidément, on se rapproche de plus en plus elle et moi, on dirait qu’une amitié est née, sans rien dire ni faire… Après tout, peut-être qu’ici, c’est plus simple, peut-être qu’il suffit juste de passer un moment privilégié avec quelqu’un pour que ça suffise à faire toute la différence.

Une fois les réserves d’alcool épuisées, ceux qui ont leur compte s’endorment et les autres se dispersent, dans le but d’aller piller le précieux nectar ailleurs. Pour ce qui est de mon cas, je suis à moitié endormi à même le tapis, la tête posée sur une pastèque (MA pastèque, d’ailleurs! Affaire à suivre…).

C’est ce moment là que Raph choisit pour rentrer au camp, plutôt déçu par son fameux « séminaire ». Le pauvre petit boutchou ne s’amuse pas trop jusqu’à présent, il ne parvient pas à trouver ce qu’il est venu chercher (Pourtant, Aleksander est là, le torse musclé et velu, et ne demande qu’à s’offrir à lui…)

Heureusement, on a un plan plutôt intéressant pour le lendemain… C’est qu’en cherchant l’AEZ ce matin, on est tombés par hasard sur le camp des « Earth Rangers », sortes de « policiers » officiels de BRC, présents sur place pour faire respecter les règles du festival ainsi que la nature des alentours. Parmi les activités « nature » qu’ils proposent, il y a le « job-excursion » vers les sources chaudes, situées au pied des montagnes, en dehors de la playa. Les sources sont publiques, mais ne peuvent bien entendu pas accueillir 50.000 personnes en l’espace d’une semaine, vu l’équilibre naturel particulièrement sensible de la région. Notre job est simple : surveiller l’endroit et convaincre les éventuels burners qui s’aventureraient jusque là à renoncer de s’y baigner.

Oh yeah! Enfin une belle occasion de découvrir quelque chose de différent, de prendre un peu de recul par rapport au festival et de voir à quoi ressemble BRC de l’extérieur. On signe pour le shift de nuit de jeudi des deux mains avant de rentrer au camp tout contents (surtout le petit boutchou).

Les danois (encore eux) y arrivent en même temps que nous, et nous proposent de manger un bout tous ensemble, avant d’aller faire un tour au Fuck’n Suck Saloon pour la soirée.

En guise d’apéro, des bières par poignées et une petite soirée StoryTelling: Thundercat aime beaucoup lire des histoires et s’y prend bien, même si celles de Vee et Raph sont plus marrantes…

Sur le chemin qui mène au saloon, on perd Raph qui cale devant un film projeté sur un écran géant (ou sur le top à pois de la projectionniste, je ne me souviens plus). On danse un peu (‘freux) sans vraiment s’amuser aux alentours du saloon (qui n’a d’extravagant que son nom) et Aleksander et Dub disparaissent à leur tour, sans doute attirés çà et là par l’une ou l’autre femelle d’apparence encline à la reproduction.

Avec Connie et Jette, on finit par monter sur un art-car bateau pirate à 3 étages qui nous amènera droit sur le playa tout près d’une immense scène pyro. Le spectacle est envoûtant, on a envie de s’en approcher, de s’en approcher encore.

Même si les jongleurs laissent de temps en temps tomber un objet enflammé près de la foule, on s’y sent bien et incroyablement en sécurité… Je revois Mélodie, la végétarienne du Greyhound, qui a l’air à fond dans le trip BM (suffit de regarder la taille de la touffe qu’elle a sous l’aisselle).

Les deux danoises se mettent de nouveau à danser. Décidément, elles n’arrêteront jamais! Pour m’éviter cette nouvelle souffrance, je préviens que je fatigue et que je rentre SEUL au camp. Petite rencontre surprise sur le chemin du retour: la petite Ellie, la plus jolie des anglaises… Bon, elle est morte saoule et s’endort sur mon épaule à peine assise dans le canapé du campement, mais ça fait toujours plaisir!

Un peu plus tard, alors que je commence à m’engourdir et me prépare à délicatement l’éjecter, les danoises rentrent à leur tour, Connie n’a toujours pas dormi une seule seconde depuis le début du festival, je commence à me demander si on ne l’a pas droguée à son insu…

Epuisé, je rentre à ma tente. Raph, lui, ronfle déjà comme un cochon dans la sienne, et Aleksander pareil. Seul un petit détail fait toute la différence…

Burning Man Day 2

9h du mat quand j’ouvre les yeux, il fait à mourir de chaud dans la tente, impossible de dormir plus longtemps. Non, il faut sortir du four et vite, sous peine de s’y faire cuire. Dehors, tout le monde est déjà levé et rassemblé sous la grande bâche. Apparemment, je tombe à pic, il y a une réunion du camp tout entier dans 10 min.

MoonPuppy et Thundercat prennent la parole à tour de rôle, nous souhaitant la bienvenue, et nous expliquant rapidement l’organisation du camp, de la manière dont on trie les déchets aux activités prévues pendant la semaine. Il faut savoir que Burning Man est un événement dont la règle première est « Leave no trace ». Il n’y aucune poubelle sur le site, et il y est interdit de jeter quelque déchet que ce soit par terre, tout ce qu’on produit comme déchet doit être emmené avec soi au retour, et même les mégots de cigarette doivent être collectés en poche ou stockés sous les lacets. Chose étonnante, les gens ont l’air de vachement respecter, plutôt impressionnant pour une foule qui atteint bien souvent 50.000 personnes en fin de semaine.

Cette année, on est plus de 70 burners de toutes origines réunis dans le camp Playa International. Il y a des gens d’un peu partout, principalement des américains, des anglais et des danois. On fait la connaissance de Nola, une danoise jolie comme un coeur qui est accompagnée de son copain. En restant du côté de Copenhague, il y aussi Michael, un avocat plus âgé en costume de squelette, Christian, une sorte de moine en soutane vert fluo, Jette, qui a quand même du mal a nous faire croire qu’elle a 39 ans et deux enfants (surtout pour Raph qui l’a vue se doucher nue contre la paroi du van), ainsi que Connie qui nous souhaite la bienvenue d’un sourire à réchauffer un coeur congelé. Rien à faire, mais ma première impression est excellente : ça a l’air d’être des gens bien ces danois…

Raph, lui, ronchonne déjà : il s’attendait à un festival hippie pur et dur, à rencontrer des gens avec 20 ans d’avance sur lui, et pour l’instant, il m’avoue n’avoir encore vu qu’un énorme camp de vacances pour jeunes blancs friqués. C’est vrai qu’il a pas entièrement tort, surtout sur le dernier point : à part quelques chinois çà et là, la quasi totalité de la population Black Rock City a la peau blanche… Plutôt étonnant pour un festival ayant lieu dans un pays connu pour son melting-pot racial réussi.

On bouffe un bout et on part faire un tour, suivis d’Aleksander. On commence à se demander s’il n’est pas gay, il nous suit sans arrêt et est fort touche-touche… On se balade au hasard sur l’Esplanade, et on s’arrête pour un petit verre au Bloops, une grande tente lounge bien ventilée où ils servent un cocktail à base de champagne. Raph et moi, on commence bien la journée : on a oublié nos tasses en plastique à la tente. Or, s’il y a bien une chose qu’il faut toujours avoir sur soi au Burning Man, c’est bien une tasse à la ceinture, prête à être dégainée et remplie à tout moment.

On parle à gauche à droite, trop de rencontres que pour les expliquer toutes, des conversations bien souvent superficielles mais qui débouchent parfois sur quelque chose d’intéressant. Burning Man, c’est ça aussi, il faut gratter un peu sous la couche de sable pour trouver ce que l’on cherche.

Une fille nous suit comme une mouche à merde, avec les yeux qui crient quequette. Elle est encore sous l’influence de la MDMA qu’elle a pris hier soir, nous confie-t-elle fièrement. On se dirige avec elle vers le Center Camp, situé dans la rue principale à 6h00, en alignement parfait avec le temps et le man. C’est, comme je l’ai déjà expliqué, le seul endroit où ils vendent des boissons, et c’est aussi un petit oasis de paix au milieu du chaos, sans conteste l’endroit le plus hippie de Black Rock City.

Le camp est composé d’une immense tente de toile ronde en forme de chapiteau de cirque, avec au centre une scène commune pour activités diverses : danses, concerts, massages…  Tout autour de l’arène, des fauteuils, des bancs, des sculptures, des gars qui peignent des seins nus, des espaces d’expression libre, des tables de massage… On pourrait y rester des heures sans s’ennuyer une seconde, juste à regarder la diversité de ce qui se passe autour de soi.

