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Leaving BRC…

Dimanche. Le dernier jour du festival. C’est ce soir qu’on brûle le temple. Déjà…

Je viens à peine d’ouvrir les yeux et je m’en veux déjà. Hier soir, j’ai déconné. Alors que tout le monde faisait la fête, moi je dormais comme une merde. Résultat, j’ai loupé le rendez-vous « romantic sunrise » qu’on s’était fixés avec Connie. Mais bon, tant pis. Je pense sincèrement que j’avais besoin de repos. Je me demande si je commence pas à être malade.

Je me dirige vers l’espace commun. Tout le monde est déjà en train de s’activer. Certains trient les poubelles, d’autres démontent la structure, d’autres encore cuisinent ce qui peut encore être cuisiné. Ca sent la fin. La plupart des burners s’en iront aujourd’hui. Surtout les honnêtes pères de famille qui ont pris congé pour la semaine et recommencent le boulot demain matin à la première heure.

Connie et Jette ont l’intention de repartir cet après-midi pour éviter le mouvement de masse du lendemain matin. Elles ont de la place pour nous dans leur voiture, me confie Connie, après m’avoir fait les gros yeux pour le lapin que je lui ai posé hier soir.

– « Je t’ai attendu près du temple pendant une bonne heure », qu’elle me fait. « Heureusement que Christian était là. »

Je me confonds en excuses. J’aurais voulu être là tu sais, et blablabla… Jusqu’à ce que son visage s’illumine à nouveau et qu’elle me donne une grosse tape dans le dos pour que je comprenne qu’elle me fait marcher. Elle fait un peu bûcheron par moments…

Raph, qui est occupé à nous cuisiner de quoi casser la croûte, a l’air chaud pour accepter la proposition de lift des danoises. Il en a assez d’être là qu’il me dit. C’est vrai qu’on commence à manquer de coca et à avoir besoin d’une douche, mais à part ça, je me sens pas si pressé de partir. J’ai le sentiment que je pourrais facilement rester une semaine, voire un mois de plus sur place sans me lasser ou m’ennuyer un seul instant.

Et puis ce soir, c’est la crémation du temple, le point d’orgue de la semaine en quelque sorte. J’ai envie de rester, j’hésite… D’un autre côté, l’idée de passer un peu de temps supplémentaire avec mes seuls vrais amis  de ce côté de l’océan me plait aussi… Et puis, il y a aussi le fait, non négligeable, qu’en rentrant cet après-midi, on évitera une grosse partie du démontage et du nettoyage du camp. Autant faire bosser un peu ceux qui ont envie de jouer les boy-scouts. C’est honteux de parler comme ça, je m’en rends compte, mais à 27 ans, on commence à avoir une bonne expérience de la vie, et on apprécie de pouvoir souffler un peu (merci Philippe pour cette vérité inébranlable). J’accepte donc la généreuse proposition de nos deux amies danoises.

Après avoir bouclé nos sacs, démonté nos tentes et celles des filles, on se fend quand même d’une heure d’aide communautaire, histoire de faire bonne figure. Le camp n’est plus un camp, c’est devenu un chantier. Tout le monde s’agite pour finir la pénible tâche au plus vite. Tout en ramassant machinalement les mégots qui traînent encore sur la carpette, j’en profite pour apprendre, auprès d’Eslag et d’Aleks, quelques phrases en danois qui me serviront sans doute au moment opportun. « Jaj vil saune die », traduction « Tu vas me manquer ».

Ensuite, une fois que le plus gros du nettoyage est terminé, on partage un dernier repas rapidement préparé par Jette pour ses copilotes, avant de se lancer dans la tournée générale des au-revoirs… Au moins 200 hugs à la ronde plus tard, on est enfin prêts à démarrer. De toute façon, on peut sécher nos larmes, ce n’est pas un adieu, pas encore: on se retrouve tous demain soir, toute l’équipe du camp au complet, au Sands, un casino de la ville, pour un petit souper… d’adieu celui-ci.

Jette s’installe derrière le volant et engage la jeep de location vers la sortie du festival. Apparement, pas mal de gens ont eu la même idée que nous, il y a une file d’au moins 3km sur plusieurs bandes, juste pour sortir du désert. Il va falloir prendre notre mal en patience… Heureusement, on a de la bonne musique, un cd qu’elles ont concocté exprès pour leur road-trip entre amies.