Je me prends un café et parviens à lâcher Raph, Aleksander et surtout la fille, et m’installe peinard sur un banc recouvert de coussins, à regarder autour de moi l’esprit tranquille, à parler avec mes voisins en essayant de dépasser le traditionnel top 3 des questions. J’ai envie d’enquêter et de savoir pourquoi ces gens viennent ici, ce qu’ils pensent du Burning Man à un autre niveau que celui de l’art ou de l’amusement. Contrairement à Raph qui s’avoue déçu d’emblée, je reste optimiste et persuadé qu’en creusant au bon endroit sous la couche de superficialité, et en s’avançant du côté des camps moins bruyants et moins illuminés, on finira par trouver l’esprit profond du BM qu’on est venus chercher.

Aleksander m’a retrouvé, Raph lui a dit qu’il rentrait au camp. On repart donc à deux sur le Playa, marchant lentement en direction du Man, qui trône fier comme un coq au centre du bazar, entouré d’une structure de bois géante qui fait penser à une couronne d’épines. Que représente cette icône? La signification est différente pour chacun…

On passe la journée à se balader au hasard sur le sable du désert, s’avançant vers ces endroits plus isolés où des artistes plus discrets se sont installés, comme s’ils voulaient que seuls les gens se donnant la peine de marcher 2 kilomètres puissent voir ce qu’ils sont venus montrer. On passe aussi voir la fameuse roquette, une des pièces maîtresses de cette année, que Raph avait repérée sur le web au préalable, et qui est supposée décoller vendredi.

Je sais pas si je vous l’ai déjà dit, mais le thème de cette année, c’est « Evolution ». Sur le site du Burning Man Project, on peut lire ces quelques questions ouvertes : « Que sommes-nous en tant qu’êtres humains? D’où venons-nous? Et comment pouvons nous adapter pour survivre à un monde en perpétuelle mutation? »  Sur le papier, ça a l’air super intéressant, mais sur le terrain, on a du mal à vraiment voir de quelle manière ces questions ont été traitées par les artistes, ou alors faut vraiment consacrer son festival à explorer la dimension artistique, mais ça impliquerait de sacrifier la dimension sociale (rencontre avec les autres membres du camp et les inconnus) et festive (alcool et fête). Dur dur de trouver son juste milieu, surtout la première année.

Et puis, ce qui est à la fois génial et effrayant ici à Burning Man, c’est qu’on se rend compte que la moindre action qu’on exécute à l’instant T influence complètement où et ce que l’on sera à l’instant T+1 : selon qu’on rencontre la rue de droite ou gauche à un croisement, on rencontre X ou Y qui nous feront sans doute prendre deux directions différentes, et ainsi de suite. Rien de bien nouveau en théorie cet effet papillon, mais c’est juste qu’on s’en rend vraiment beaucoup plus compte ici, à Black Rock City.

Tout ça pour dire qu’il est difficile de planifier sa journée à Burning Man, la ville ressemble tellement à un gros chaos intéressant de tous côtés que le mieux est encore de suivre son instinct et de laisser faire le hasard, pour vivre sa propre expérience unique.

Soit! Un peu plus loin dans le désert, dans l’alignement du Center Camp et du Man, se dresse le temple, qui, cette année, a la forme d’une tulipe de bois géante. Le bâtiment n’est pas encore complètement achevé, et est toujours fermé au public, il faudra revenir plus tard… Derrière le temple, plus loin dans le désert, un couple complètement nu est en train de faire l’amour debout sur le sable, comme quoi, on peut voir de tout ici…

De retour au camp, je retrouve Raph, assis dans un canapé, le programme du festival entre les mains. Il passe en revue les différentes conférences et ateliers qui ont lieu tout au long de la semaine. Ce soir, il y a un truc intéressant sur l’interprétation des rêves à 7h30 et H, de l’autre côté de la ville, dans un camp appelé HeeGeeBeeGees, on décide de s’y rendre après avoir mangé un bout, chili con carne en boîte, même pas besoin de le réchauffer, il a cuit toute la journée dans la tente.

Quand on arrive enfin aux HeeGeeBeeGees, il fait presque noir. La tente est remplie de jeunes hippies, assis en lotus. Le séminaire sur les rêves est terminé, mais comme le dit le maître de cérémonie, debout au milieu du cercle, c’est maintenant une séance de méditation qui va commencer. On se trouve une place où on peut, et on rejoint les autres en position de boudha. Le mec au centre frappe sur un tam-tam tout en donnant, d’une voix soporifique, les instructions à suivre pour descendre dans un trou mental et y trouver son animal de compagnie, on se croirait dans Fight Club. C’est plutôt relaxant et agréable, mais ça marche bof pour moi, je reste à la surface de mon puits sans parvenir à rien penser d’autre qu’à mon chat…

Le maître de cérémonie demande maintenant de choisir un partenaire pour parler de ce que l’on a vu. Bon, il va falloir sortir discretos : il n’y a que des hommes ou des hippies poilues autour de moi, et si j’ai trois mots à dire sur ce que je viens de vivre, c’est beaucoup… Raph pense pareil on dirait : il est déjà sorti de la tente.

En prenant le chemin du retour, on passe par hasard devant le camp AEZ, l’Alternative Energy Zone, qui, comme son nom l’indique, promeut l’utilisation d’énergies renouvelables. Intéressant tout ça… Becks, une jolie blonde australienne nous y accueille, il est trop tard que pour visiter leur projet aujourd’hui, mais si on a le temps de revenir demain matin, une visite guidée est prévue à 11h.

On est encore bien crevés d’hier, et on est pas surs de trouver le courage nécessaire pour sortir sur l’Esplanade ce soir. Au lieu de cela, on s’arrête à un petit bar presque désert, un peu du genre de ceux que j’ai l’habitude de rencontrer sur ma route à vélo, et on se fait offrir un whisky sur glace, en discutant avec Alan, un tout vieux burner, ainsi que John, un des responsables de l’AEZ et sa femme. Ils ont fondé une compagnie dans le solaire et profitent de l’événement pour tester leurs dernières nouveautés, on les reverra sans doute à la visite guidée.

Retour au camp, avec la ferme intention d’y manger un bout, de sélectionner les activités du lendemain dans le programme et de sagement se reposer pendant que la cité s’amuse. Une black est couchée dans le canapé, à moitié endormie. Eden ne sait plus trop où est son camp et, vu son état de fatigue, elle s’est installée ici pour la nuit. Pas con comme idée, je me demande si je ferais pas bien ça l’année prochaine : venir sans tente, juste un petit sac de couchage et dormir à gauche à droite dans différents camps.

Voilà Jette, Connie et Aleksander qui reviennent au bercail à leur tour. Aleksander est bourré et super marrant, surtout quand il essaye de draguer la black avec sa voie bien grave et ses allures de James Bond. « So, you’re from New York? You want a beer? ». Il a beau essayer de la chauffer, Eden est vraiment de mauvaise humeur / désagréable, Madame nous explique qu’elle est une artiste, elle, et que nous, on est que des petits campeurs sans créativité, elle est vraiment chiante..

Les danoises ont dansé jusque maintenant, et Jette commence à fatiguer, elle va pas tarder à aller se coucher. De son côté, Aleksander est toujours occupé avec Eden et Raph baille toutes les 20 secondes… Aussi bien Connie que moi on n’a pas envie d’aller dormir tout de suite. Que faire? Un petit art-car tout illuminé de blanc passe dans la rue devant nos yeux… On se regarde une seconde, puis, sans hésiter, on se lève, on court et on saute dedans, sans trop savoir pourquoi. Mon coeur accélère, c’est la première fois depuis le début du festival que je me retrouve seul à seul avec une fille…

Le véhicule nous emmène sur la Playa, à l’Opulent Temple, le seul endroit de la cité où la musique électronique ne s’arrête absolument jamais. On danse un quart d’heure (‘freux!) au milieu de la foule en délire, réchauffés par les jets de flammes et tentant d’attraper les lasers, avant de s’éloigner du bruit. Je l’emmène sur la Playa, en direction du désert. Elle est toute excitée : ni elle, ni Jette ne sont encore allées plus loin que l’Esplanade.

On se dirige droit vers le temple, qui est maintenant ouvert et entièrement illuminé dans des tons chauds. L’ouvrage est sensationnel, avec des passerelles qui permettent d’accéder à ses différents étages. Au milieu de la tulipe géante, un feu ardent brûle dans un immense tube de verre, les flammes y montant en spirale sur toute la hauteur du bâtiment. L’ensemble donne un lieu très calme, finement exécuté dans les moindres détails, et plus que propice à la rêverie et à la méditation.

Le temple est un des autres principes fondamentaux du Burning Man. Tout au long de la semaine, les burners viennent s’y recueillir, y inscrire leurs souhaits, leurs prières ou les choses qu’ils ont envie d’oublier sur ses murs de bois, et le dimanche soir, dernier soir du festival, dans un silence religieux, l’édifice s’envole en fumée vers le ciel, emportant avec lui les prières de chacun des participants.

Avec Connie, on passe un super bon moment. On vient de quitter le temple et on s’est arrêtés au milieu du désert, dans une petite cabane calme où des gens se réchauffent  sous le toit de métal léché en permanence par des flammes qui sortent de son centre. Plutôt romantique pas vrai? Mais, je vous rassure, on se drague pas, on se contente de faire connaissance. C’est une fille géniale à première vue:  35 ans, toujours souriante et prête à faire la fête. Elle vit à Arhus au nord de Copenhague, où elle est professeur de musique, de piano et de guitare. Elle a pas mal voyagé de par le monde, guitare sur le dos, et elle a vécu pendant plusieurs années dans une caravane. Elle n’est pas mariée, mais a un mec depuis 17 ans… J’explique pas pourquoi, mais on s’entend vraiment bien, comme si une putain de connexion mentale s’était installée en silence entre nous deux.

On clôture cette belle soirée autour d’un thé bien chaud du Center Camp, où on s’assied par terre, un peu rêveurs, autour du cercle de danseurs et de jongleurs. Il est pas loin de 3h du matin, mais ils sont toujours là, répétant inlassablement les mêmes gestes, comme si le temps n’avait pour eux aucune importance. Christian, toujours en soutane, est assis en boudha dans un coin reculé de la tente et, les yeux fermés, se fait masser par une jolie brune. Sur le coup, je me dis que ça doit être vraiment être génial de faire le Burning Man avec sa copine, vivre ce genre de moments qu’on arrive à fixer dans un coin de sa mémoire et qu’on oublie jamais…

Il est presque 4h, Connie, si on rentrait, non? il faut vraiment que je dorme tu sais… J’ai promis à Raph de l’accompagner au petit déjeuner des champions mentaux demain matin à 8h, il va me tuer si je me lève pas! Oui, je sais, t’es pas fatiguée, tu m’as déjà dit, mais il faut que tu dormes, ça fait presque 3 jours que t’as plus dormi là… Je sais que le festival te fait trop d’effet que pour te permettre de dormir, mais force toi un peu.. Compte les moutons, pense à rien, je sais pas moi…

Burning Man day 1

Réveil difficile vers 7h ce matin, tout le monde est déjà debout, la plupart en train de mettre la dernière main à leurs costumes et le reste se contentant de sagement siroter un café sur la terrasse avant d’attaquer la route.

On ne démarre que vers 11h. Black Rock City est à 4h de route au Nord, au milieu de nul part. Poppet conduit vite, elle a envie d’arriver, de revoir la Playa et son homme. On est 8 dans la bagnole : Dub, Raph et Aleksander à l’arrière qui se contentent d’essayer de dormir sans dire un mot, Muffin et Eslag sur la banquette du milieu, puis Turtle et moi, et enfin Alex à l’avant.

Le voyage se fait dans la bonne humeur, du moins à l’avant, car à l’arrière, la chaleur est apparemment insupportable. Entre la banquette du fond et celle du milieu, les avis sont mitigés entre ouvrir la fenêtre et la fermer, et je rigole sous cape en voyant la gueule de Raph qui sue en silence sans pouvoir rien faire…

Les bouchons que Poppet redoutait à l’entrée du festival sont fort limités, 15 minutes à peine. Le paysage a changé, on est maintenant sur la Playa, une cuvette désertique entourée de montagnes et complètement plane. La voiture avance à l’aveugle, se contentant de suivre le nuage de poussière soulevé par les roues de celles qui la précèdent.

Nous voila au Will Call, c’est l’heure de sortir du van et de se procurer nos billets. L’entrée du festival n’est plus très loin, juste encore une petite heure d’attente dans la file, à parler à gauche à droite et à répondre au top 3 des questions qui vont être monnaie courante tout au long de la semaine:  « What’s your name? », « Where are you from? », « Is it your first burn? »

Voilà, on a les tickets, Black Rock City, here we come! On commence à apercevoir les premières tentes à moins d’un km au loin dans le désert. Raph, Aleksander et moi, on décide de continuer a pied, mais le garde de sécurité, un burner en maillot coiffé d’une perruque et recouvert de poussière n’est pas du même avis : c’est trop dangereux et de toute façon il n’y a aucune entrée pédestre de prévue à Burning Man! Mais il apprécie notre geste, arrête un camping-car et demande à ses occupants de nous conduire jusqu’aux Greeters, point d’entrée de la ville.

On s’installe à l’arrière de la caravane d’un couple bien sympa de Reno qui en sont a leur troisième burn. Ils nous offrent à chacun un bracelet en guise de first playa gift. Ca aussi, c’est une chose importante au Burning Man, tout le monde s’offre des petits cadeaux.

Nous voilà à l’entrée, il est de tradition pour les virgin burners de ramasser une grosse barre de métal et de faire résonner la cloche dans le silence du désert. On descend de la caravane, et on s’exécute sans se faire prier.

Bordel, le Burning Man, ça y est, on y est enfin! Avec Raph, on réalise pas encore, ça fait tellement longtemps qu’on en parle. La ville a l’air immense, organisée en demi-cercle, et découpée en rues à la manière des heures d’une horloge, toutes les demi-heures entre 2 et 10h, puis en anneaux allant de A à I, du centre vers l’extérieur. Au centre de l’horloge se trouve normalement le man, et à midi, le temple, mais on est encore bien trop loin que pour les apercevoir.

Notre camp, le Playa International, se trouve dans le Death Barbie Village, à 3h30 et E. On marche donc dans cette direction sans se presser, traversant les rues encore recouvertes d’une croûte craquelée de sable séché. Partout autour de nous, les gens s’installent, montent les tentes, tendent les bâches et mettent la dernière touche à leur camp à thème.

Je me sens à la fois incroyablement libre et minuscule, j’ai envie de crier fort, de courir dans le désert les bras écartés, et de me laisser emporter par la brise. La ville est immense, et pourtant, on n’a encore rien vu, mais on comprend déjà qu’on aura à peine le temps d’en visiter le quart que la semaine sera déjà terminée.

Nous voilà arrivés devant ce qui va être notre camp pour la semaine a venir : un ancien bus scolaire, peint d’un côté en orange avec le nom de Thundercat, et en blanc de l’autre, avec celui de MoonPuppy. A côté du bus, à même la rue, une large structure de bâches micropercées tendues par des mats assurent un bon 40m2 d’ombre, et un petit chapiteau un peu plus loin fait office de cuisine. L’endroit me plaît direct : plein de canapés, de chaises, le tout sur une immense carpette qui isole le camp du sable du désert, vraiment du tout beau travail.

On fait la connaissance de Thundercat, une armoire à glace, uniquement vêtu d’un kilt kaki. Il nous explique que cette année, grâce à l’invitation des Death Barbie à camper avec eux, on peut s’estimer heureux, car on a un emplacement de choix dans la ville. Apparemment, il est de plus en plus difficile au fil des années d’obtenir une place pré-assignée proche de l’Esplanade, l’anneau intérieur, qui est centre de la vie aussi bien diurne que nocturne de Black Rock City.

On décharge les vans en vrac sur la moquette avant de commencer à planter les tentes de l’autre côté du bus. Thundercat nous demande d’optimiser l’espace, de nous organiser en mini-rues avec les entrées du même côté, ça fait un peu scout, mais on est tellement content d’être là qu’on s’y plie. La plupart n’ont jamais fait de camping, il y en a même qui ont oublié de prendre un couteau suisse, Muffin et Turtle! Tss, quand je pense que c’est eux qui avaient le plus de matos dans le van…

Avec le vent qui s’est levé, les tentes ne sont pas faciles à monter et, pour couronner le tout, les piquets tiennent pas bien dans le sable… Je rassemble ma bouffe et mon eau pendant que les autres s’installent et plante ma tente en dernier, à côté de celle d’Aleksander, qui est de loin celui avec qui je m’entends le mieux dans le groupe.