Un peu avant la barrière du festival, les filles arrêtent la voiture au stand des dons et y vident presque tout le contenu du coffre. Tente, sac de couchage, bouffe, vélos, matériel divers… Le tout a été acheté à Reno la semaine dernière. Hallucinant! Ca me fait mal au coeur, et je m’arrange pour récupérer au passage un coussin gonflable ici et quelques sacs de porridge là. C’est toujours ça de pris. Mais en même temps, j’avoue que le concept est pas mal du tout. Le matériel récolté est trié, nettoyé et envoyé ensuite aux associations humanitaires qui en ont le plus besoin. On pourrait faire ça dans les festivals en Belgique aussi, non? (T’en penses quoi, Alex?)

2 heures plus tard, l’étroite piste de sable du désert fait enfin place à une route d’asphalte. On a déjà écouté le cd trois fois de suite. La nuit commence à tomber. Il reste 4h à rouler, on devrait arriver à Réno vers 23h environ, pas avant. Jette, qui est toujours au volant, commence à fatiguer. Pour ne pas qu’elle s’endorme, on lui pose des questions coquine sur sa vie, Raph jouant un rôle clé de maître de cérémonie. On maintient la bonne humeur tout en apprenant pas mal les uns sur les autres.

Pour ce soir, les filles ont booké une chambre au Sands, un des plus gros hôtels-casino de la ville. Elles ont bien fait, car il ne reste plus un seul lit disponible en ville. Après une semaine à accumuler de la poussière dans les oreilles et à bouffer du thon en boîte, même les burners les plus roots ont du mal à résister à l’envie d’une douche, d’un repas chaud et d’un lit douillet. Raph et moi, on a de la chance: on dormira par terre dans leur chambre. Et pas question qu’on pense même à faire semblant de refuser, elles ne nous laissent pas le choix!

Arrivée sur le parking du casino. Bondé. Une armée de camions bariolés poussiéreux ont littéralement envahi l’endroit. Les plus courageux des burners sont déjà occupés à laver leur voiture. D’autres se contentent de fumer une clope dans la fraîcheur de la nuit. Poignées de mains, smalltalk et sourires amicaux à la ronde, tout le monde est sale, tout le monde est beau. Les lunettes de soleil cachent les cernes des plus fatigués. On dirait un peuple uni qui rentre d’une guerre. L’esprit du burning man brûle encore haut dans tous les coeurs. C’est con, mais on a comme l’impression que la vie est devenue plus simple tout d’un coup.

On pousse la porte du casino. Contraste. Le décor bascule. Bruits de machines à sous, odeurs de cigares et de whisky sur glace. Retour à la réalité. Celle du vice, de l’argent, de la société de consommation. Ca clignote, ça vibre, ça sonne de partout. Regards avides, avides de bonheur préfabriqué et de sourires de jolies croupières. Regards vides, vides d’humanité. On s’en fout. Aujourd’hui, on vole au dessus de leurs têtes. Oui, c’est haut, bien haut qu’on plane au dessus des tables de roulettes et de black-jack.

Pendant un instant, je repense à ma visite à la Findhorn foundation, en Ecosse. Le petit havre de paix communautaire écolo était installé à côté d’une base d’aviation militaire. C’est un peu pareil ici. Reno, Black Rock City. Deux extrêmes qui pèsent lourd de chaque côté de la balance, comme dans un souci d’équilibre du bien et du mal.

L’hôtel est immense, la chambre est grande. On se pose un quart d’heure au calme, avant de descendre dans le lobby et de se fendre d’un burger chez Mel’s, un des restos de l’hôtel. Jette et Raph dorment debout, et sitôt leur burger (gras pour l’un, végétarien pour l’autre) terminé s’excusent et disparaissent vers les étages. Connie et moi, on reste pour un dernier verre.

Accoudés a un bar près des tables de poker, on relâche tout, on se regarde longuement, on fait le point. On sait que le rêve est déjà fini, qu’il faut regarder autour de nous, et voir à nouveau la puanteur du monde qui nous entoure. Mais on est heureux. Sans rien se dire, on sait qu’en plus de l’expérience de la semaine, on a aussi gagné chacun une amitié. Une amitié réelle, profonde qui fera à coup sûr que nos chemin se recroiseront tôt ou tard.

Mais bon, ne parlons pas encore des adieux.. Après tout, il nous reste encore presque 2 jours avant que chacun ne reparte de son côté et continue son chemin. Non, non, Connie! Dans l’immédiat, contentons-nous de croquer sans hâte les glaçons de notre cocktail maison et de profiter de la seule chose qui est vraiment réelle dans cette vie : l’ici et le maintenant.