Le soleil est déjà bas dans le ciel, mais le camp n’est pas encore au complet: les autres ne nous rejoindront que pendant la nuit ou demain matin. Raph et moi, on décide de profiter du fait qu’il y ait pas encore trop de monde pour préparer notre cocktail de bienvenue, le fameux mojito à la menthe fraiche! Il ne manque que la glace…

Or, les deux seules choses que l’on peut obtenir avec de l’argent à Burning Man, ce sont justement du café/thé au Center Camp, et de la glace dans un des centres qui en vend. Seulement, le centre a fermé ses portes à 18h, et commencer la semaine par des mojitos sans glace, ce serait un péché…

C’est le maire du village Death Barbie, Felony Larson (surnom qu’on arrivera jamais à retenir et qui sera bien vite remplacé par Melody Nelson) qui nous en filera un sac, après avoir reçu promesse de notre part de lui en ramener un autre à la première heure demain matin.

Je coupe les citrons et Raph prépare les mojitos comme un vrai barman. Les membres du camp sont ravis, surtout Poppet qui n’avait jamais goûté le précieux nectar, et qui découvre, verre après verre, l’effet traître qu’il peut avoir. On sirote nos boissons peinard, partageant à droite à gauche avec qui veut, avant de remplir nos tasses et celle d’Aleksander à ras-bord, d’apporter un bon litre du précieux mélange à notre voisine Melody Nelson pour la remercier, et de partir en exploration tous les trois.

Quand on descend la rue 3h30 vers l’Esplanade, on est déjà bien joyeux… Et là, c’est la surprise! Il a beau faire déjà nuit noire, tout autour de nous est illuminé et en mouvement, ma première impression est celle d’une immense fête foraine, qui s’étend sur le sable, presque à perte de vue. Tout le monde est déguisé dans des costumes plus ou moins lumineux (et de plus ou moins mauvais goût) et des voitures spéciales, les Art-Cars, circulent musique à fond tout autour de nous, transportant les burners d’un bout à l’autre de la Playa.

En se baladant, on tombe par hasard sur deux anglaises de notre camp, Ellie et Jennie, qui s’apprêtent à monter au hasard dans une de ces fameuses voitures. On les suit et après une belle balade à travers les rues de la ville, l’Art-Car nous emmène droit vers la Playa, dans la direction du désert, pour nous déposer dans un endroit retiré d’où on peut voir toute l’Esplanade s’étirer en une guirlande de lumière sous la forme d’un demi-cercle.

On se balade d’oeuvre d’art en oeuvre d’art au milieu du désert. Le moment est génial mais je commence à fatiguer. Puis, l’alcool est redescendu et j’ai pas trop la tchatche. Non, je me contente de suivre seul derrière les 2 couples qui se sont formés, Raph et Ellie (que je surveille d’un oeil pour Perrine) et Jennie et Aleksander (eux, je m’en fous). Je ne me lasse pas de regarder tout autour de moi, impression indescriptible d’immensité et d’aléatoire. Des gens à vélo, à pied, sur des voitures, dans des costumes qui prendraient au moins 2 pages à décrire, des oeuvres d’art à gauche à droite, plus farfelues les unes que les autres… Burning Man, aujourd’hui, c’est ça pour moi : un chaos artistique, un univers aléatoire, une fête foraine pour grands enfants.

Les filles se dirigent vers l’Opulent Temple, elles veulent aller danser, moi pas! Je me sens vanné, puis j’ai envie de me lever tôt demain pour prendre le temps d’explorer la Playa en plein jour. J’annonce à Raph que je rentre à la tente et il décide de me suivre, abandonnant ainsi sa nouvelle petite amie, ainsi qu’Aleksander et la sienne qui partent de leur côté pour commencer la fête…

Getting organized

Aujourd’hui, comme l’a bien expliqué MoonPuppy en sirotant son Dr Pepper hier soir, c’est la grande journée des courses et des derniers préparatifs. Raph et moi on se fait réveiller au petit matin par les autres membres du camp qui font passer du café dans la cuisine, on lance une machine de linge, puis on déserte l’assemblée pour aller déjeuner peinard dans un « port of subs ».

On ressort de là avec une moitié du sandwich aux œufs encore en main et le ventre déjà prêt à exploser. On fait un tour dans les grandes surfaces des alentours, à la recherche de quelques trucs indispensables pour le festival…

… Avant de se diriger de nouveau vers la baraque de MoonPuppy, où tout le monde est en train de s’activer (sauf lui qui sirote son Xe Dr Pepper de la journée).

Poppet débarque avec ses parents. Jackie nous emmène Raph, Dub et moi jusqu’au Walmart faire nos courses pour la semaine. Pas évident de savoir quoi prendre, on y passe plusieurs heures a tourner dans les rayons sans savoir se décider. Note to myself : l’année prochaine, faire une liste au préalable.

Finalement, on en ressort avec deux caddie presque pleins : beaucoup d’eau en un, puis des boissons, des fruits, des plats en conserve, des pâtes, du pesto, quelques bouteilles de rhum pour notre soirée mojitos et deux paires de lunettes de soleil a 5$ qu’on finit par choisir après une heure d’essayage: de vraies tarlouzes (surtout Raph!)

Un dernier passage au Brico du coin pour se procurer une paire de goggles, des lunettes de protection anti-tempête de sable, et on est quasi prêts : il ne nous manque plus que la menthe fraiche pour les mojitos, qui est impossible à trouver.

Avoir passé 2 heures dans les rayons m’a foutu un mal de crâne pas possible, c’est que, ces derniers temps, je suis plus habitué à la lumière du soleil qu’au scintillement des néons de grande surface. Poppet, me propose d’aller me poser un peu à la rivière, en plein centre-ville, pendant que Raph part de son côté avec une de ses amies à la recherche de l’herbe précieuse.

On embarque George et Anissa, sa copine, qui étaient restés chez Haggy, et on se pose une petite heure tous les 4 au bord de l’eau. Le couple s’amuse dans les rapides, pendant que Poppet et moi, après un plongeon rapide, on se fait sècher sur une grosse pierre tout en discutant. Elle a 24 ans, bosse avec des enfants adoptés, et s’est mariée avec Brian, alias Thundercat, il y a de ça 2 ans, et au Burning Man svp.

Ma première impression est qu’on se comprend et qu’on s’entend bien. Elle est calme, fort calme même, avec un regard un peu étrange qui fixe son interlocuteur pendant plusieurs secondes avant de réagir. Difficile de dire si elle est dans la lune ou si elle cherche quelque chose d’autre…

Je décide de me balader un peu seul dans les rues, rassurant Poppet sur le fait que je trouverai bien le moyen de rentrer en bus. La ville est pas très grande, mais plutôt impressionnante par le nombre de ses casinos et de ses magasins de prêts et de seconde main… Comme quoi le casino gagne toujours!

Ca me plairait bien de trouver un vélo, j’ai lu sur le site que c’était indispensable à BM, tellement la ville est étendue. Mais bien évidemment, j’arrive trop tard, les burners ont déjà envahi la place et les quelques vélos d’occase qu’il reste sont à des prix de sots, si bien que ça me reviendrait moins cher de m’offrir un flingue, dont le prix démarre à 50$, sont fous ces ricains…

Soit, il se fait tard. Je m’assieds dans le bus pour Sparks en baillant, puis continue à pied jusque chez MoonPuppy, où j’arrive pas loin des 18h. Tout le monde est en train de s’affairer, Raph (qui a trouvé sa menthe) et Eslag pour la bouffe, et les autres pour la préparation des costumes, une tradition à Burning Man…

Dub travaille sur ses chaussures depuis hier soir, de vieilles Nike Air qu’il a recouvert d’aluminium, de fourrure blanche et d’un peu d’étoffe bleue, hum! Eslag lui, s’est lancé dans la fabrication d’un costume complet de Télétubbies, tout orange en feutre avec des lignes jaunes poussin en fourrure, chacun ses goûts…

Il y a quelques nouveaux arrivés : 4 anglaises, étudiantes en art, qui doivent avoir autour des 22 ans. Alley, la mieux, est grande et fine, avec un joli sourire et pas mal de charme, elle me fait penser à l’anglaise des « Poupées russes ». Puis, il y a Sarah, un peu plus hardcore, avec piercings multiples et cheveux colorés en partie, Jennie, qui est en train de se faire raser quelques unes de ses mèches blondes par MoonPuppy (entre 2 gorgées de Dr Pepper), et enfin Chloé, qui tente d’aider Eslag à la machine à coudre, mais c’est pas gagné.

Raph, lui, profite du peu de temps qu’il lui reste pour chatter avec sa petite copine…

Après le souper, on finit de préparer les sacs, d’empaqueter et d’étiqueter la nourriture (merci Raph d’avoir inscrit Jolicoeur sur la mienne!), puis on charge les deux vans jusqu’à la gueule, avant de prendre une dernière douche, d’écouter le speech de scout de MoonPuppy (occupé à déguster une boisson dont je tairai le nom) et d’aller dormir… Demain, on démarre vers les 8h pour Black Rock City, pour une semaine que tout le monde annonce exceptionnelle…

All the way to Reno…

Une bonne nuit de repos dans la cave du château, un déjeuner de rois, des promesses de rester en contact, des embrassades répétées…, et Séba et moi, on a fini par dire adieu pour l’un, au revoir pour l’autre à notre nouvelle amie et monter à tour de rôle dans nos bus respectifs. Ça y est, dans quelques heures, je serai aux States!

Jusque là, tout va bien : le Greyhound trace dans le petit matin sur l’autoroute encore déserte. Dans le bus, pareil, pas grand monde. Je suis assis à l’avant derrière une mexicaine et sa petite fille qui joue à la PSP avec le volume à fond. De l’autre côté de la rangée, un chinois tout sérieux en polo rose, un autre asian en pantalon militaire qui fait le malin avec son iphone, et un vieux clic-clic à la grosse panse tout à l’avant qui gaspille sa salive à dragouiller la femme chauffeur, qui a plus l’âge de la retraite que du permis poids lourd.

On arrive à la frontière US. Ils arrêtent TOUTES les voitures, sans exception! Pour les bus, ils ont même un entrepôt spécial. Tout le monde descend pour subir une fouille des bagages et un jeu de questions-réponses bien désagréable. Les plus chanceux, le chinois au froc militaire et moi-même, ont même droit à une fouille approfondie dans une petite salle à l’écart : le douanier n’a pas l’air d’apprécier le fait que je me rende seul au Burning Man. Il me questionne pendant une bonne demi-heure, tentant de me faire perdre mes moyens en me posant plusieurs fois les mêmes questions avec des tournures différentes, et ne finit par me délivrer le précieux visa qu’après s’être assuré de visu que je ne transportais aucune substance illicite dans le pantalon, no comment…

Le bus redémarre enfin. Je m’endors, fâché par la manière dont j’ai été traité, mais soulagé néanmoins d’avoir passé avec brio cette sale épreuve. Mais ce n’est pas fini… Une heure plus tard à peine, une patrouille de douane nous dépasse et nous fait signe de nous ranger sur le bas-côté. Et c’est reparti pour un deuxième contrôle d’identité et jeu de questions-réponses. Cette fois-ci, ils sont habillés en militaires, juste pour nous foutre les boules.

– « So, where are you going today? », qu’il me demande avec un grand sourire faux-cul.
– « Well, I’m trying to go to Reno, but if you stop us every five minutes, I’m not sure I’m gonna reach it one day! »

C’est sorti tout seul, pas pu m’empêcher! Le chinois en kaki se marre, il n’aurait pas du. Le douanier me rend mon passeport sans un mot et se dirige droit sur lui. Il le fait descendre du bus, le plaque contre la paroi et le fouille en profondeur une fois de plus. C’est à la fois drôle pour nous et humiliant pour lui, mais c’est d’abord et surtout du stress et une perte de temps pour tout le monde. Pour le moment, le pays ressemble plus à une dictature de bas-régime qu’à la supposée démocratie la plus puissante au monde…

Quand le bus arrive à Fargo, il a plus d’une heure de retard sur l’horaire. J’ai raté ma correspondance, mais un employé du Greyhound me rassure : ça arrive tout le temps. Voilà un autre billet pour Kansas City, qu’il me fait, puis pour Denver. Bon, le trajet est un peu plus long (presque un jour de plus) mais, selon lui, c’est ce qu’il y a de mieux à faire.

Même véhicule, même chauffeur, on reprend les mêmes et on repart, à la seule différence près que le bus est plein à craquer. Je suis maintenant assis à côté du chinois en militaire, je comprends pas grand chose à ce qu’il dit, mais il rigole beaucoup, ce qui veut sans doute dire qu’il est sympa… La femme-chauffeur, par contre, est beaucoup plus nerveuse depuis qu’on a passé la frontière. Elle n’accepte plus personne sur le siège derrière elle, et lors d’un arrêt à une pompe-essence, alors qu’elle avait au préalable interdit la descente au micro, elle s’emballe comme une hystérique sur une petite chinoise qui a le malheur de vouloir sortir pour prendre l’air.

Au prochain arrêt, elle m’explique qu’elle n’a pas le choix, qu’elle est obligée de passer en mode alerte aussitôt la frontière franchie. « Ici, c’est un pays de fous, suffit de regarder cinq minutes autour de toi, qu’elle me dit, et tu comprendras… »  Elle m’attrape le bras et me montre un vieux qui s’apprête à remonter dans le car. « Lui, par exemple, regarde son pied… T’as vu? »

En effet, alors que l’homme escalade les quelques marches de l’autobus, son pantalon se soulève et laisse apparaître un bracelet électronique de liberté conditionnelle. « Rien de bien spectaculaire, qu’elle me dit, mais une chose est sûre, on est jamais assez prudent dans ce pays! »

Le bus arrive à Sioux Falls vers 19h, destination finale du véhicule et de son chauffeur. De là, une petite heure de pause et ça repart vers Kansas City. On est passé à un autre extrême : le chauffeur s’appelle Jimmy, pèse au moins 200 kilos et arbore des méchants biceps au moins aussi gros que ma cuisse, tatoués bien entendu. Il nous récite un petit speech au micro, à la manière d’un commandant de bord.

« Hey folks, just be aware of one thing : I have an absolute ZERO tolerance with alcohol or smoking on the bus, but if you are nice and quiet, I’ll do the same and I’ll bring you for sure to Mac Donald’s… »

Il commence à faire nuit, l’arrivée à Kansas City est prévue pour 4h du matin. Je suis assis à l’avant à côté d’un grand black bien cool. On tente de dormir comme on peut, même si c’est pas évident avec nos grandes jambes. Vers minuit, je suis réveillé par un bruit bizarre : le car, qui roule sur une route toute étroite dans la nuit noire, oscille dangereusement, ses roues sortant des lignes blanches et faisant ce bruit de mitraillette destiné à réveiller les routiers pendant leurs micro-sommeils.

Mon pote basketteur à côté est réveillé aussi, il rigole jaune en se rongeant les ongles : le chauffeur est en train de s’endormir! Pas le choix, il faut aller lui parler un peu, une connerie, lui dire n’importe quoi, mais pas question de le regarder risquer notre vie à tous sans rien faire.

30 minutes d’arrêt a Omaha City, ça a l’air mal famé. Les gens du bus commencent à se parler : un couple de jeunes qui faisait des pompes plus tôt sur le parking du Mac Do ralent sur 2 petits bouts espagnols qui font du bruit à l’arrière, ils sont partis de l’Est du Canada, et vont jusqu’en Louisiane, presque 5 jours de bus. Le clic-clic est toujours là et passe auprès de tout le monde faire une petite blague ou l’autre, histoire de maintenir la bonne humeur. La mexicaine et sa fille, elles, s’occupent comme elles peuvent, en dépensant toute leur monnaie sur une borne d’arcade.

On s’apprête à repartir vers Kansas City. Le bus est plein et ils doivent refuser du monde, parait que c’est un coup classique chez Greyhound, ils surbookent tous les trajets. Le grand black est parti s’asseoir a l’arrière, espérant avoir une meilleure place et un voisin aux jambes plus courtes, mais pas de chance pour lui, il hérite d’un gros lard. Et moi pareil, une sorte de Shanti junior, un vrai fou avec une tête de bébé qui parle tout seul en récitant le notre père, j’ai pas bon…

Pour ajouter au climat déjà effrayant, on peut vraiment compter sur la police. Tout au long de la nuit, on verra des patrouilles tous phares et sirènes dehors, bien souvent à 4-5 voitures pour arrêter un pauvre conducteur qui n’a rien fait de bien grave. Cerise sur le gâteau, on passera au ralenti devant le parking d’un fast-food où un mec est tenu en joue contre un mur par 5 policiers, les gens se marrent, mais je me dis que j’aimerais vraiment pas vivre ici.

Dans le bus, c’est la plèbe: la moitié des gens sont fous, parlent tout seul ou jurent à tout bout de champ. J’apprends que le règlement Greyhound veut depuis quelques années que la place derrière le chauffeur reste vide de tout passager : ils ont eu trop de problèmes de chauffeurs étranglés ou balafrés pendant leur service. Une femme s’y assied, c’est l’épouse de Jimmy, elle va prendre le relais et le tenir éveillé, ce qui m’arrange bien, je vais pouvoir dormir tranquille au moins jusqu’à Kansas City où il y aura 2h de layover avant d’attraper le prochain bus pour Denver, j’espère que ça craint pas trop la nuit là-bas.

1h30 du mat, on trace dans la nuit sur une route de campagne, je dors à moitié. Le bus ralentit brusquement en klaxonnant : une biche est occupée à lécher le bitume droit devant nous, elle a l’air tétanisée par les phares. Jimmy pourrait s’arrêter et la laisser s’enfuir à son aide, mais non, il accélère et fonce dedans sans pitié, un sale bruit. Puis, il s’arrête, allume les lumière, et prend le micro en héros : « Everybody is ok? » Connard, va! Les gens ont bien sursauté un peu au coup de klaxon, mais personne, absolument personne, n’a réagi devant le sacrifice inutile de l’animal…

Arrivée à Kansas City. Je tue le temps en parlant avec Clic-Clic et le chinois en rose. Le militaire m’offre des Mc Chicken froids qu’il a acheté en masse pendant la nuit. Une sorte de béni oui-oui complètement cinglée récite un chapelet à voix haute dans un coin, et une fille qui ressemble à Véronique me tient la jambe et me fait souffrir. Je me réfugie auprès d’Adam et Steph, les deux jeunes qui vont en Louisiane. J’apprends qu’une fois là-bas, ils prennent livraison d’une voiture avec laquelle ils comptent remonter la côte Est jusqu’en Nova Scotia, en prenant leur temps cette fois-ci. Ils sont vraiment sympas, on décide de rester en contact.

Il est temps d’embarquer pour Denver. Derrière moi, dans la file d’attente, un jeune avec des allures de clodo, c’est Ian. Il s’arrête lui aussi à Réno, pas pour le Burning Man, mais pour y retrouver sa petite copine. Il lui est arrivé une sale histoire, il était sur la côte Est avec sa moto, il s’est fait arnaquer en la vendant, et il a dépensé le peu de fric qu’il avait encore en motels et restaurants.

Le chauffeur ressemble à Eddie Murphy. Il roule bien, en faisant plein de pauses, ce qui nous permet à tous de nous bourrer de burgers, de coca et de cigarettes tout au long de la journée. J’ai une toute bonne place au milieu du bus, parfaite pour pioncer, et je me fais pas prier pour en profiter. Je dors de manière tellement honteuse, ne me réveillant que pour les pauses, que ça fait bien rire un vieux black à la barbe blanche derrière moi qui m’annonce : « You sleep like a little baby ». Après une dizaine d’arrêts, entrecoupés de siestes et d’un changement de chauffeur, on arrive enfin à Denver. Il est 17h, le prochain bus pour Salt Lake City démarre vers 23h, on a 6 bonnes heures à tuer.

Ian, avec qui j’ai fait connaissance pendant la journée, me suit à travers les rues de la ville. Il m’apprend qu’il a défendu des gens en se battant hier soir à la gare de Kansas City, qu’il croit bien qu’il s’est cassé le pouce, mais qu’il a obtenu en remerciement des pierres précieuses qu’il espère échanger contre quelques pauvres dollars dans un pawn shop de la ville. Malheureusement pour lui, les magasins de seconde main sont déjà fermés, et je suis presque obligé de lui lâcher quelques dollars pour qu’il puisse bouffer et qu’il me laisse me balader seul dans les rues.

Je me fais un bon plat de nouilles chinoises en terrasse et me promène dans le centre-ville jusqu’à la tombée de la nuit. L’endroit est super agréable, et bien fréquenté, Denver est officiellement la première ville qui me plaît depuis mon entrée sur le territoire US.

Quelques heures d’attente dans la gare des bus avec Ian, et un pote qu’il a rencontré dont j’ai oublié le nom, et on embarque pour Salt Lake. On a eu la bonne idée de se mettre assez tôt dans la file, car une fois de plus, le Grehound est surbooké. Le chauffeur, une sorte de parrain Henry, m’autorise exceptionnellement à m’asseoir tout à l’avant avec Ian, assurément la meilleure place du bus.

Le dernier à monter dans le bus est un gros lard avec des seins qui ressemble à une femme. Ses sandales laissent apparaître des pieds recouverts de champignons, il pue à vomir et porte un t-shirt noir recouvert de pellicules et d’une grosse tache de yaourt séché (ou autre) en bavoir. Je voudrais pas être celui à côté de qui il va s’asseoir… Il se dirige lentement vers le fond, pour revenir ensuite vers l’avant : il n’y a plus de place qu’il me dit. Entretemps, le chauffeur, qui boit un café dehors avant de démarrer, a verrouillé la porte de l’extérieur. L’homme-femme commence à trouver le temps long et se met à taper comme un malade sur la porte pour que le chauffeur le remarque et lui ouvre. Je ne peux pas contrôler mes fous-rires, c’est vraiment trop drôle…

Dix minutes plus tard, le chauffeur finit par revenir et lui trouve une place à côté d’un petit rappeur rasé au visage balafré avec qui j’avais échangé quelques mots dans la gare des bus. Le pauvre, il va passer une sale nuit… Au premier arrêt, 2 heures plus tard, une personne descend et le rappeur en profite pour changer de place, et s’asseoir à côté d’une fille qui est maintenant toute seule. Elle n’est pas contente, et une dispute commence. Ils se gueulent dessus comme des chiffonniers. La fille est égoïste, elle veut être seule pour pouvoir dormir! Quant au rappeur, je peux pas lui donner tort, il a juste envie de pouvoir respirer un peu d’air frais… Voyant que les esprits s’échauffent, le chauffeur s’empare du micro et annonce que s’il entend encore une seule mouche voler, il déposera les troubleurs de fête sur la première aire de repos, et il clôture par : « ceci sera mon seul avertissement! »

Avec Ian, à l’avant, on rigole bien, même s’il a de plus en plus mal à son pouce. Je lui file un Dafalgan codéine pour qu’il arrête de se plaindre et me laisse dormir un peu, l’effet est réussi, il s’endormira comme une masse un quart d’heure plus tard. La nuit est agréable, parrain Henry roule vite et bien, et à l’aube, quand il nous arrête dans un Mac do pour le déjeuner, on est déjà en Utah, accueillis dans un paysage lunaire par un lever de soleil à couper le souffle.

Il roulera comme ça jusque Salt Lake City, où il mettra fin à l’excursion par un petit speech de clôture au micro. C’est décidément le moment que je préfère dans le voyage, ces speechs des conducteurs, ils ont tous un style différent, mais à chaque fois c’est super drôle, tellement ils se prennent pour des pilotes d’avion.

Une heure d’attente à Salt Lake plus tard, un autre chauffeur nous emmène dans un bus tout nouveau et presque vide avec une arrivée prévue en soirée à Reno, destination finale pour le voyageur aux jambes en crampes que je commence à devenir après presque 72h assis sur mon siège.

Le paysage est magnifique, et dans le car, l’ambiance a complètement changé: les gens qui ne se sont pas parlés pendant 3 jours commencent à se rapprocher et des groupes se forment, on a un peu l’impression qu’ils réalisent qu’il va bientôt falloir dire adieu à la gueule de leur voisin qu’ils commencent à apprécier.

Un couple de burners végétaliens, Jérémie et Mélodie, se rendent eux aussi au Burning Man, ça fait presque cinq jours qu’ils sont partis de Montréal, autant dire qu’ils trépignent.

Puis il y a aussi Margaret, une jolie rousse de la côte Est. Elle me raconte un peu sa vie: son mec l’a larguée, et elle a quitté maison et enfants pour s’exiler chez son frère dans l’Ouest, et se refaire une situation. Elle est bourrée de charme du haut de ses nombreuses bougies, je crois que je commence à apprécier les femmes mûres.

Mon pote Ian, lui, s’est enfin réveillé et trépigne sur son siège, me demandant l’heure toutes les cinq minutes et me répétant ô combien il se réjouit de serrer Sarah dans ses bras.

Arrivée à Reno, enfin… Bonheur! La ville est une sorte de Las Vegas miniature : partout où que l’on tourne la tête, les enseignes lumineuses clignotent, attirant aussi bien le touriste que le local vers l’enfer addictif des machines à sous, des roulettes et des parties de poker.

Je préviens Poppet, l’organisatrice en chef du camp Playa International pour le Burning Man, que je suis enfin arrivé! Raph, lui, est déjà là depuis hier soir, ils passeront me chercher à la gare des bus dans un petit quart d’heure. En attendant, je fais un peu connaissance avec la fameuse copine d’Ian, et j’embrasse une dernière fois Margaret en la serrant fort contre moi et lui souhaitant bonne chance pour la suite…

Voilà Raph qui déboule, il a la banane on dirait! On se tombe dans les bras en se huggant a l’américaine, qu’est ce que c’est bon de retrouver un de ses meilleurs potes à 10000km de chez soi, c’est presque irréel. Poppet est au volant, et est plutôt pas mal dans son genre… Sur le coup, je me sens con d’avoir cru que c’était un mec pendant 3 mois. Ils sont accompagnes de Vee, un gars d’Ottawa d’origine indienne très sympa qui me met tout de suite à l’aise. On roule vers la baraque de Moonpuppy, un autre organisateur du camp PI (Playa International pour le profane). Il habite à Sparks, un petit faubourg résidentiel à 10 minutes en bagnole du centre, et va nous héberger gratos jusqu’au grand jour.

La maison est grande et agréable, il y a déjà pas mal de burners au rendez-vous : Moonpuppy d’abord, tout à fait J-F d’heur, mais en plus petit et plus gros, puis Alex, une danoise de 35 ans qui ressemble à tata Danièle; Eslag, un autre danois de 28 ans, rasé avec une crète; Aleksander, même âge et danois lui aussi, plus sérieux, et plus réservé, mais avec une toute bonne tête.

Qui d’autre? Ah oui, Vee bien sûr, et son pote George Dororgi, Servoutch en pire avec la gueule de Rocco Sifreddi, et déjà surnommé par Raph « Giorgio Orgy ». Et enfin, Dub, un français de Dijon qui vient pour son premier burn, très très sympa, surtout pour un français, et le coeur sur la main. Thundercat, le mari de Poppet, lui, est déjà à Black Rock City (nom de la ville créée pour le Burning Man) pour préparer le camp, et monter la « shade structure », qui va nous permettre de survivre au soleil cuisant de la Playa (site du festival) tout au long de la semaine.

Moonpuppy, et son père Moonpapy, ont acheté la maison il y a peu et sont toujours en train de fignoler l’extérieur. On se pose tous sur la terrasse dans une ambiance bon enfant, et on fait petit à petit connaissance devant une bière, puis une bouteille de rhum qu’on décide d’offrir avec Raph en guise de remerciement pour l’hébergement.

Ce soir, rien de bien stressant au programme, les vrais préparatifs ne commenceront que demain. En attendant, on va tous se retrouver chez Haggy’s, un vieux de la vieille qui accueille des burners du monde entier chaque année. Sa maison est exceptionnelle, décorée de souvenirs du monde entier, et regorgeant d’instruments de musique, de billards et de canapés. Une bonne cinquantaine de burners y sont entassés, à l’intérieur et sur la terrasse: une véritable auberge espagnole XXL. Les mains se serrent, les noms s’échangent, à un rythme tel qu’il faut user de toute sa concentration pour en garder ne fût-ce que la moitié en tête.

Raph y a déjà passe la soirée hier, il me présente direct à son personnage préféré : « Very Bad Santa », une vieille bête de 200kg, à la longue barbe blanche et la pipe au bec. J’aurais du m’en douter, c’est un traquenard : le plaisir du vieux pervers est de jouer du martinet sur les fesses des virgin burners. Raph se marre, moi pas… Heureusement, l’histoire plutot crédible de mon cul déjà baptisé par 2 mois de selle de vélo me fait gagner son respect, ainsi qu’un petit sursis jusqu’au lendemain avant la traditionnelle fessée… Autant vous dire que je compte pas le revoir!

On rencontre pas mal de gens, principalement des anglais, dont Muffin, une fille aux cheveux roses et son mari Turtle, un mec dans la vingtaine mi-mousquetaire, mi-fanfan la tulipe, vraiment très sympas. Les discussions se poursuivent jusque 23h, moment où Haggy tire la sonnette d’alarme : les flics rôdent pour tapage nocturne et les voisins, ainsi que plusieurs de ses hôtes, commencent à fatiguer… En gros, on doit se barrer! On finit la soirée sur la terrasse de MoonPuppy, suivis par quelques anglaises dont la petite Kaylie, qui est déjà chaude sur un peu tout le monde, mais qui est aussi et surtout bien coconne.

Raph, qui est venu au Burning Man dans l’espoir d’y trouver réponse aux questions existentielles qu’il se pose (to be gay or not to be? :-)), se lance dans une discussion dangereuse, aussi bien pour son niveau d’anglais que pour l’intérêt de son seul et unique auditeur (excepté moi-même), Vee, qui, on l’a compris dès la première seconde, préfère de loin parler cul et gonzesses que philosophie… « Quelle est l’origine de tout? » « Pourquoi vit-on, et dès lors, pourquoi continuer? Pourquoi assurer la continuité de la vie? » « Quel en est le but? »

On aura à peine commencé à débroussailler le sujet, que MoonPuppy nous dirigera en rabat-joie vers les étages, du moins pour les autres, car Raph et moi, ce soir, on dort sur le canapé-lit du salon. On continuera notre discussion jusque bien tard, tentant de trouver réponse ou du moins raison à certaines de ces questions, tout en entrecoupant notre réflexion de petites anecdotes de nos voyages respectifs avant de se décider à s’octroyer un peu de repos.

Last day in Winnipeg

Je me réveille dans les premiers, vers 9h. Mike n’est pas dans le salon, mais Bill, lui, est déjà debout, plutôt étonnant après ce qu’il a descendu hier soir… A peine le temps de faire passer le café qu’Estelle fait son entrée à son tour. Elle m’explique devant une bonne jatte qu’elle se prépare a une grosse journée aujourd’hui : visite d’apparts et mise en ordre de ses papiers. C’est qu’elle va passer un an ici, à bosser comme prof d’anglais dans une école française. Je plains les élèves parce qu’avec son putain d’accent frenchie, ils risquent de pas apprendre grand chose. Pourquoi les français ne savent-ils pas parler anglais comme tout le monde nondidju?

Je sors mon ordi et m’installe dans un canapé avec la ferme intention d’avancer à fond sur mes news. C’est que ça fait quatre jours que je suis là et, même en ayant passé beaucoup de temps derrière l’écran hier, je suis encore bien loin de l’objectif que je m’étais fixé. Je m’apprête donc à y consacrer la journée ou presque.

Message de Suzie qui m’annonce qu’elle ne quittera le lac dans l’après-midi, et qu’elle sera pas la avant le souper. J’en ai pas encore parlé mais ses parents sont d’accord pour stocker mon vélo dans leur cave pendant la durée de mes petites vacances aux States, ce qui m’arrange bien, vu que j’avais pas trop envie de laisser tout le barda à l’auberge.

La journée passe comme un éclair, tout occupé que je suis à bosser sur le site tout en discutant avec Mike et Séba, qui ont eux aussi du boulot sur leurs ordis. Je m’octroye juste une petite pause pour donner un petit cours de Dreamweaver à Bill en échange d’une nuit gratuite, la vie est facile pour les informaticiens parfois… Mais bon, il est déjà quasi 17h, faudrait quand même que je me décide à faire mes sacs, histoire d’être prêt quand Suzan viendra me chercher.

Il est grand temps de me débarasser de tout le superflu, je compte voyager plus léger pour la deuxième partie de l’aventure. Je trie mes affaires, tout en remplissant petit à petit la poubelle avec tout ce qui ne m’a pas encore servi depuis le début du voyage, et qui donc ne me servira probablement pas pour la suite. Pour ce qui est du Burning Man, pareil, je vais juste me contenter d’un petit sac à dos minimaliste comme prévu, sans aucun superflu vestimentaire, culinaire ou encore technologique.

Avec Séba, on commence a avoir la dalle. Toute la journée, on a vanté les mérites des sushis en bavant, et c’est tout confiants qu’on part à la recherche de notre bonheur dans les rues commercantes de la ville. Mais, faute de budget et de temps, nos aspirations se verront au final limitées à un bon vieux burger king (met mayonnaise alsublieft) qu’on dévorera dans un parc public comme deux affamés.

La voiture de Suzan est garée devant l’auberge. Séba a son bus pour Saskatoon dans 2h, et Suzan, dans sa grande bonté, lui propose un lift jusqu’à l’aéroport. Mais on va d’abord passer chez elle déposer mes affaires, j’ai qu’à lui filer mes bagages et suivre à vélo.

Je charge le mamasan dans le coffre de la mini (quand même bien pratique pour tout stocker ce bon vieux mamasan) et trace comme un fou à travers les rues de la ville pour atteindre le Bruce Park, un quartier résidentiel chicos à l’ouest sur Portage Avenue.

Suzan et Séba viennent d’arriver il y a cinq minutes. Je suis fier de ma performance, mais un peu gêné de mon état de transpiration avancée, qui ne m’aide pas à être à l’aise lors de la rencontre avec les parents. Heureusement, ils sont très sympas, d’anciens hippies m’avait dit Suzan, et passent pas mal de temps à nous montrer l’album photo de leur trip de 9 mois à moto en Amérique du Sud il y a 20 ans, le genre de voyage qui donne  envie!

Leur maison est immense, un vrai palace, une baraque de médecin comme j’espère que lulu et tutu (brother and sister) pourront s’offrir après leurs 12 années d’études acharnées. Bon, ça pue quand même un peu le fric dans tous les coins, avec des tableaux rares et des écrans LCD de plusieurs mètres de large, mais le plus important, c’est qu »ils ont l’air de rester plutôt terre à terre.

Ils me montrent la cave, là ou je pourrai stocker mon vélo et mon matériel aussi longtemps que je le voudrai. Je m’attends à voir une citerne à mazout et un établi, mais c’est tout le contraire. La cave est un véritable loft, une suite présidentielle au moins, avec une grande chambre, une salle de bains ultra moderne, et un immense espace canapé-tv-table de ping pong- billard électrique et last but not least guitares au pluriel, micro et ampli, rooooh surfolie.

Je descends donc le vélo, en tachant de pas trop salir la moquette avec la graisse de la chaine, puis part rechercher le Mamasan, qui parait toujours un peu suspect où qu’on le trimballe, que ce soit dans un aéroport ou dans la maison d’inconnus. Pour éviter tout soupçon, je devance les pensées des parents et l’ouvre bien grand, pour les rassurer sur la possibilité d’une bombe, et argumentant que c’est le seul moyen pratique que j’aie trouvé pour transporter tous mes sacs en une seule fois.

On fait un petit tour dans le parc, Suzan nous montre ses coins favoris avant de conduire Séba au terminal Greyhound. Embrassades et échanges d’émails, et on redémarre. Enfin seuls elle et moi, comme au premier jour…  Je comprends pas pourquoi, mais, même avec son horrible appareil dentaire, elle m’attire. Merde, c’est qu’on s’entend vraiment bien elle et moi, je suis quasi persuadé qu’on pourrait tomber amoureux…

Nous voilà déjà dans la rue de l’hostel, j’ai pas envie de revoir tout le monde, pas tout de suite. Si on allait boire un verre, hein Suzie? Mais Sébastian sonne : il y a un problème avec son bus, et le prochain est à 9h du mat. Pour lui éviter de retourner à l’hostel, Suzan lui propose, après avoir sonné à ses parents, de dormir une nuit dans la cave chez elle.

Elle me propose d’y rester aussi, on pourrait passer la soirée tous les 3, et puis, comme mon bus part demain matin aussi, elle ferait d’une pierre deux coups en nous déposant tous les deux en même temps. J’hésite, car j’ai droit à ma free night à l’hôtel ce soir, et puis, Séba est bien sympa, mais je commence à ne plus rien avoir à lui dire. Il devient limite chiant à venir foutre son grain de sel dans l’histoire, je comptais passer la nuit avec Suzan, moi! 🙂

Soit, je reprends mon sac à dos à l’hotel, embrasse mes amis en leur donnant rendez-vous dans deux semaines, et on part chez Suzan, après être passés rechercher Séba à l’aéroport, elle en aura usé de l’essence la petite! Heureusement, les parents dorment, et, après un bout de piano en sourdine que Suzan tient absolument à nous jouer, on descend à la cave, où on se détend une bonne heure avant d’aller dormir.

Je bosse un peu sur mon site, pendant que Séba, tout excité d’être accueilli à l’improviste chez des étrangers, dessine une bd en guise de remerciement, qu’il laissera sur le bureau, accompagnée d’une paire de ces affreux mini-sabots en porcelaine que les hollandais (sales hollandais, ti! dirait mon pote Dimi) ont coutume de disséminer sur leur chemin. (rires) (rideau)

Winnipeg toujours…

Réveil aux aurores, le genre de truc qui met de bonne humeur. Une tasse de café, une banane, un bol de céréales, et j’attaque ma journée. Toute la petite marmaille de l’auberge est encore endormie, le moment est parfait pour s’installer derrière son écran et avancer un peu sur son blog.

Faudrait pas que j’oublie que si je me suis grouillé de pédaler pour arriver tôt à Winnipeg, c’est de un pour avoir le temps de m’organiser pour la suite de voyage, et de deux pour rattraper mon retard sur le site avant de partir pour les States. Il me reste 2 jours, l’objectif paraît raisonnable, mais on sait jamais… Tout ceux qui ont voyagé et sont restés dans une auberge de jeunesse sympa savent ô combien l’ambiance y est improductive, voire limite paresseuse.

C’est Alan qui descend le premier, tout fringant et prêt pour la cérémonie. Il vient juste fumer une dernière clope avant de se passer la corde au cou m’avoue-t-il. Je me dis qu’il devait être un peu bourré hier soir quand il m’a demandé d’être témoin, car il n’aborde plus le sujet ce matin… Et c’est tant mieux!

Je reste derrière mon écran toute la matinée, rejoint par Yan, un chinois de Shanghai qui étudie pour un an au Canada, un gars malin, posé et convaincant : il parviendra presque à me convertir à ses idées communistes.

Séba émerge à son tour. Il a prévu de visiter le musée du Manitoba et me propose de l’accompagner. Pourquoi pas après tout? On s’y rend à pied, en suivant l’itinéraire conseillé par Bill qui passe par les Forks, un parc sympa le long de la rivière. Le musée est bien, sans plus. Comme dit Séba, on sent qu’ils ont fait de leur mieux.

La fin de l’aprem se passe dans le même esprit que la matinée, derrière les écrans d’ordi dans le salon, à bosser sur nos blogs respectifs tout en se faisant découvrir de la zig. Un bon moment!

La soirée commence quand George rentre du boulot. Il a posé du roofing toute la journée, et a besoin de décompresser. C’est vrai que ses bras sont gros, tellement gros qu’on pourrait croire qu’ils vont exploser. Alan et Nela reviennent peu après, la bague au doigt et un pack de bières sous le bras. Ca sent bon la petite soirée improvisée tout ça… Suzan, elle, ne viendra pas, elle passe la soirée avec des amis près d’un lac à 2h de Winnipeg (comprendre par là 200km), sont fous ces ricains!

On descend les bières, puis une bouteille de rouge, avant de partir à la recherche de munitions avec Alan et Séba. Pas facile de trouver de l’alcool dans ce pays. Le seul liquor store du coin ressemble à un douteux coffeshop hollandais, avec un dealer à la sale gueule derrière des barreaux, qui n’accepte de délivrer le savant produit qu’avec parcimonie et après avoir vérifié et scanné les cartes d’identité de chacun.

Mais la soirée se passe super bien, tout le monde est maintenant réuni dans le salon, assis dans les canapés, à discuter en vrac et à rigoler des histoires de l’un, puis de l’autre. On est une bonne petite équipe : Enda, Séba, Estelle une française qui vient d’arriver, Nela, Alan, un gros coréen pas beau (qui déserrera pas les dents sauf pour boire à l’oeil), George, Mike et last but not least… Bill.

C’est que c’est tout un personnage le Bill!  Et, pour ne rien gâcher, un personnage que la bibine rend plutôt loquace. On apprend qu’il a écrit un bouquin il y a peu, « The true intrepid », qui a servi de base au nouveau James Bond. Ca raconte l’histoire vraie d’un espion de Winnipeg dans les fifties. Il est à fond dedans, passe ses journées à enquêter, et à retrouver la vérité cachée par ceux qui… Puis, l’alcool aidant, il enchaîne sur le sujet « théories de conspiration » et « sociétés secrètes »…

Apres un long débat qui manque de tourner à vinaigre sur le sujet, on s’apprête tous à aller dormir. Je reste seul dans le salon, un peu bourré, un peu énervé par le débat qui vient d’avoir lieu, avec l’intention d’écrire  un peu sur le sujet… Mais c’est sans compter sur Mike qui débarque : il a oublié de faire son lit, toutes ses affaires sont dessus, et pour ne pas réveiller les autres du dortoir, il va, dans sa grande bonté, emprunter le canapé du salon pour la nuit, un saint. Je décide donc de retourner à ma boîte de conserve où je m’endors comme une masse, la gueule sur le clavier, après avoir tapé 3 phrases sans aucun sens.